L'Initiation aux armes
Des savants européens ont accepté l'opinion de Tod quant à l'origine des Rajpoutes. Vincent Smith dans son Early Hisiory of India (édition revisée, p. 425.) parlant des émigrations étrangères des Sakas et des Yuechi ou Kushans dans les second et premier siècles, écrit :
« Je ne doute pas que les familles régnantes de Sakas et des Kushans, après s'être hindoustanisées, furent admises au rang de Kshatriyas, suivant le système des castes hindoues, mais le fait ne peut être inféré que de l'analogie avec ce qui est certifié avoir eu lieu à des époques postérieures ■ — et cela ne peut être prouvé. »
V. Smith discute longuement sur les effets des invasions des Huns et fait observer qu'ils « désordonnèrent le gouvernement et les institutions hindoues bien davantage qu'on ne pourrait le supposer à la lecture des Purânas et autres travaux littéraires. »
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Il ajoute encore que les invasions des tribus étrangères du Ve et vie siècles ébranlèrent la société hindoue de l'Inde septentrionale jusqu'en ses fondements et amena un réarrangement à la fois des castes et des familles régnantes. Ce point de vue est le même que celui du Dr. D. R. Bhandarkar1, et de l'éditeur des Annals de Tod, Mr. William Crooke, qui dit dans son Introduction (Vol. I, p. xxxi) :
« De récentes investigations ont jeté une nouvelle lumière sur les origines des Rajpoutes. Un large fossé s'étend entre le Kshatriya védique et le Rajpoute du moyen-âge; il est à présent impossible d'y jeter un pont. Quelques familles, avec l'aide d'un barde complaisant peuvent faire descendre leurs origines des Kshatriyas du temps du Bouddha, qui furent reconnues comme étant des éléments principaux de la société hindoue, et qui, suivant leur propre estimation, occupaient un rang plus élevé que les Brahmanes dans l'échelle sociale. Il est maintenant certain que l'origine de plusieurs familles date de l'invasion Saka ou Kushan, qui commença vers le milieu du IIe siècle avant J-C, ou plus sûrement de l'invasion des Huns blancs qui détruisit l'Empire Gupta vers 480 ap. J.-G. La tribu Gurjara, en rapport avec ce dernier peuple, adopta l'Hindouisme, et leurs chefs formèrent la souche de laquelle se détachèrent les plus puissantes familles Rajpoutes. Quand ses nouveaux prétendants aux honneurs princiers eurent adopté la foi et les institutions du Brahmanisme, ils tentèrent, naturellement, de s'affilier aux héros mythologiques dont
1. Le Dr Bhandarkar a écrit (J. Bom. BRAS, 1903, pp. 413-33) un article très étendu sur les Gurjars et il conclut qu'ils descendent des Scythes plutôt que des Aryas.
les exploits sont cités dans le Mahâbhârata et le Râmâyana. C'est là que prend corps la légende relatée dans les Annals de Tod, par laquelle une origine fabuleuse, remontant au Soleil et à la Lune? est attribuée aux deux importantes branches Rajpoutes; généalogie revendiquée aussi par d'autres maisons princières, telles que les Incas du Pérou, ou les Mikados du Japon. »
Mais à une époque récente, certains savants hindous ont essayé, par leurs recherches, de faire remarquer l'erreur de Tod et d'autres savants européens. M. Gaurishankar Ojha qui est très au courant de de l'histoire Rajpoute, mais écrit avec un penchant prononcé en faveur des Rajpoutes, discute la question à fond dans son Hisiory of Bajputana et arrive à la conclusion que les Rajpoutes sont les descendants des anciens Kshatriyas et que Tod fut trompé par les similitudes des mœurs et de coutumes des Rajpoutes et des étrangers qui s'établirent aux Indes. Voici quelques-uns des arguments d'Ojha en faveur de cette opinion :
1. Il n'y a rien de frappant dans la similitude des mœurs et des coutumes des Sakas et des Rajpoutes. Le culte du Soleil prévalut aux Indes depuis les temps Védiques et cette pratique existait avant l'arrivée des Sakas, ce qui est prouvé par le Mahâbhârata. La pratique de l'Açvamedha Yajna (sacrifice du cheval) n'était pas non plus inconnue, et il fait mention de tels sacrifices dans les poèmes épiques. Le culte des chevaux et des arbres n'est pas une nouveauté. Les classes régnantes aux Indes les ont toujours adorés.
