LA TURQUIE APRÈS
mi ère victoire à Peterwardein (1716), et cerna Belgrade, qui fut écrasée de bombes. Une armée ottomane sous le grand- vizir vint au secours de la place; elle fournit au grand capitaine l'occasion de sa victoire la plus populaire (1717). Belgrade tomba, et le traité de Passarowitz (1718) donna à l'Empereur, outre le banat de Temesvar, Belgrade et une partie de la Serbie, plus la Croatie et l'Esclavonie, dont Eugène s'empressa d'organiser les populations militaires. En compensation, Venise rendit la Morée : c'était la dernière tentative que devait faire l'illustre république pour maintenir son ascendant politique dans le Levant.
Dans ces guerres, les Ottomans avaient mis sur pied des forces énormes, accompli plus d'un fait d'armes honorables, et n'avaient pas uniquement enregistré des revers. Ils avaient repris la Morée et Azov, ils reprendront Belgrade. D'autre paît, les efforts des Kôprigli pour améliorer l'organisation de l'empire n'avaient pas été entièrement vains. Le dernier de la famille qui exerça la charge de grandvizir, Hussein Kôprigli (vers 1700), avait réussi à récupérer les populations chrétiennes de la Bosnie et de la Serbie en les exemptant d'impôts pendant cinq ans. Quand on lit Ta vernier et Chardin, on n'a pas l'impression que l'Anatolie fût dans le marasme. La Syrie et l'Egypte n'avaient pas connu la guerre. Malgré tout, l'heure des offensives était définitivement passée pour les descendants d'Othman.
Ils gardaient leur prestige aux yeux des souverains musulmans secondaires. A l'occident, leurs vassaux barbaresques avaient encore été dans cette période la pierre d'achoppement pour les bonnes relations avec la France : en 1683, Duquesne avait essayé sur Alger les galiotes à bombes nouvellement inventées,
et poursuivi les corsaires tripolitains jusqu'à Ghio. Depuis, le sultan avait modéré quelque peu ses turbulents vassaux. A la même époque, le Maroc connaissait un grand souverain, Moulay-Ismaïl (1672-1727). Il remit de l'ordre dans le pays éprouvé par la révolution dynastique : « une vieille juive, disait-on, peut voyager maintenant d'un bout à l'autre de l'empire sans être volée ». Le Maroc offrait encore des restes de l'antique civilisation : dans telle localité de la région du Touat, on trouvait une bibliothèque de 1500 volumes où figuraient les œuvres du grand Ibn-Chaldoun. Le sultan se tenait en relations avec Louis XIV et d'autres princes chrétiens, il protégeait les relations commerciales avec le Soudan. Or, ce monarque qui, comme on voit, faisait encore grande figure, ayant un différend de frontières avec ses voisins algériens, acceptait l'arbitrage du sultan de Gonstantinople.
A 1 autre extrémité de l'empire, les khans de Crimée restaient fidèles. Leurs Tartares prirent part à toutes les guerres sur le Danube. Un d'eux, après Salankemen, fut déposé comme un simple officier turc. La reprise d'Azov raffermit encore le prestige de la Porte dans ces régions.
Sur l'Océan Indien, il avait peut-être fléchi. A la fin du règne de Louis XIV, des corsaires français fréquentaient ces parages. L'un traitait avec le souverain de Mascate, qui possédait Mombaza sur la côte d'Afrique. Un autre prêtait un médecin au souverain du Yémen pour faciliter l'accès au pays d'où le café commençait à se répandre en Europe. Un autre encore cherchait le contact avec le royaume chrétien d'Abyssinie. A propos d'aucun de ces incidents, on ne voit faire allusion à l'action de la Porte ottomane.
La Perse était restée pacifique. Après la perte de Bagdad (1638) et la défense victorieuse de Kanda-
l'anarchie en perse -, 103
har (1653), elle ne connut plus d'incidents belliqueux qu'à l'extrême frontière du Khorassan. C'est un pays tranquille que nous décrivent Tavernier et Chardin, les voyageurs dont les récits ont fourni un minimum de support aux fantaisies de Montesquieu. Mais, au moment même où ces fantaisies amusaient les lecteurs de Paris, la Perse séfévide s'effondrait. Le mouvement partit de Kandahar (1709). Peu à peu les chefs afghans s'avancèrent vers l'Orient, et en 1722 Ispahan, la capitale du grand Abbas, était en leurs mains. Le Séfévide Tahmasp, essaya de se défendre en cédant aux Turcs et aux Russes, pour obtenir leur appui, les provinces riveraines du Tigre et de la mer Caspienne : mais, quand le tsar avait à rétablir l'ordre dans les populations transcaucasiennes, il considérait déjà la Perse comme « quantité négligeable ». Elle allait connaître un réveil inattendu par le bras d'un aventurier turcoman, qui débutait alors sous le nom modeste de Tahmasp-kouli-Khan (esclave de Tahmasp), mais qui allait faire retentir jusqu'en Europe son second nom de Nadir-Chah.