AUTRICHE ET ESPAGNE
tenti très douloureusement parmi les musulmans de l'Afrique du Nord, jetant une grande partie d'entre eux dans les bras du Turc. D'autre part, l'Aragon était uni depuis longtemps déjà à la Sardaigne et à la Sicile par des liens qui allaient mettre ses maîtres, sur la Méditerranée, en présence de la puissance ottomane. Et le coup de fortune du 12 octobre 1492 assurait à la Castille la priorité en Amérique. L'Espagne en naissant se trouvait donc, de tous les Etats européens, le plus fortement engagé dans tous les problèmes mondiaux.
Il est vrai que le Portugal avait échappé à l'unité ibérique. Un instant, il avait pu sembler que celle-ci se ferait autrement : Portugal et Castille, l'Aragon restant à l'écart. La journée de Toro (1476) en avait décidé d'autre façon, et c'était le Portugal qui s'était trouvé confiné sur l'Océan, tout entier livré à sa tâche océanique. On a vu que les conflits qui s'étaient élevés entre les deux couronnes avaient été résolus pacifiquement par l'autorité du Saint-Siège. En 1526, le mariage de Charles d'Espagne avec Eléonore de Portugal acheva de dissiper les nuages.
L'événement capital des dernières années du xve siècle fut le rapprochement de l'Espagne et de l'Autriche. Lorsqu'en 1494 le roi de France envahit l'Italie, l'Autrichien se ressouvint des prétentions, depuis quelque temps périmées, que sa qualité d'Empereur lui conférait sur la péninsule, et l'Aragonais de ses droits sur les Deux-Siciles. Cet antagonisme commun se traduisit par le mariage d'où naquit Charles-Quint (1500). Un concours de morts prématurées concentra sur sa tête la possession des domaines autrichiens et espagnols, et les électeurs allemands, en le nommant Empereur (1519), donnèrent une consécration encore appréciable à sa position unique en Europe. Pour quarante ans, toutes les besognes mondiales qui in-
combaient à l'Autriche et à l'Espagne allaient être confiées à l'impulsion d'un seul homme; pour un siècle et demi, à celle d'une famille consciente de sa solidarité.
La monarchie française était la plus directement menacée par cette puissance. Lorsque Charles VIII avait passé les Alpes (1494), il suivait en somme une pente que traçait un long passé méditerranéen. La France pouvait régner à Milan et à Naples tout aussi bien que fit plus tard l'Espagne, et les Italiens ne s'en seraient pas trouvés plus mal. Par delà l'Italie, elle aurait assumé la tâche de la lutte contre l'infidèle, et ses rois y étaient préparés. La réunion dans la même main des Etats autrichiens, bourguignons et espagnols lui rappela le délabrement congénital de sa frontière du nord-est : finalement Henri II sacrifia toutes les ambitions italiennes pour gagner les Trois-Evêchés et Calais. Quant aux ambitions que permettait la large situation océanique de la France, elles se concentrèrent d'abord modestement sur le Canada, où l'on était sûr de ne pas heurter la puissance espagnole.
Encerclée par le Habsbourg, ramenée à la défensive, la France aurait pu trouver appui en Angleterre. Mais il ne s'était guère écoulé plus d'un demi-siècle depuis la guerre de Cent ans. Les rois anglais inscrivaient toujours dans leur protocole le titre de « rois de France », ils tenaient toujours Calais. Tout cela orientait leurs regrets et leurs convoitises, quelque peu surannées, contre la France, et beaucoup de leurs sujets étaient prêts à les suivre. Leurs ambitions océaniques ne s'étaient pas encore éveillées.
La France était donc amenée à chercher des auxiliaires sur les derrières de l'ennemi. Elle n'hésitera pas à tendre la main au Grand-Turc. Il y avait des amitiés chrétiennes plus indiquées.
l'équilibre européen 29
Les États Scandinaves, depuis le temps lointain des Wikings, semblaient avoir oublié leur passé maritime. Ils avaient vécu au moyen-âge repliés sur eux-mêmes, conclu entre eux en 1397 l'union de Calmar. Economiquement, ils étaient tombés dans la dépendance de la Hanse : il y eut des moments où la moiué de la municipalité de Stockholm fut composée d'Allemands. Vers 1520, la question qui se débattait était celle de la séparation du Danemark-Norwège et de la Suède. Charles-Quint et la Hanse y intervinrent, et provoquèrent les premières alliances entre Scandinaves et Français. Mais il n'existait en Scandinavie aucun sentiment profond contre l'Empire ni contre le germanisme. Il faudra la Réforme, la solidarité protestante, pour engager à fond les Scandinaves dans la politique européenne.
Un autre allié possible de la France était la Pologne. Au xve siècle, les rois polonais avaient conquis l'accès de la Baltique sur l'Ordre teutonique, à un moment où rien encore ne faisait prévoir la réunion du Brandebourg et de la Prusse ducale dans la main des Hohenzollern. D'autre part, les Jagellons avaient des visées traditionnelles sur la Bohême et la Hongrie, lesquelles les mettaient en conflit avec les Habsbourg. Mais Maximilien régla la question par deux mariages qui scellèrent la réconciliation des dynasties; déjà la Pologne, depuis la soumission des principautés roumaines au sultan, était voisine des Turcs, et le Polonais n'était pas inaccessible au sentiment de la solidarité chrétienne.
Enfin, unie depuis 1386 à la Lithuanie, la Pologne avait pour voisin de l'Est le Moscovite, et nous verrons que les rapports avec le monde russo-tartare prenaient en ce moment un nouvel aspect.
Voilà comment se présentait la situation de l'Europe, avant même que les conflits religieux ne vinssent encore la compliquer.
Il en résulte que les Etats européens qui, de force ou de gré, seront le plus engagés dans les problèmes mondiaux ne pourront jamais perdre de vue les querelles de voisinage du continent, sur péril de la vie. Une grande partie des forces qui pourraient contribuer à assurer l'hégémonie européenne seront ainsi distraites et retenues ailleurs. Quelques précisions statistiques seraient ici nécessaires : malheureusement, sur ce point, nous sommes forcés de nous en tenir aux grands lignes.
On peut évaluer à 60 ou 70 millions la population de l'Europe au début du xvie siècle. En face d'elle, le monde musulman, empire turc, Afrique musulmane, Perse, est presque du même ordre de grandeur. En Amérique, d'après les évaluations les moins sujettes à caution, les connuisio'Jcres se trouveront en présence d'une cinquantaine de millions d'indigènes. Dans les domaines explorés par les Portugais, toute estimation sûre fait parfois défaut : on ne peut guère descendre au-dessous de 100 millions pour la population de l'Inde, ni au-dessous de 200 millions pour celle de la Chine. Il faudrait encore ajouter le monde russo tartare, mais nous verrons qu'il reste asez loin de tous les chiffres précédents. On voit ce que représente l'humanité européenne dans le monde d'alors: encore une fois, une fraction seulement de ses ressources est disponible pour l'extérieur.
Prenons l'exemple de l'Espagne, sans contredit la nation dominante de l'Europe au xvie siècle. On ne peut lui attribuer plus de 10 millions d'habitants au temps des rois catholiques : soit un contingent annuel de 70.000 jeunes hommes environ. C'est avec cette réserve humaine que l'Espagne aura à défendre la chrétienté contre l'assaut turc, à conquérir et coloniser une bonne partie de l'Amérique, en même temps qu'elle luttera en Italie et en Flandre contre la France (plus