2. L'avis de quelques érudits est qu'il est écrit dans les Purânas qu'après le dernier roi Mahânanda,
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de la dynastie Çiçunâg, les rois Sûdra exerceront la souveraineté. Ceci n'est pas la lecture exacte du texte. Il y a des évidences pour prouver l'existence de souverains Kshatriyas, même après les dynasties Nanda et Maurya.
3. Quand Pushyamitra établit son pouvoir après avoir soumis Brihadratha, le dernier empereur Maurya, il accomplit le sacrifice de l'Açvamedha; et à un de ces sacrifices, Patanjali, le commentateur du Mahâbhâsya fut aussi présent. Si Pushyamitra eût été un Sûdra, un Brahmane aussi instruit n'eût pas été présent.
4. Dans une inscription du IIe siècle de l'ère chrétienne de Râjâ Khâraveïa, dans la caverne d'Udayagiri, près de Cuttack (Orissa) il est fait mention des Kshatriyas de Kusamba.
5. Les Kshatriyas Yâdava gouvernèrent Mathurâ et le pays adjacent, avant la guerre du Mahâbhârata.
On peut approuver, ou ne pas approuver dans leur ensemble ces conclusions. Mais il est indiscutable que les tribus étrangères qui s'établirent dans l'Inde, provoquèrent un reclassement inévitable des groupes sociaux, et en tant que possesseurs du pouvoir politique elles furent mises en rapport avec les anciens Kshatriyas par leurs conseillers Brahmanes.
La théorie de Y Agnikula, suivant laquelle les quatre familles Rajpoutes — les Prawâr (Pramâr), Parihâr (Pratihâr,) Ghohân (Chahumâna,) et Solanki ou Châlukya — proviennent du bassin du sacrifice de Vaçistha sur le Mont Abu, dans le Rajpoutana méridional, trouve encore crédit parmi les Rajpoutes. Le Dr. Bhandarkar et d'autres ont trouvé dans
ce mythe la confirmation de leur théorie sur l'origine étrangère des Rajpoutes, et Mr. Crooke, dont l'opinion est acceptée par Mr. Edwards, l'éditeur de Early Hisiory of India de Smith,) croit que le mythe de VAgnikula représente le rite de la purification par le feu. La scène se passait au sud du Rajpoutana, par là tous les étrangers étaient délivrés de leur impureté et devenaient aptes à entrer dans la hiérarchie des castes. L'histoire de VAgnikula est relatée dans le Prithvîrâjâ Bâsau. Le Râsau quel qu'en soit sa date, contient plusieurs interpolations, et quelquefois mêle, d'une manière inextricable, l'histoire à la légende, en sorte que nous ne pouvons accepter tout ce qu'il nous donne en tant que vérité historique. Le caractère fictif de l'histoire est clair, il est superflu d'ajouter des évidences pour le prouver. Il ne représente qu'un effort brahmanique pour trouver une noble origine à la race la plus élevée dans l'ordre social et dont la munificence se déversa largement sur la classe des prêtres, lesquels la reconnurent avec le plus grand enthousiasme. Il serait absurde de certifier que les Rajpoutes sont les purs descendants des Kshatriyas de l'ancienne époque védique, quoiqu'il pût être flatteur pour notre orgueil de le croire, mais la vanité est souvent bien loin de la réalité. Les Kshatriyas originaux furent mêlés aux hordes d'émigrants qui se déversèrent sur l'Inde aux ve et vie siècles de l'ère chrétienne. Mr. Smith écrit que quelques Rajpoutes descendent de tribus indigènes, telles que les Gonds ou les Bhârs — ce fait fut engendré par les distinctions qui existent encore parmi eux. C'est une trop grande présomption, à peine justifiée par des concessions historiques avantageuses pour nous. Il y a aussi les
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mêmes distinctions parmi les Brahmanes, mais cela ne prouve pas que certains Brahmanes descendent d'ordres inférieurs dans le système social hindou. Une telle généralisation serait contraire à toutes les lois des recherches historiques.
