LES RUSSES EN EUROPE
Lentement, continûment, ils s'orientèrent vers l'Europe. La principale attraction en ce sens, mais non la seule, venait de l'anarchie polonaise. En 1733, les Russes furent les principaux soutiens du Saxon Auguste III, le concurrent du beau-père de Louis XV. Et ce furent eux surtout qui imposèrent son élection.
Puis l'action commune contre la Turquie, dont nous avons vu les médiocres résultats, resserra leurs liens avec l'Autriche. Quand s'ouvrit la Succession d'Autriche, ils avaient repris la querelle avec la Suède, à laquelle ils arrachèrent un morceau de Finlande (1743). La crainte de Nadir-chah les empêcha jusqu'en 1748 d'intervenir aux côtés de Marie-Thérèse. Quand ils s'y décidèrent, l'apparition de leur contingent ne contribua pas peu à faire signer la paix d'Aix-la-Chapelle.
Mais le moment décisif de leur entrée dans la politique intra -européenne fut la rupture de la tsarine Elisabeth avec Frédéric IL C'était surtout l'Autriche qui les avait décidés à franchir ce pas (1756). La France ne fut d'abord que l'alliée de leur alliée. Les Anglais, malgré leur situation commerciale déjà forte en Russie, ne furent pas assez influents pour empêcher la tsarine de se joindre aux ennemis de leur alliée.
L'Europe allait donc voir de près cette milice « invincible et mal conduite ». La Russie n'avait aucun point de contact avec la Prusse. Après avoir amené du fond de la Moscovie et des bords du Don leur armée d'opération à Riga, il fallait que ses généraux traversassent la Courlande, duché encore indépendant, pour atteindre la Prusse orientale. Puis il fallait encore traverser des terres polonaises, Dantzig, Thorn, Posen, pour atteindre le Brandebourg et prendre contact avec les Autrichiens. Les Russes firent tout cela, et plus encore.
Ces opérations se poursuivaient au milieu des difficultés causées par l'obligation de tourner constamment les yeux vers Saint-Pétersbourg. Voici un exemple. Les jeûnes du carême, très rigoureux dans l'Eglise orthodoxe, ajoutaient beaucoup aux fatigues du soldat. Le général Apraxine demanda au Conseil supérieur de la guerre la permission d'en dispenser les troupes d'opérations. Le Conseil dut en référer au Saint-Synode. Quand l'autorisation arriva, les fêtes de Pâques étaient passées depuis deux mois.
Dès 1757, ils firent tomber la résistance de la Prusse orientale à Gross-Jâgersdorf , et cette province resta occupée par eux pendant toute la durée de la guerre. Kônigsberg les vit dans ses murs : Kant a commencé à enseigner pendant l'occupation russe. Les 500.000 habitants de ce noyau originaire de la monarchie, par une soumission assez prompte, se trouvèrent libérés des pilleries des Cosaques et du recrutement prussien. Ils s'en accommodèrent trop bien au gré de leur maître : après la paix, Frédéric II ne revint plus jamais à Kônigsberg.
En 1758, les Russes approchèrent de l'Oder, et les Autrichiens les laissèrent aborder seuls le premier capitaine de l'époque. Pourtant, la bataille de Zorndorf fut pour Frédéric un succès des plus douteux. A partir de ce jour, il cessa de parler avec mépris des « oursomanes ».
En 1759, il apprit à les estimer plus encore. Après avoir battu un de ses lieutenants à Zullichau, ils vinrent a Franc fort-sur-1' Oder opérer, enfin, leur jonction avec les Autrichiens. Frédéric II attaqua les coalisés à Kunersdorf (12 août 1759), et subit cette fois un épouvantable désastre. Plus que toutes ses victoires, le fait d'avoir surmonté ce coup attesta sa vraie grandeur.