LA SIBÉRIE RUSSE
rible. Aidé d'artilleurs italiens, il avait accompli de mémorables exploits nationaux. En 1552, il avait fait tomber Kazan, en 1556 Astrakhan. Les Tartares de Crimée et les Ottomans lui avaient fait expier ses succès par des incursions qui n'avaient pas épargné sa capitale même. Mais le bassin de la Volga n'en était pas moins resté acquis définitivement à la Moscovie.
Dans les dernières années du règne, la conquête fut même poussée plus loin. Un dosaque qui avait à expier un passé quelque peu chargé,. YermakTimovéief, alla, avec 840 hommes, renverser le khan de Sibir, Koutchoun. Il mourut bientôt, noyé dans l'Obi sous le poids de la cuirasse que lui avait donnée le tsar, mais ses compagnons continuèrent son œuvre. Tobolsk fut fondé, et les Russes atteignirent le lac Baïkal, dont Possevin n'avait encore qu'une notion incertaine.
La colonisation slave et finnoise commençait vers l'est. En masse, les moujiks se faisaient cosaques, répondaient à l'appel de la steppe. Bientôt le gouvernement s'alarma. En 1591 fut rendu l'édit qui cloua le paysan à la glèbe. Mais presque aussitôt la dynas^ tie finissait, et une ère de troubles commençait, au cours de laquelle le roi de Pologne, Sigismond, pensa imposer son fils comme roi à Moscou.
Ce n'est que par l'avènement des Romanof (1613) que la stabilité devait se rétablir.
Il n'est pas étonnant qu'au cours de cette période les cosaques aient poursuivi leurs raids au delà de l'Oural. En 1605, quelques-uns d'entre eux prirent Ourgendj, au sud de la mer d'Aral. Ils avaient commencé par piller une caravane venue du Turkestan. Un marchand fait prisonnier leur avait signalé la ville en question comme une proie tentante et facile. Ils y parurent si inopinément que les habitants les lais-
sèrent entrer sans résistance. Les bazars remplis de marchandises persanes, indiennes ou chinoises furent mis à sac, un millier de personnes massacrées- Le Khan de Khiva, à la vérité, tira vengeance de l'outrage : les Cosaques en retraite furent passés au fil de l'épée. Et le khan fut si satisfait de cette victoire qu'il donna au fils qui venait de lui naître le nom d'Aboulghazi.
Aussi la colonisation préféra-t-elle les régions moins peuplées et moins défendues de l'est. Elle fusa le long de la zone des forêts, et dès le milieu du xvir8 siècle de hardis pionniers atteignirent le Pacifique. Un empire immense s'élaborait donc, tournant le dos à l'Europe à laquelle il était rattaché pourtant par la religion chrétienne, mais qui pour lors l'ignorait et le dédaignait.
Les Tartares du Sud ne réagirent pas, trop heureux d'échapper aux incursions des « Ourous ». Nous avons vu que vers 1500, un Gengiskhanide émigré du Kiptchak, Gheibani, avait cherché fortune au Turkestan, se rendant redoutable à Ismaïl-Chah et à Baber, Depuis lors, divers khanats ouzbeks s'étaient fondés à Khiva, à Boukhara,à Samarcande, et avaient mené une existence agitée. Ils regardaient vers le sud, particulièrement vers la Perse, vers les « Kizilbachs »> hétérodoxes, qu'ils persécutaient de leurs incursions. Un de ces khans, Abdullah, se rendit si redoutable que le grand Chah-Abbas dut attendre sa mort (1597) pour entamer la contre-attaque. L'Inde aussi était bien gardée. Les Ouzbeks furent donc réduits à dépenser leur ardeur guerrière dans des querelles intestines. Avec les cousins du Turkestan chinois, les relations, si actives encore au temps de Baber, s'espacèrent. On se demande comment les caravanes qui venaient de Chine ou qui, par les bords de la Caspienne, gagnaient l'empire otteman, bravaient ce morcellement et cette insécurité : il en passait néanmoins quelques-unes.
ABOULGHAZI 61
C'est dans ce milieu que naquit, en 1605, Aboulghazi. Il nous assure qu'il avait reçu d'Allah trois dons : l'art militaire, la poésie en trois langues (arabe, persan et turc), et la connaissance de tous les rois qui avaient régné depuis Adam jusqu'à lui. Ses talents militaires se dépensèrent surtout en coups de main sur les troupeaux des tribus hostiles et sur les villes des khans rivaux. Mais il a élevé à la gloire de ses grands ancêtres un monument historique qui ne manque ni d'intérêt ni de saveur. Pour nous, l'intérêt vient surtout du contraste entre les prodigieuses conquêtes de Gengiskhan et de Tamerlan, et les pauvres exploits dont se vante complaisamment Aboulghazi. L'époque où la Tartarie donnait des empereurs à tout l'Ancien Continent était évidemment close.
Le Monde vers 1660
Après la période de calme qui inaugura le xvne siècle et fut marquée par un si magnifique élan de la civilisation européenne, vient la guerre de T ente Ans (1018-1648). Les traités de Westphalie et des Pyrénées marquent la fin de l'hégémonie de la Maison d'Autriche-Espagne. Nous allons passer en revue les modifications survenues dans la position mondiale de l'Europe pendant ces événements.