Les différentes tribus des émigrants étrangers se mêlèrent si profondément les unes avec les autres, que toute dissemblance marquée s'effaça, et une espèce d'homogénéité se développa grâce à l'adoption des coutumes sociales et rites religieux similaires. L'individualisme familial s'évanouit, ce nivellement rendit toute différence impossible. Un sentiment élevé de chevalerie et d'honneur, d'indépendance et de patriotisme, quoique ce dernier fût d'allure paroissiale et intensément localisé dans ses buts, animait tout Rajpoute, et cette identité de sentiment aida grandement à la fusion des différents clans, qui, ethnologiquement, étaient séparés les uns des autres.
Les luttes religieuses. — La lutte entre le Bouddhisme et son rival plus ancien l'Hindouisme durait depuis longtemps. Les dynasties Rajpoutes trouvèrent avantageux d'adopter la foi brahmanique et ce recrutement de forces permit à l'Hindousime d'engager un combat mortel contre le Bouddhisme et le Jainisme. Le Bouddhisme avait commencé à montrer des signes de déclin. La simple et vieille profession de foi du Bouddha avec sa moralité noble et réconfortante devint si amoindrie dans ses formes et ses cérémonies que la vraie religion disparut complètement et sa forme extérieure tint lieu de tout pour ses adeptes. Insidieusement, la corruption et la su. perstition se faufilèrent dans l'église, et la vie luxurieuse et confortable que menaient certains moines
bouddhistes avait ébranlé la confiance du peuple et détruit son prestige. L'odieuse différence entre les disciples laïques et le clergé régulier est responsable de la décadence de la simple doctrine du Bouddha, qui était une protestation emphatique contre toute sorte de distinction Les laïques se ressentirent de la position inférieure à laquelle ils étaient relégués, car la masse de la société hindoue aspirait à l'éternelle béatitude, cependant que vivant la vie de famille, sujette à toutes les joies et toutes les douleurs, toutes les peines et les récompenses qui sont la part inévitable de ceux qui ont choisi de vivre dans le monde. Mais la principale raison qui rendit l'Hindouisme vainqueur de son rival, fut qu'il ne perdit jamais de sa vitalité1. Les vicissitudes par lesquelles il passa n'abattirent point l'enthousiasme et la dévotion de ceux qui se considéraient comme ses chefs; et lorsque l'Hindouisme commença à se fortifier en enrôlant des missionnaires, son succès fut assuré. L'appui des princes Rajpoutes, le zèle et l'érudition des Brahmanes, leur autorité sur l'esprit du peuple à travers un rituel compliqué et élaboré dont la non-observance entraînait de graves conséquences dans ce monde et dans le monde à venir, ajoutés à l'indifférence croissante des classes supérieures pour le Bouddhisme conduisirent celui-ci à sa perte, si bien qu'au commencement du ixe siècle, quand
1. L'assertion que le Bouddhisme fut exterminé par la persécution des brahmanes n'est pas véridique. Eventuellement des rois tels que Laçânka persécutèrent les dissidents, mais de telles persécutions furent des facteurs mineurs dans le mouvement qui, lentement, restaura la foi Brahmanique aux Indes. La cause principale, écrit Smith, fut l'assimilation graduelle du Bouddhisme à l'Hindouisme, qui atteint un tel degré qu'il est souvent presque impossible de tirer une ligne entre la mythologie et les images des Bouddhistes et celles des Hindous (Smith, Early Hislory of India, p. 339).
Inde
Çankara commença à prêcher sa philosophie védantique, sa position devint extrêmement difficile à maintenir. Une école de missionnaires fut fondée; comme les disciples de St. Ignace de Loyola en Europe, ils se dévouèrent au service des églises brahmaniques; leur active propagande causa de nombreuses conversions parmi les Bouddhistes. Le vrai génie de l'âge rajpoute est en contradiction avec les principes du Bouddha; et à une époque de perpétuelles disputes, alors que les exploits de galanterie et d'héroïsme étaient plus appréciés que les actes de piété, le peuple naturellement prêtait une oreille attentive à ces conseillers brahmanes, qui stimulaient son esprit martial en lui faisant connaître les grandes traditions du passé. La doctrine deV Ahimsâ (ne pas tuer) ne pouvait se développer dans une communauté qui trouvait dans la guerre son plaisir principal, et il n'est pas étonnant que l'esprit du Rajpoute, dont la vie n'était que longues séries de romances et d'aventures, cherchât dans l'Hindouisme la satisfaction de ses besoins religieux; par sa splendeur, sa poésie, les richesses accumulées de ses traditions, cette religion devait certainement en appeler au cœur des Rajpoutes. Ainsi l'Hindouisme recouvra sa vieille ascendance et quand les Musulmans envahirent le Bihar, vers la fin du xne siècle, ils détruisirent les monastères des Bouddhistes et leurs lieux de culte, de sorte qu'il ne resta nul vestige de cette grande croyance qui jadis comptait des dévots, de l'Himalaya au cap Comorin.
