XII. La question des Indes orientales
Au milieu du xvne siècle, les Hollandais exerçaient dans ce domaine une primauté incontestée, — j'entends par rapport aux autres Européens. Ils maintinrent les positions acquises à travers toutes les guerres de Louis XIV. Batavia grandissait normalement. Tout au plus les luttes de cette époque, si lourdes pour les ressources, malgré tout limitées, de ce petit peuple, les empêchèrent-elles d'exploiter les droits que Van Diémen et Tasman leur avaient légués sur les terres australes.
La colonisation hollandaise bénéficia de la Révocation de l'Edit de Nantes (1685). De nombreux huguenots vinrent renforcer la colonie du Gap. Ce sont des Français qui ont atteint les premiers le bord du Kalahari.
La colonisation des Français et des Anglais s'est développée, celle des Français d'abord et surtout» Colbert avait fondé (1666) une Compagnie des Indes orientales, qui, à travers de multiples avatars, conserva désormais la direction de nos établissements dans les pays des épices.
Les tentatives d'établissement à Madagascar ne produisirent pour lors que de maigres résultats. Mais l'île Bourbon comptait 1.500 habitants au début du xvme siècle. L'île que les Hollandais appelaient ■ Maurice », ayant été évacuée par eux, devint en 1715 l'île de France : « legs posthume de Louis XIV » !
Dans l'Inde, un aventurier hollandais qui avait collaboré à la ruine des chrétiens du Japon, puis avait passé à la France, Caron, nous donna Pondichéry (1671). D'autres comptoirs suivirent.
Les Français n'hésitèrent pas à aborder l'Indochine. A la suite des guerres contre la Bi. manie et le Cambodge, le royaume de Siam y était devenu la principale puissance sous Phra-Naraï. Le ministre grec de ce roi, Phaulkon, lui révéla la puissance du Roi-Soleil. Des ambassadeurs français vinrent au Siam, un Français commanda la flotte siamoise aux bouches du Ménam. En 1686, une ambassade siamoise parut à Versailles. Mais la mort de Phra- Naral et la chute de Phaulkon firent péricliter ces relations. Nos marins n'en retinrent pour le moment que « la maladie du Siam ». L'Annam, sous les princes Nguyen, était alors en pleine descente vers e sud, et assez rébarbatif aux Européens.
Les mers de Chine étaient bien gardées par les Hollandais et les Espagnols des Philippines. C'est par le détour immense de l'ouest que cherchaient alors à les aborder les navigateurs français.
Les Anglais s'étaient laissés nettement distancer. Leur Compagnie des Indes orientales ne s'organisa que sous Guillaume III (1689-1702). Et, au traité d'Utrecht (1713), toute leur attention, on l'a vu, se porta sur les « Indes occidentales ».
Les puissances asiatiques ne s'ouvraient guère encore. Dans l'océan Indien occidental* îes marchands « mores » gardaient la prééminence. Dans l'Inde, un général du Grand-Mogol s'offrit, durant la guerre de Hollande, le spectacle d'un combat naval entre Français et Hollandais, et s'en amusa fort. Les querelles entre commerçants européens, qui accompagnèrent naturellement toute les guerres
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de Louis XIV, paraissaient toujours négligeables aux potentats asiatiques.
Dans l'Inde, il existait encore, au milieu du xvne siècle, des monarchies indépendantes, zamorin de Calicut, rois de Bijapour et de Golconde. C'est avec eux qu'ont été conclus les accords relatifs à la fondation des premières factoreries françaises.
Mais en 1658 Aureng-Zeyb était devenu Grand- Mogol. Avec lui montait sur le trône de Delhi et d'Agra, pour la première fois, un musulman fanatique, sunnite strict, pour lequel l'orthodoxie religieuse allait être ce qu'elle fut pour Philippe II ou Louis XIV vieillissant. Mais Philippe II ou Louis XIV avaient derrière eux l'immense majorité de leurs sujets catholiques : Aureng-Zeyb, avec ses musulmans, gouvernait des dizaines de millions d'Hindous, et, parmi ceux-ci, était forcé de ménager au moins les Radjpoutes, qui fournissaient les meilleurs éléments de ses armées.
Dans le Dekkan, il abattit les rois chiites de Golconde et de Bijapour, étendant son bras jusqu'à l'extrême sud de l'Inde. Il rencontra plus de résistance chez les Hindous des Ghats occidentales, les Mahrattes, organisés par Shivaji. Il remporta sur eux plus d'une victoire, mais leur Etat subsista.
Au nord-ouest, Aureng-Zeyb ne négligea pas les domaines héréditaires de ses ancêtres, mais ne put songer à les agrandir. Il vit naître en effet dans le Penjab l'opposition des Sikhs. C'était une secte fondée dès le xvie siècle, qui mêlait des croyances musulmanes avec les idées hindoues. Les persécutions religieuses, qui se firent atroces sous Aureng-Zeyb, exaspérèrent son fanatisme. Là aussi, une guerre commença, dont le grand empereur ne vit pas la fin.
Cavaignac. 8
Malgré tout, Aureng-Zeyb a fait, jusqu'à sa mort (1707), grande figure. Le revenu de ses immenses Etats montait à 400 ou 500 millions de roupies. Le Grand-Mogol percevant un tiers des récoltes, on pourrait, en supposant que le reste suffît tout juste à la subsistance de la population (20 roupies par tête), évaluer la population agricole de l'Inde à près de 50 millions. C'est, bien entendu, un minimum : les villes, nombreuses et populeuses, s'ajoutent à cette masse.
Après Aureng-Zeyb, on vit se succéder, en douze ans, plusieurs révolutions de palais, qui laissèrent à Mohammed-Chah un pouvoir diminué. Le Grand- Mogol resta le souverain légitime de l'Inde, la seule source régulière de tout pouvoir. Mais, dans le Dekkan, les hauts dignitaires se transformèrent en vassaux héréditaires et pratiquement indépendants. Le gouverneur qui représenta la Compagnie française à partir de 1711, Lenoir, fut le premier à apercevoir les perspectives qu'offrait cette dissolution. Elles ne devaient s'ouvrir largement que quand Nadir-Chah eut passé par là.
Dans la Chine, la période s'ouvre par l'avènement de Kang-Hi (1662). C'est la contre-partie chinoise d'Aureng-Zeyb, mais avec un esprit beaucoup plus ouvert.
Par atavisme, il était Tartare, et ne se plaisait véritablement que dans la steppe. Ses principaux efforts visèrent le rétablissement de l'autorité de l'Empire au nord et à l'ouest. Nous l'avons vu refouler les Russes de l'Amour (1689). Pour enlever à la suzeraineté des Eleuthes la Mongolie orientale et le Tibet, il soutint contre ce puissant peuple une longue lutte, au cours de laquelle il rétablit les communications de l'Empire avec le bassin du Tarim.