III. La question des Indes Orientales
Le premier fait important, dans ce domaine, avait été la liquidation de la thalassocratie portugaise.
Après la réunion du Portugal à l'Espagne (1580) et la fermeture du port de Lisbonne aux étrangers hostiles (1584), la ruée sur la route des épices avait commencé, nous l'avons vu, surtout de la part des Hollandais. De sérieuses batailles navales furent livrées; celle de Malacca (1602), en particulier, affirma la supériorité des flottes néerlandaises. Petit à petit, l'effritement de la ligne des comptoirs portugais s'accentua, et elle était déjà avancée lors de la sécession du Portugal (1640).
On a dit plus haut la situation créée au Portugal par cet événement : guerre prolongée avec l'Espagne, alliance avec la France, puis avec l'Angleterre (Charles II Stuart épousa une infante portugaise), enfin continuation de la lutte avec la Hollande. Lorsque le premier des Bragance, le roi Jean IV, s'achemina vers la tombe (1656), il était à peu près résigné à acheter le maintien de l'indépendance et
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a conservation du Brésil par le sacrifice des colonies orientales. «Les 1.000 hommes qu'il faut y envoyer annuellement, disait-il, périssent pour la plupart avant d'arriver, tandis qu'on reçoit de Rio-de-Janeiro, bon an mal an, 100 vaisseaux chargés de richesses ». Il regrettait seulement de voir le sacrifice profiter surtout à des hérétiques. Mais il fallut se résigner à conclure sur les bases posées par le roi Jean IV. L'Espagne, quand elle reconnut le nouveau royaume (1668), garda Geuta. Charles II, en recouvrant le trône d'Angleterre (1660), apporta en don de joyeux avènement, et comme dot de sa femme, Tanger et Bombay.Les Français ne firent pas payer leur appui, mais ils avaient reconnu entre temps Madagascar et Surate. Quant aux Hollandais, ils eurent la part du lion. Ils avaient fait tomber Malacca en 1641, puis Colombo, à la suite d'une héroïque résistance. Ils firent traîner les négociations qui aboutirent à la paix de 1663 pour pouvoir encore rafler Cananor et Cochin.
Le Portugal ne garda que des lambeaux de l'empire immortalisé par Camoëns : Mozambique, Goa, Timor dans les Moluques, Macao, etc.
Le gros bénéficiaire était donc la république des Provinces-Unies. Elle était représentée dans ces parages par la puissante Compagnie des Indes orientales, fondée en 1600. Dès la première génération, les dividendes s'étaient élevés au chiffre encourageant de 75 %. Les principaux actionnaires appartenaient à la province de Hollande : c'est cette province influente qui, lors du traité de 1663, fit prévaloir l'opinion de sacrifier le Brésil pour conserver les acquisitions des Indes orientales.
Sur la route, les Hollandais s'étaient installés au Cap. Ils trouvaient là un climat analogue au climat méditerranéen, et des colons hollandais com-
mencèrent à y faire souche. Le gouverneur du Cap avait une place importante dans les conseils de la Compagnie.
Une seconde possession importante était Ceylan. Dans la vieille île bouddhique, divisée politiquement en deux royaumes, les Portugais avaient déjà habitué les populations à la prépondérance, européenne. Les Hollandais firent de Colombo, difficilement conquise, le centre de leurs comptoirs du golfe de Perse et du golfe de Bengale.
Mais l'attention des Hollandais se porta avant tout sur Java et l'archipel de la Sonde. Un incident des guerres contre les Portugais et les princes indigènes les avait conduits à fonder là Batavia (1609). La ville devint la capitale de leurs établissements, et, au bout d'un siècle, atteignit le chiffre de 100.000 âmes. Les gouverneurs hollandais, dont le plus marquant fut Van Diémen, y menaient un train royal On a vu que l'île était devenu, au xve siècle, le siège de sultanats musulmans, qui avaient maintenu leur indépendance contre les Portugais. Au xvne siècle l'Etat principal était celui de Mataram. Les Hollandais traitèrent avec ces princes, et leur inculquèrent la notion de l'économie dirigée. On concentra leurs efforts sur les produits du pays qui intéressaient les Européens. [Les produits ne devaient s'exporter que par Batavia. Là, chaque année, les agents hollandais calculaient à peu près ce qui était nécessaire à la consommation de leurs clients d'Europe, et brûlaient ou noyaient le reste, pour ne pas avilir la marchandise". Et la flotte partait : on se doute que, même en temps de paix, elle était solidement armée.