Art et Littérature. — L'activité architecturale des Hindous, à cette époque, fut confirmée principalement par la construction de temples, dont les plus célèbres sont ceux de Bhuvaneçvara, construit au vne siècle
ap. J.-C; de Khajurâho, dans le Boundelkhand; et de Puri dans l'Orissa. Le temple Jaina, au mont Abu fut bâti au commencement du xie siècle; c'est un des exemples les plus parfaits de l'architecture hindoue de la période pré-musulmane. Dans le Deccan aussi de nombreux sanctuaires furent érigés; les plus remarquables sont ceux que construisirent les souverains de la dynastie Hoysala. Le premier, à Somanâthapur, fut élevé par Vinâditiya Ballâla, au xie siècle; le seconda Bélur par Vishnuvardhana Hoysala au xne siècle; et le troisième à Halevid construit par un autre prince de la même dynastie vers la fin du xne siècle. Les Pallavas, Châlukyas et Cholas furent aussi de grands constructeurs. Les Pallavas adornèrent leur capitale de temples magnifiques, quelques-uns d'entre eux appartenant au viie siècle ap. J.-C. Le temple de Tanjore élevé par Râjâ Râjâ Chola vers 1000 ap. J.-C. est un témoignage de la dextérité des architectes du Sud. Les Châlukyas furent aussi grands protecteurs de l'art. Ils ornèrent leur capitale Bâdâmi de temples magnifiques, et l'un d'eux, Vikramâditya II (733-47 ap. J. C.) construisit le fameux temple de Virûpâksa à Pattadakal, qui fut probablement reconnu comme centre d'études dans le Sud. L'architecture hindoue est l'expression de la religion du pays. Pour l'Hindou sa vie entière est une affaire de religion. C'est la religion qui dirige sa conduite de chaque jour, et son influence pénètre à travers les nombreux degrés de la société hindoue. Nulle part la religiosité de l'Hindou ne se manifeste davantage que dans son architecture et sa sculpture, car c'est par les arts, comme l'a fait remarquer un érudit hindou, qu'il essaya de réaliser toute la portée de sa foi.
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Les temples, les fontaines et les digues des rois hindous sont de merveilleux travaux d'art. Le savant arabe Albirouni, qui avait pour toutes choses hindoues une aversion obstinée écrit cependant à leur propos :
« En cela ils ont atteint un degré artistique si élevé, que quand notre pauvre peuple (les Musulmans) les voit, il est émerveillé et incapable de les décrire, encore moins de les construire. » Même un iconoclaste tel que Mahmoud le Ghaznévide fut ému d'admiration quand il vit les temples splendides de la cité de Mathurâ, durant l'une de ses incursions aux Indes — Ce fait est rapporté par son chroniqueur officiel, Outbi.
