CHOISEUL
et la dernière ont perdu beaucoup de leur valeur. La seconde s'effondre visiblement. Outre qu'elle a, durant toute cette période, des souverains saxons, elle s'est vu traverser, pendant la guerre de Sept ans, par toutes les armées belligérantes avec une passivité qui présage la ruine imminente. Pendant cette guerre, les alliances traditionnelles ont été remplacées par l'alliance russe. Mais la sympathie persistante pour la Pologne fait que celle-ci a été subie plutôt qu'acceptée par la France, et nous verrons que la grande Catherine tirera les conclusions nécessaires de cet état d'esprit.
En mer, la France, sous le ministère de Ghoiseul (1758-1770), a cherché à réparer tant bien que mal le désastre.
D'une part, elle a resserré les liens dynastiques qui unissent les Bourbons de France à ceux de l'Espagne et de l'Italie, Parme et Naples. Le but est de fortifier sa position sur la Méditerranée, le seul point où elle n'ait pas trop souffert de la guerre de Sept ans. En 1768, Choiseul annexe la Corse. Des traités sont signés avec les souverains musulmans d'Afrique. Dans le Levant, la France garde une situation matérielle et morale de premier plan. Marseille n'est encore concurrencée, et de loin, que par Livourne.
D'autre part, la France commence à grouper autour d'elle les Etats océaniques. L'Espagne lui est acquise. Le Portugal lui échappe. Mais, chose plus importante, la Hollande s'est rapprochée d'elle. Avec le Danemark, qui a toujours une situation intéressante sur la mer du Nord et sur la Baltique, les rapports n'ont pas cessé d'être bons. Il faut dire que cette coalition des puissances maritimes secondaires est un hommage rendu à la suprématie, devenue énorme, de l'Angleterre.
Celle-ci est la vraie bénéficiaire de ces guerres.
Elle a éliminé, en Irlande et en Ecosse, les élémentsqui pouvaient encore se grouper autour de la dynastie déchue des Stuarts. Ses rois sont électeurs de Hanovre, et il y a là pour elle un danger de subordination à une politique continentale. Mais, grâce à la puissance du Parlement, ce danger est écarté, et même le Hanovre a été un moyen d'acquérir les alliés allemands, et par là de paralyser la France. Ainsi débarrassée de toutes préoccupations intérieures ou continentales, l'Angleterre a pu réserver toutes ses force* aux questions extraeuropéennes : on a vu avec quel résultat.
Elle est, à ce moment, souveraine dans l'Amérique du Nord et dans l'Inde. Dans l'Amérique du Nord, il est vrai, ses vieilles colonies s'annoncent déjà comme des possessions précaires. Mais elle trouvera d'autres colonies de peuplement au Canada, et, à la fin du siècle, dans cette Australie qu'ont dédaignée Portugais, Espagnols et Hollandais. Et l'Inde lui apporte un domaine incomparable, d'abord pour l'acquisition, plus tard pour l'utilisation de ses capiteux. Mais, avant de revenir sur l'importance primordiale de cette conquête de l'Inde, il faut voir ce qu'était devenue la Russie.
L'homme d'Etat dont le nom est attaché à cette ascension britannique est W. Pitt. Il ne sera pas hors du sujet de dire un mot de ses origines.
La famille Pitt était établie dans le Dorset. Le premier membre connu, Thomas Pitt, alla vers 1672 chercher fortune dans l'Inde. Il était sinon un interloper (c'est-à-dire un commerçant qui bravait le monopole de la compagnie privilégiée), du moins un agent assez douteux de celle-ci. Néanmoins, il se fit la réputation d'un gaillard qu'il valait mieux,
w. pitt 15a
en affaires, avoir avec soi que contre soi, et, après la révolution de 1688, la Compagnie organisée le nomma gouverneur de Madras.
Son meilleur coup fut l'achat, pour 500.000 livres, d'un diamant qui avait échappé au sultan de Golconde. Il eut la chance de le faire passer en Angleterre à travers les corsaires français, en pleine guerre de la Succession d'Espagne, et plus tard le vendit pour 2.000.000 livres à Philippe d'Orléans : c'est « le Régent ».
Ces profits (et bien d'autres) permirent à M. Pitt d'acheter des terres à Old-Sarum. Old-Sarum avait été, sur les bords de l'Avon, une agglomération notable vers 1294 : d'où l'octroi de deux sièges à la Chambre des Communes. Depuis, l'agglomération avait complètement disparu, mais les deux sièges étaient restés. De sorte qu'en achetant quelques parcelles de terre à Old-Sarum, on achetait un siège de député, — deux si l'on y tenait. Th. Pitt s'en assura un, et le passa ensuite à son fils Robert.
Il fut toujours whig convaincu, et mourut en 1726.
Robert Pitt avait accompagné son père dans l'Inde, mais son cœur était resté en Angleterre. Il était fiancé à une demoiselle de Villiers, apparentée aux Buckingham et à d'autres familles notables. Le mariage était tout-à-fait normal, et promettait même au jeune Pitt une bonne situation dans la société de Londres. Mais Thomas Pitt le combattit, ne trouvant pas la future assez riche. Il fallut des années pour que la famille de son fils rentrât en grâce auprès de lui.
Robert Pitt, devenu député, joignit un autre tort à celui qu'il avait déjà aux yeux de son père. Son cœur était tory, et même il était suspect d'inclinations jacobites. Aussi, après l'avènement des Hanovre
(1714), le siège de la Chambre des Communes ne rapporta pas tous les avantages qu'en avait espérés Th. Pitt. Robert Pitt mourut en 1727.
Tels sont les ascendants de W. Pitt, fils de Robert, né en 1708. Du grand-père il dut hériter une conscience aiguë des avantages du commerce indien et de sa place dans l'économie britannique. Du père, il put tenir l'habitude de ne pas tout subordonner aux questions d'argent. De la divergence d'opinions dont il fut témoin dans sa famille, il lui resta toujours une large désinvolture dans les querelles de parti : il entra au Parlement comme « patriote ».
Il n'était pas l'aîné, et n'avait, à son entrée dans !a vie, qu'un revenu de 5.000 francs. Un oncle du côté maternel, lord Cobham, lui procura une charge d'officier de dragons; il en garda toujours une attention avertie pour les choses militaires. Mais, en 1735, des arrangements de famille mirent à sa disposition le siège d'Old-Sarum, et il entra au Parlement.
Le reste de sa vie appartient à l'histoire universelle, et est connu de tous. Mais la genèse de la famille, du caractère et de la fortune de celui que Frédéric II appelait « le sieur Pitt », est des plus caractéristiques pour l'Angleterre de xvnr3 siècle.