MAHMOUD DE GHAZNA XXI
à travers les siècles, qu'il était un trophée : encore au début du XIXe siècle, un prince du Pendjab, appelé au secours par un prince afghan, réclamait en compensation les portes magnifiques. Par un jeu ourieux de la destinée, ce furent des officiers européens qui satisfirent ce desideratum du nationalisme hindou : en 1842, ils rapportèrent le trophée de Mahmoud à Delhi.
Mahmoud n'a pas oublié le monde savant. Avicenne, il est vrai, l'illustre médecin, a vécu chez les Bouides, — s'il est venu parfois jusqu'à Boukhara et à Samarkande faire connaissance plus intime avec les produits que les caravanes apportaient de la Chine. Mais, après la conquête du Kharezm (1017), Mahmoud a ramené à Ghazna Albirouni, déjà réputé. Mathématicien, astronome, érudit, il avait publié un traité sur les calendriers des différents peuples, qui nous est encore précieux. Devenu citadin de Ghazna, il fit connaissance avec l'Inde, et consigna ses impressions dans un ouvrage dont il sera question plus bas.
Il suffira de ces indications pour prouver que le brillant mouvement intellectuel du xe siècle n'a pas périclité sous le gouvernement du Turc orthodoxe et puritain qu'était Mahmoud. Mais il y aurait ingratitude de notre part à ne pas ajouter à cette pléiade le nom de l'historien Outbi. I* était d'une famille de hauts fonctionnaires des Samanides, et lui-même remplit des emplois importants sous Mahmoud. Il a écrit une biographie de son prince qui, malheureusement, s'arrête après 1020 : la mort a sans doute empêché Outbi de l'achever. Telle quelle, elle est pour l'historien européen la source essentielle. Il y manque nombre d'anecdotes savoureuses (celle de la femme adultère par exemple) qu'il faut chercher dans les historiens orientaux postérieurs. Il y a probablement de bonnes raisons pour que le contemporain ne les consigne pas. Mais, vraies ou fausses, elles attestent l'impression qu'avait laissée le conducteur d'hommes, le mécène et l'impeccable justicier-
Mahmoud n'a donc rien du Hun dont il a pourtant réveillé chez les Hindous le sinistre souvenir. Il vaut alors la peine d'examiner son attitude en présence de la civilisation indienne. Naturellement, elle était marquée à ses yeux d'un signe fatal : civilisation d'idolâtres ! Il est d'autant plus remarquable que, dans des œuvres si visiblement empreintes de l'Esprit du Mal, il ait senti la valeur esthétique. Au sac de Kanauj (1019), il s'extasia devant la beauté des statues qu'il déménageait. Puis le fanatisme musulman eut le dernier mot, et il fit murer pour toujours ces idoles dans les fondations et les murs des édifices de Ghazna. Quant à des entretiens philosophiques avec des Brahmanes, nul n'a conservé le souvenir d'une pareille condescendance.
Autour de lui, d'autres, comme Albirouni, ont vu plus large et plus profond, mais, même chez ceux-là, l'impression n'est pas favorable. Bien que les musulmans, au premier siècle de l'hégire, n'eussent fait qu'effleurer l'Inde, l'Islam avait déjà projeté son ombre sur elle, en la coupant de l'Asie centrale et de la Chine, en fermant ces routes d'échanges intellectuels que nous avons vues si actives au temps des pèlerins bouddhistes. E estait le Thibet et la mer, mais, de ce côté aussi, la situation avait changé en mal depuis la chute des T'angs (907)» La Chine était coupée en deux. Le Thibet s'était replié sur lui-même. Par les routes de la mer, le courant des pèlerins agonisait. Or, c'est par le bouddhisme que l'Inde avait participé à la vie extérieure. Le bouddhisme mort, elle tendait à se renfermer dans un exclusivisme farouche. Albirouni a parfaitement senti le parfum de vase clos qu'elle exhalait.
Dans ce vase clos, il y avait encore bien des choses à prendre, non pas des choses mortes, mais des éléments de vie, dans l'art, dans la science, des motifs d'architecture, les chiffres « indiens » que nous appelons « arabes ». Lorsque les descendants de Mahmoud seront rejetés sur l'Inde par la bataille de Zendékan, quand ils tendront
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à émigrer de Ghazna à Lahore, ils seront moins dédaigneux que le grand anoêtre
Mais le grand sujet des rapports entre l'Islam et l'hindouisme ne m'appartient pas, et, au moment de l'aborder, je cède la parole à M. Ishwari Prasad. Il l'a traité magistralement : deux éditions en quelques années attestent la faveur qu'a rencontré son œuvre auprès du public anglosaxon. Il n'y a pas de raison pour que l'accueil ne soit pas le même de la part du public français.