Le triomphe du Brahmanisme fut suivi d'une abondante production de littérature religieuse et séculière. Les controverses religieuses de l'époque alimentèrent une quantité d'œuvres philosophiques dont les plus importantes sont les commentaires de Çankara sur la Bhagavadgîlâ, les Upanishads et les Brahmasûtras. La cour de Dhâra s'enorgueillissait de lettrés illustres, tels que Padmagupta, auteur du Navasâhasankacharita] Dhanânjaya, auteur du Dasarûpaka; Dharnika, commentateur du Daçarûpaka; Halayudha, commentateur du Pingalachchandahsûtra et d'autres travaux, et Amitagali, auteur du Subhâshitaratnasandoha. Nous citerons parmi les auteurs dramatiques de l'époque : Bhavabhûti, auteur du Mâlatîmâdhava, du Mahâvîracharita, et de YUllararâmacharita qui florissait au vnie siècle ap. J.-C; Viçâkhadatta, auteur du Mudrârâkshasa et Bhatta Nârâyana, auteur du Venîsamhâra (800 ap. J. G.); et Râjaçekhara auteur de la Karpûramanjari et d'autres œuvres, qui écrivit dans la première partie du
Xe siècle ap. J.-C. Bhavabhûti adorna la cour de Yaçovarman de Kanauj mais quand ce dernier fut vaincu par Lalitaditya Muktâpîda du Cachemire, le poète fut amené dans cette contrée par le monarque conquérant. Quoique influencé jusqu'à un certain point par Kâlidâsa, Bhavabhûti n'est pas un poète médiocre. Il est étonnamment original, et doué d'une brillante imagination à un degré extraordinaire. Son œuvre révèle clairement la superbe maîtrise de sa diction, la richesse et l'élévation d'expression et la profondeur de sa pensée. Gomme poète, il ne se classe pas aussi haut que Kâlidâsa, et le professeur Keith observe avec justesse : « Il n'a presque rien du charme et de la délicatesse de Kâlidâsa, non plus que du pouvoir de suggestion déployé par son prédécesseur; mais il excelle à peindre en quelques lignes les traits typiques d'une situation ou d'une émotion. » Viçâkhadatta fait contraste avec Bhavabhûti. Au lieu d'être porté à l'exagération et à un langage apprêté, il est puissant, clair, et direct. Le Murdrârâkshasa a davantage de vigueur dramatique que plusieurs autres drames sanscrits célèbres et son caractère martial est indubitable. Le plan du Venisamhâra est dérivé du Mahâbhârata. C'est une œuvre intéressante, considérablement originale, mais dont certaines parties ne sont pas tout à fait exemptes de défauts.
La littérature Kâvya mérite aussi quelque attention. Le Çiçupâlabadha de Mâgha est une œuvre célèbre qui tire ses données du Mahâbhârata et décrit l'histoire de la destruction de Çiçupâla par Krishna- Un autre mahâkâvya important est le Naisadhacharita de Çrî Harsha (1150) qui écrivit probablement sous le patronage de Jayachandra de Kanauj. Çrî
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Harsha nous présente, en vers, l'histoire de Nala et Damayantî, Tune des scènes les plus pathétiques dépeintes par l'art suprême du poète dans le Mahâbharata. C'est une œuvre en 22 chants écrits dans le style le plus orné, alourdi d'images luxuriantes et qui souffre, par comparaison, de l'histoire telle qu'elle est relatée en sa forme originale dans le Mahâbhârata. A côté des Kâvyas à proprement parler, il y a les Kâvyas historiques, écrits aussi durant cette période. Parmi ceux-ci, les plus remarquables sont le Navasâhasânkacharita de Padmagupta qui fut le poète de la cour du roi de Dhârâ et dont il est déjà parlé plus haut; le Vikramâncharila de Bilhana, écrit pour commémorer les exploits de Vikramâditya VI, le gouverneur Châlukya de Kalyân. Bilhana excelle dans la description, son style est simple et lucide, et libre de toute emphase monotone et de toute pédanterie. L'œuvre historique versifiée la plus célèbre est la Bâjaiaranginî de Kalhana, composée vers le milieu du xne siècle ap. J.-G. Kalhana était natif du Cachemire, instruit, il prit part à la politique de son pays et s'y distingua. Il essaye de donner à ses lecteurs une histoire complète du Cachemire et quoiqu'a l'exemple de tout historien médiéval, il combine les faits avec la fiction, il entreprend sincèrement la consultation des sources variées de l'histoire. C'est un poète qui écrit une œuvre historique et par conséquent tente de décrire les événements d'une manière aussi artistique que possible. Mais, comme l'observe le professeur Keith, il « a trop peu de connaissances profondes pour déchiffrer de façon efficace l'esprit et le caractère complexe de l'homme, lequel défie un simple jugement tant sont entremêlés le bien et le mal en tout cœur humain. »
Quoiqu'il manque à Kalhana la largeur de vue et la pénétration d'un grand historien, il est certainement plus intéressant que le savant Jaina, Hemachandra, qui nous a laissé une œuvre volumineuse manquant d'exactitude, de jugement et de charme littéraire. Quant aux poètes lyriques, le meilleur est Jayadeva, l'auteur du Gila Govinda, qui florissait au Bengale au xne siècle, et dont nous parlerons dans un autre chapitre.
