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I. La question turque

Les Turcs, grâce, il faut bien le dire, à l'appui que leur avait prêté, malgré quelques différends, la politique française de cette époque, avaient de nouveau fait trembler l'Europe chrétienne. On a vu leur ardeur guerrière se réveiller dans le troisième quart du xvne si ècle,'contre Venise, contre l'Empire, contre la Pologne, contre la Moscovie. En 1682, ils concentrèrent une fois de plus leurs coups contre l'Autriche. Une masse, que les rapports les plus modérés évaluent à 138.000 hommes, menaça directement Vienne, d'où 60.000 personnes, dit-on, durent s'enfuir. Tout le monde savait, en Europe, quelle gravité aurait la

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chute de la place. Sous le coup de ce péril, le rapprochement intime de la Pologne et de l'Autriche, que la diplomatie française avait travaillé à empêcher tout au long du xvne siècle, s'opéra tout naturellement : le roi Jean III Sobieski se porta au secours de Vienne, et son apparition aux côtés de l'armée allemande décida la levée du siège (septembre 1683). La tente du grand-vizir Kara-Mustapha, et d'innombrables trophées, ornèrent l'ancienne capitale de la Pologne, Cracovie. Et l'éclat de ce fait d'armes s'accrut encore quand on dut plus tard y reconnaître la dernière page glorieuse de l'histoire de la vieille monarchie, déjà travaillée de maladies mortelles.

Le danger qu'avait couru Vienne suscita un véritable réveil de l'esprit de croisade. Les princes allemands, même protestants, étaient naturellement derrière l'Empereur Léopold. Sous l'action du Saint- Siège, Venise et la Pologne envoyèrent toutes leurs forces à son aide. Même la Moscovie fut entraînée, espérant, comme la Pologne, discipliner par la guerre sainte les turbulents cosaques des marches ukrainiennes. Des autres pays européens, les volontaires affluèrent. Le duc Charles de Lorraine, alors expulsé de ses Etats par Louis XIV, commanda un moment les armées impériales. Et le jeune Villars fit ses premières preuves à la bataille du mont Hersan (1687), aux lieux mêmes où avait succombé, un siècle et demi auparavant, l'indépendance hongroise.

A Constantinople, les échecs subis sur le Danube se traduisirent par les scènes ordinaires, mutineries de janissaires, strangulation du grand-vizir Kara- Mustapha, déposition du sultan Mahomet IV. Ce changement de personnel servit moins les intérêts de l'Empire ottoman que l'explosion de la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-9).

SALANKÉMEN ET ZENTA 99

Alors les Turcs firent de nouveau un effort éno 'me pour ressaisir la Hongrie, qui leur échappait. Le margrave Louis de Bade leur barrait la route à Semlin. Le grand-vizir Mustapha-Kôprigli, « l'orgueil des Osmanlis », par une marche hardie, se porta sur ses derrières, à Salankémen. La bataille qui s'ensuivit (19 août 1691) fut un désastre pour les Turcs. Les Impériaux inscrivirent au « tableau » : le grand-vizir, le séraskier, l'aga des janissaires, le juge du camp, 18 pachas, 36 alaibegs, 15 chefs de régiments de janissaires, le chef des mamelouks d'Egypte, plus 154 canons, 40.000 buffles, 5.000 chevaux, 2.000 chameaux et 54 caisses contenant le trésor de campagne. «Jamais, disent les historiens turcs, tant de charges n'avaient été rendues vacantes en un seul jour. »

La Porte ne se découragea pas encore, parce qu'en Hongrie et en Transylvanie subsistaient bien des résistances, moitié politiques, moitié religieuses, contre l'établissement de la souveraineté héréditaire des Habsbourg. En 1697, le sultan vint lui-même essayer de couper la communication entre les Autrichiens qui contournaient la Transylvanie et Tannée principale de l'Empereur, que le prince Eugène de Savoie, alors à ses débuts, commandait près de Peterwardein. Eugène marcha aux Turcs, les surprit en train de franchir la Theiss, près de Zenta, et leur infligea une défaite nouvelle, qui fonda sa réputation militaire (septembre 1697).

Les alliés de l'Autriche avaient enregistré aussi des succès. Les flottes vénitiennes avaient parcouru les côtes et les mers de la Grèce, occupé le Péloponnèse : c'est au cours de ces opérations, comme on sait, que le Parthénon, après avoir résisté deux millénaires, avait trouvé sa fin (1687). Sobieski avait opéré en Roumanie sans grands succès, mais les Moscovites

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avaient pris Azov (1697). Après le traité de Ryswick, le sultan, ne pouvant plus compter sur les diversions françaises, posa les armes : au traicé de Garlowitz (1699), il dut abandonner à l'Empereur Léopold la Hongrie et la Transylvanie sauf le banat de Temesvar, aux Vénitiens la Morée, aux Polonais Kaminek sur le Dniestr, aux Moscovites Azov. C'était le traité le plus onéreux qu'eût encore signé la Porte.

Les Turcs étaient si découragés qu'ils se songèrent pas à profiter de la guerre de la Succession d'Espagne. Pourtant la Hongrie et la Transylvanie continuaient à résister aux tentatives des Habsbourg pour éliminer de leurs nouveaux domaines les dernières traces du protestantisme (1704-1705). Il fallut employer contre elles les moyens dont, vers le même temps, Louis XIV donnait l'exemple contre les Camisards. Privées de tout espoir de secours ottoman, elles finirent par se résigner.

Les Turcs trouvèrent une occasion inattendue de prendre leur revanche sur le Moscovite. Après Poltava (1709), Charles XII était devenu leur hôte un peu forcé. Les efforts du tsar pour obtenir son extradition ou son expulsion finirent par amenier une guerre entre lui et la Porte. Mais son armée fut cernée sur le Pruth (1711), et il n'obtint sa libération qu'au prix d'un traité qui aurait été encore plus dur si le grand-vizir ne s'était montré accessible à la corruption. Azov fut rendu aux Turco-Tartares.

De toutes leurs pertes, la plus sensible aux Turcs était la Mo.ée. En 1715, ils firent un effort sérieux pour la reprendre à Venise. Ils comptaient sur la neutralité de l'Empire, qui sortait à peine de la guerre de la Succession d'Espagne. Mais Eugène vit là une occasion unique de confirmer la soumission de la Hongrie encore frémissante. Il remporta une pre-

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