‹ Histoire du monde (volume 4)Chapitre 77 sur 82 · LA RUSSIE, FRÉDÉRIC II ET LOUIS XV · texte numérisé non relu

LA RUSSIE, FRÉDÉRIC II ET LOUIS XV

En 1760, à peine soutenus par les Autrichiens, les Russes franchirent l'Oder et abordèrent Berlin. Cette ville de 120.000 âmes se rendit sans coup férir, et fut pillée consciencieusement. Et l'armée russe se retira sans encombre.

Plus que par tous ces faits d'armes, le poids de la Russie fut prouvé par l'effet qu'eut sa défection. En 1761, la tsarine Elisabeth mourait, et son neven Pierre III lui succédait. C'était un admirateur forcené de Frédéric II, qui, non seulement se retira de la coalition, mais voulut agir de concert avec l'ennemi de la veille. Il est vrai qu'il fut renversé dès 1762 par un complot à la tête duquel était sa femme Catherine, mais le revirement russe avait suffi pour décider l'Autriche à céder. Catherine II retint la Prusse orientale juste le temps nécessaire pour faire signer la paix de Hubertsbourg (1763).

Ainsi, dans cette guerre où les Français n'avaient guère connu que des échecs, où les Autrichiens, malgré des succès partiels, n'avaient pu reprendre la Silésie, où les Suédois n'avaient rien fait, seuls les Russes avaient glorieusement tenu tête au grand Frédéric. Cette entrée en scène fut accueillie avec des sentiments mêlés même par les alliés de la Russie. Louis XV, plus clairvoyant que les gens de lettres français qui flirtaient avec la grande Catherine, écrivait à ses ambassadeurs :

« La saine politique ne doit pas permettre qu'on laisse la Cour de Pétersbourg profiter des avantages de son état actuel pour augmenter sa puissance et étendre les bornes de son empire. Un pa\s presque aussi étendu que les Etats réunis des plus grands princes de l'Europe et qui, n'ayant besoin que d'un petit nombre d'hommes pour sa sûreté particulière,

peut envoyer au dehors de ses frontières des armées formidables; un pays dont le commerce s'étend jusqu'à la Chine, et qui est à portée de se procurer de l'Asie, facilement et en peu de temps, les denrées que les autres nations ne peuvent en tirer que par de longues et dangereuses navigations; un pays dont les troupes sont aujourd'hui aguerries, et dont le gouvernement est absolu et presque despotique, doit avec raison paraître redoutable à ses voisins, et successivement aux peuples qui le deviendraient au moyen de ses nouvelles conquêtes...

Les Cours éclairées ont senti, lorsque les armées moscovites passèrent pour la première fois en Allemagne, combien il était intéressant pour tous les souverains de veiller avec attention sur les vues et sur les démarches d'une nation dont la puissance commençait déjà à devenir redoutable..., etc. »

Catherine II connaissait fort bien cet état d'esprit. Elle se rapprocha des deux puissances allemandes, et le résultat fut le partage de la Pologne (1772). Non seulement l'Etat russe s'agrandissait de 12 millions de sujets et s'enfonçait au cœur de l'Europe centrale, mais c'est lui qui allait bientôt donner le ton, politiquement, à Berlin et à Vienne.

Pour bien saisir la portée de cette évolution, il faut — ce qu'on oublie généralement — mettre en regard la politique asiatique des tsars et des tsarines du xvme siècle. La colonisation de la Sibérie s'arrêta. Pour alimenter les armées qui soutenaient la politique européenne, les gouvernants n'avaient pas trop de toutes les ressources de la Grande Russie. Les paysans furent rattachés plus sévèrement à la grande propriété foncière, l'émigration proscrite. Les 200.000 Slaves qui étaient déjà établis au delà de l'Oural vers 1700 ne s'accrurent au xvme siècle que de condamnés.

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