Parmi les prosateurs de cette époque le plus célèbre est Dandin, auteur du Dasakamâracharita et des fragments de l' Avanlisundarîkathâ qui vécut au vne siècle et qui surpasse les autres écrivains par la finesse de son style. Citons aussi Dhanapâla, dont la Tilakamanjarî et le Yaçastilaka sont de brillants spécimens de la prose sanscrite du moyen-âge. L'activité littéraire des Hindous ne s'arrêta pas là. Un grand nombre d'ouvrages sur la philosophie, la littérature et d'autres branches furent produits par des savants éminents dans le Nord et dans le Sud; le manque d'espace nous empêche de les discuter ici.
La vie sociale. — C'est un fait que l'institution des castes. La supériorité des Brahmanes était reconnue et les honneurs les plus élevés leur étaient accordés par les rois aussi bien que par le peuple. Mais les Rajpoutes n'étaient pas moins hauts sur l'échelle sociale. Belliqueux et brave, le Rajpoute était semblable à ces chevaliers de la Table Ronde du roi Arthur, toujours dévouées à la défense de la noble cause. De maîtresse façon, Tod a dépeint le caractère Rajpoute en ces termes : « Sublime courage, patriotisme, loyauté, honneur, hospitalité et simplicité, telles sont les qualités qui doivent de suite leur être accordies:
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et si nous ne pouvons les excuser de certaines tares auxquelles la nature humaine est sujette sous chaque latitude, si nous devons admettre la dégradation de leur dignité morale sous l'influence des incursions continuelles, et des collisions conséquentes avec de rapaces conquérants, nous devons pourtant reconnaître le quantum de vertus que l'oppression et le mauvais exemple même n'ont pas réussi à étouffer. Les vices les plus méprisables de fourberie et de duplicité, que ceux qui décrivent le caractère national, attribuent sans distinction à tout Asiatique, je refuse d'admettre qu'ils font partie de la nature des Rajpoutes en général, quoique certaines tribus aient été contraintes, pour sauvegarder leur position d'employer ce bouclier des faibles contre les oppressions continuelles1. » Le Rajpoute avait le sens de l'honneur à un très haut degré et la plus stricte vénération pour la vérité. Il était magnanime envers ses ennemis, et même victorieux, il n'avait que très rarement recours à ces actes de barbarie qui étaient les concomitants inévitables des conquêtes musulmanes. A la guerre, il n'usait jamais de mensonge ou de fourberie, et s'abstenait scrupuleusement d'être une cause de misère pour le pauvre ou l'innocent. La preuve de la civilisation d'un peuple est le degré d'estime attribué aux femmes. Le Rajpoute honorait ses femmes, et quoique le sort de celles-ci fût « d'une dureté effrayante » depuis le berceau jusqu'à la crémation, elles firent preuve d'un courage et d'une détermination merveilleux et accomplirent des actions d'éclat qui ne trouvent pas de parallèles
1. Tod, Annals and Antiquilies of Râjaslhân, édité par Crooke, II, p. 744.
dans l'histoire du monde. Leur dévouement à leur mari, leur courage dans les moments difficiles — et ceux-là étaient malheureusement nombreux dans la vie d'une femme rajpoute — et l'exemple de leur bravoure exerça une saine influence sur la société rajpoute, malgré la réclusion qu'on leur imposait. Mais leur noble naissance, leur dévouement à leur époux, leur sens de l'honneur, leur judicieux appui et leur courage, tout s'unissait pour rendre leur vie extrêmement incertaine, et Tod décrit avec beaucoup de pittoresque le sort des femmes rajpoutes en ces termes : Eu égard «au bonheur d'autres pays, le sort delà femme rajpoute doit apparaître comme étant d'une dureté effrayante. A chaque phase de sa vie la mort est prête à la réclamer : depuis le pavot, lorsqu'elle naît, jusqu'aux flammes, lorsqu'elle parvient à l'âge mûr, cependant que la sécurité de l'intervalle dépend de l'incertitude des guerres, il n'est pas une période de sa vie valant une concession de 12 mois. La perte d'une bataille ou la prise d'une ville est le signal d'éviter toutes les horreurs de la captivité, qui, pour les femmes rajpoutes, sont pires que la mort1. » La coutume du Jauhar ou immolation de soi-même — , quoique sa cruauté nous paraisse révoltante — prit son origine dans ce sens élevé de l'honneur et de la chasteté qui conduit les femmes rajpoutes à se sacrifier elles-mêmes dans l'extrémité du péril, quand les envahisseurs entourent leurs maris de tous côtés, et quand toutes chances de délivrance sont perdues. Mais si les qualités des Rajpoutes sont manifestes, leurs défauts sont également évidents. Leur humeur
