AKBAR
La conséquence grave de la réunion fut de rendre l'empire portugais solidaire de la monarchie espagnole, et par suite de l'exposer aux inimitiés des ennemis européens de l'Espagne. Les Français, les Anglais et surtout les Hollandais, privés jusque-là avec soin de tous renseignements sur les routes du Sud, avaient dû chercher à tâtons le passage vers l'Extrême-Orient par les routes polaires du Nord. Au début du xvne siècle, les Hollandais commencèrent à fréquenter les parages du Gap de Bonne-Espérance et du détroit de Magellan.
Quelle était la situation des empires dont les Portugais, depuis un siècle, étaient les seuls intermédiaires avec l'Europe?
Nous avons parlé de la Turquie et de la Perse.
Dans l'Inde, un événement fâcheux pour l'Européen s'était produit. En 1564, les princes musulmans du Dekkan, coalisés, avaient écrasé les forces de Vijayanagar à Talikota. La capitale de l'empire hindou avait été ruinée, et l'Islam dominait dans la péninsule.
Plus importante encore était la transformation survenue dans le Nord. Baber était mort maître de Delhi, mais le centre de gravité de son empire avait été à Kaboul ; il restait même maître du Badakshan et, jusqu'à son dernier jour, tourna les yeux vers Samarcande et garda le contact avec le Turkestan chinois. Son successeur Humayoun (1530-1556) assista à une revanche des Afghans vaincus à Panipat : Sher Khan reprit le bassin du Gange, et s'avança jusqu'à l' Indus. Un instant, Humayoun fut un simple réfugié sur les terres du chah de Perse. Il reprit le dessus grâce à un optimisme invincible et à une égalité d'humeur qui le font ressembler à notre Henri IV, et rentra à Delhi. A sa mort (1556), il avait préparé les voies à son fils Akbar.
Gelui-ci restaura et agrandit considérablement
l'empire de Baber. Il assujettit définitivement le Bengale au Nord-Ouest, il brisa les dernières résistances radjpoutes. Il vainquit les royaumes musulmans du Nord du Dekkan. Il obtint ces succès malgré de fréquentes révoltes dynastiques, et en évitant de heurter ses voisins de l'Ouest, les Persans et les Ouzbecks de la Transoxiane.
Ce n'est pas seulement comme conquérant, mais comme personnage religieux qu'Akbar est remarquable. Quoique illettré, il avait l'esprit très porté à la spéculation philosophique et théologique. Fils et petit-fils de princes qui avaient incliné vers le schisme, il n'était pas un musulman très orthodoxe. En 1579, il publia un édit où il revendiquait la qualité de chef spirituel, et qui le mit en opposition très nette avec les théologiens de l'Islam. Il ne songeait pas à persécuter ses sujets musulmans, mais voulait se garderies mains libres pour manier ses sujets hindous. Les Afghans, les Mongols, les Turcs n'étaient en effet, sauf au Penjab, qu'une couche très mince de conquérants : au-dessous d'eux vivaient des dizaines de millions d'Hindous, très attachés au système brahmanique. Akbar leur témoigna une large bienveillance, à laquelle ne les avaient pas habitués jusque-là les dominateurs musulmans.
Il accueillit même les chrétiens. L'empire du Grand- Mogol, tout continental, n'avait pas alors de raisons d'entrer en conflit violent avec les marins portugais. Les jésuites parurent à la cour de Delhi, et l'éclectisme religieux du souverain fit naître en eux des espérances de conversion qui ne répondaient nullement à la réalité. Sous le successeur d'Akbar, Djihangir (1605- 1628), les premiers Anglais parurent à Delhi, et se contentèrent sagement de négocier des accords commerciaux.
La Chine continuait à somnoler sous le despotisme