Le même régime fut étendu à Sumatra, à Bornéo, à Ternate dans les Moluques. Les Hollandais défendirent leur monopole avec non moins de rigueur que ne l'avaient fait les Ibériques. Les cartes marines étaient
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tenues secrètes : les capitaines de vaisseaux à qui on les communiquait avaient défense de les laisser voir aux étrangers, à peine du fouet, de la marque et du bannissement. Les routes de la mer de Chine, on le voit, étaient bien gardées.
Au sud-ouest de ce domaine, les Hollandais auraient pu trouver, en Australie et en Nouvelle-Zélande, un climat tempéré, et des conditions favorables à une colonie de peuplement. Ils reconnurent ces terres : en 1641, Tasman contourna l'île qui porte son nom. Le mirage, créé par Ptolémée, d'un grand continent austral, s'évanouissait : il n'y avait là qu'un océan s'étendant jusqu'au pôle, et où les baleines seules pouvaient entraîner le marin européen. Quant aux terres, les Hollandais cherchaient, non un exutoire pour leur population, mais un emploi pour leurs capitaux : ne trouvant là ni épices ni populations quelque peu dégrossies, il? délaissèrent ce domaine.
Ils avaient eu la sagesse de choisir le point de moindre résistance, la région où l'isolement insulaire, malgré l'habileté nautique des Malais, rendait difficile toute concentration politique des Etats indigènes. La récompense fut un bel empire, qui prospère encore. Quant au continent asiatique, les Hollandais, pas plus que les Portugais, n'avaient les ressources nécessaires pour l'entamer politiquement.
C'est dans l'Indochine que les perspectives auraient été le moins défavorables. A l'ouest, la Birmanie et le Siam s'y étaient livré, au xvie siècle, des combats acharnés. Le Siam était sorti victorieux, quoique fortement influencé par la civilisation bouddhique de ses voisins. A l'ouest, l'Annam était divisé aussi en deux monarchies rivales. Mais cette division n'entrava pas les progrès des Annamites vers le sud, en Cochinchine, surtout quand de nombreux réfugiés chinois, après la conquête mandchoue (1644), vinrent
renforcer l'élément nordique. Quant au Cambodge, si brillant au Moyen-âge, il végétait à l'ombre de ses puissants voisins : vers 1650, un de ses souverains se faisait musulman et prenait le nom d'Ibrahim. G'etait un des symptômes de la propagande musulmane qui allait pousser jusqu'à la province chinoise du Yunnan.
Au xvne siècle, les principales puissances de l'Indochine furent, comme au xvie, les Etats birmans, siamois et annamites. Mais la situation du Siam fut consolidée par la division de la Birmanie et de l'Annam. Il s'acharna donc à la conquête du Cambodge, aidé par les révolutions qui troublaient ce royaume. C'est dans ces conditions, en effet, que se produisit l'événement signalé plus haut : en 1642, un neveu du roi régnant usurpa le pouvoir, se fit musulman en prenant le nom d'Ibrahim, et chercha à consolider son pouvoir par une féroce tyrannie.
Les Hollandais, solidement établis à Batavia, cherchèrent naturellement à disputer le trafic de l'Indochine à leurs concurrents portugais et espagnols : la tâche leur fut facilitée, à partir de 1640, par la séparation du Portugal et de l'Espagne. Bien vus au Siam, ils s'infiltrèrent également au Cambodge, non sans louvoyer péniblement entre ces deux monarchies si souvent ennemies. En 1643, leur ambassadeur Regemortes fut massacré avec sa suite par ordre d'Ibrahim. Une telle offense ne pouvait rester impunie sans compromettre gravement lèpres tige hollandais. Le gouverneur de Batavia essaya de s'assurer la collaboration du Siam, mais dut se résoudre à agir seul et militairement. L'expérience lui prouva que huit vaisseaux et trois cents soldats européens ne pouvaient suffire à abattre