1. Tod, Annals and Antiquities of Râjasihân, édité par Crooke II, p. 747.
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versatile, leur susceptibilité d'émotion ou de passion leur esprit de famille, leurs perpétuelles discordes conséquentes des conditions féodales qui les régissaient, l'usage de l'opium, leur incapacité à présenter une opposition unie à un commun ennemi, — tout cela les plaça dans une position extrêmement désavantageuse, quand ils furent en face d'ennemis d'étoffe plus solide. La pratique de l'infanticide était commune parmi eux, et ce n'est que rarement qu'on supportait l'enfant de sexe féminin, même dans les familles les plus respectables. Egalement bâmable était leur coutume du Sali, dont le résultat était la mise à mort périodique d'un certain nombre de femmes des maisons royales qui étaient universellement polygames. La pratique se vulgarisa de telle façon, que même des femmes d'extraction vulgaire se livrèrent quelquefois aux flammes, de leur propre volonté, mais plus souvent sous la pression de parents ou d'alliés obsédés par une fausse notion de l'orgueil familial. Plus tardif, leur asservissement politique les démoralisa à un tel point que plusieurs d'entre eux acceptèrent le rôle de laquais aux cours de Delhi et d'Agra. Mais les guerres des Rajpoutes ne dérangèrent pas le simple cultivateur dans la poursuite paisible de ses occupations. Sièges, batailles, massacres ~— tout le laissa insensible, et il en résulta qu'il devint complètement indifférent aux révolutions politiques, et transféra simplement son allégeance d'un roi à l'autre.
La société hindoue fut bouleversée par les divers mouvements religieux de réformateurs tels que Râmânujâchârya qui prêcha le culte de bhakli, et dont les enseignements marquent une réaction contre la philosophie advaita de Çankara. Il prêcha contre le
Vedânta de Çankara, et échafauda ses arguments sur les attributs d'un dieu individuel qui pût être satisfait au moyen de la bhakii ou dévotion. Il forma un lien entre le Nord et le Sud, et réussit à établir son hégémonie spirituelle sur une masse considérable d'Hindous dans les deux parties du pays. Les pèlerinages se vulgarisèrent, et les hommes se déplacèrent pour visiter de saints lieux — fait qui impliqua une grande émulation à la profonde ferveur religieuse, caractéristique de la société hindoue. Les svayamvaras n'avaient plus lieu fréquemment, le dernier relaté parmi les plus remarquables étant celui de la fille de Jayachandra de Kanauj ; mais le Sati était commun, et dans les forteresses et les cités assiégées, le sexe faible n'était l'objet d'aucune pitié quand il tombait aux mains de l'ennemi. M. Kennedy décrit la civilisation rajpoute en ces termes : « ... Cependant que les Brahmanes de rang élevé se tenaient au-dessus de la politique, les classes inférieures se montraient habiles politiciennes, renforçant leurs intérêts, par la menace de leur malédiction et des amendes religieuses. Les rois assumaient une sorte de demi-divinité, et s'entouraient d'une armée de mercenaires ou d'esclaves. Les nobles suivaient l'exemple des rois, se bâtissaient de solides forts, sis en des places inaccessibles et faisaient respecter leur pouvoir par des troupes de brigands. Les corporations des villes étaient assez fortes pour se défendre, mais les populations des campagnes étaient réduites en servitude. Les guerres publiques et privées étaient la mode universelle, ^ais en dépit de ces guerres et de la jalousie dont les étrangers étaient l'objet, il s'établissait d'activés communications entre les différentes parties du pays. Le commerce était florissant, les poètes
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et les troubadours allaient d'une cour à l'autre; il est dit que les fleurs du Cachemire et l'eau du Gange étaient offertes quotidiennement au sanctuaire de Somnath, les rois et les temples étaient immensément riches. Les pèlerinages étaient en vogue, et les plus grands souverains se proclamèrent protecteurs des lieux saints. »
Gouvernement rajpoute. — Le gouvernement des Rajpoutes était de caractère féodal. Le royaume était divisé en états, ou fiefs, gouvernés par des Jâgîrdârs issus souvent de la même famille que le prince. La force et la sécurité de l'Etat dépendaient de leur loyauté et de leur dévouement. Le territoire khâlsâ de l'Etat dépendait directement du prince et était administré par lui. Les nobles et leurs vassaux étaient divisés en plusieurs classes et l'étiquette de chaque classe était prescrite par l'usage immémorial qui était scrupuleusement observé. La principale source des revenus était la rente des terrains khâlsâ qui fut augmentée plus tard par des taxes sur le commerce et l'industrie. Les vassaux qui tenaient leurs fiefs du prince étaient obligés au service militaire quand ils y étaient appelés. Comme les adeptes du chef germain dont parle Tacite dans les Annales, ils aimaient et respectaient leur prince et le suivaient avec entrain sur le champ de bataille. Attachés à lui par les liens personnels du service et du dévouement, ils étaient toujours désireux de lui prouver leur fidélité dans les temps de difficulté ou de danger. Aucun prix ne pouvait les corrompre, et aucune tentation les enlever à leur chef. Les barons féodaux, si nous pouvons les nommer ainsi, avaient à remettre à leur chef certains payements qui res-
semblaien fort aux réglementations de l'Europe au moyen-âge. Les droits et les obligations guerrières du chevalier n'étaient pas inconnus; les engagements féodaux étaient réciproquement reconnus et on constate souvent que des gouverneurs rapaces eurent recours au service obligatoire pour se procurer de l'argent. Un tel gouvernement ne pouvait être qu'inefficace. Il anéantit tout individualisme et empêcha la coalition des forces politiques d'un Etat dans un but commun. Le roi était l'axe de ce système tant qu'il était fort et puissant, les affaires étaient convenablement dirigées, mais un homme faible était bientôt réduit à l'état de nullité politique. La paix intérieure d'une province dépendait souvent de l'absence de dangers extérieurs. Quand il n'y avait rien à craindre de la part des ennemis étrangers, les sujets féodaux s'agitaient et des disputes éclataient entre les différents partis avec une grande violence, comme le prouvent les luttes des familles de Ghondâwat et de Saktâwat, au xvne siècle, au temps de Jahangir.
Le manque d'unité de VInde. — Ce qui manqua à l'Inde, c'est une unité politique et une solidarité sociale. L'Inde eut des chefs par centaines; son énergie s'émietta dans d'infimes luttes entre les différents Etats. On peut décrire l'Inde, pendant cette période, comme une simple expression géographique — figure lamentable, sans ressources et sans forces, quand elle se trouvait engagée dans un combat mortel avec des étrangers qui envahirent périodiquement et en nombre toujours croissant ses terres belles et fertiles. Son système politique décadent fut renversé facilement par les conquérants musulmans qui po-
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sèrent les fondements de leur empire au xne siècle. L'histoire de cette conquête sera relatée dans les chapitres suivants.
Les Royaumes du Deccan.
Les Châlukyas. Les rois Satakarnis qui appartenaient à la dynastie Andhra gouvernèrent pendant 450 ans, à peu près de 230 avant J.-C, à 266 ap. J.-G. L'un de ces rois vainquit le dernier empereur Kanva de Magadha en 27 avant J.-C. L'ambition fut l'instigatrice de guerres contre les satrapes du Gujarat et du Malwa, dans lesquelles la victoire reste alternativement aux Satakarnis et aux satrapes.
L'histoire de cette période est désespérément pauvre, mais nous savons qu'une tribu étrangère dite des Pallavas pénétra dans le Deccan et établit son pouvoir sur toute la contrée s'étendant jusqu'au sud de la Godavari. Les Râshtrakûtas indigènes luttèrent en vain contre eux. Mais ils furent finalement délogés par les Châlukyas1, famille d'origine rajpoute qui s'introduisit dans le Deccan au VIe siècle de l'ère chrétienne. Ils occupèrent leur capitale Vâtâpipur (Bâdâmi) et peu à peu soumirent toute la contrée. Le plus remarquable de la dynastie fut Pulakesin II, qui monta sur le trône en 611 ap. J.-C2.
lé II y a de bonnes raisons de croire que les Châlukyas émigrèrent du Rajpoutana au Deccan. Ils ont des rapports avec les tribus Gurjar. (Bombay Gazetleer, 1896, I, Pt. I, pp. 127, 138, 463, note 2, 467). Voir les listes dynastiques données dans Ep. Ind., VIII, App. II.