CHAPITRE IX
Période de Réaction et Fondation de la Dynastie Tugnluq.
Incapacité des successeurs d1 Alauddin. — La mort d'Alauddin fut le signal de la guerre civile et de mainte menée ambitieuse. Malik Kâfûr écarta de son chemin, un à un, tous les princes de sang royal et produisit un faux testament par laquel le Sultan aurait désigné Omar Khan comme héritier du trône. Kâfûr devint lui-même régent et prit en main les affaires du royaume. La première tâche à accomplir était de supprimer tous les survivants d'Alauddin; il s'y employa activement. L'héritier désigné n'étant qu'un enfant de six ans le Régent eut beau jeu. L'horrible Malik Sambul fut chargé d'arracher les yeux du prince Khizr Khan, l'amoureux héros du fameux poème d'Amir Khusrau, le qirân-us-Sadain, à Gwalior; en récompense de ce crime il fut promu à une haute dignité. Le prince Shadi Khan subit le même sort : ses yeux furent enlevés des orbites à l'aide d'un rasoir, tels des tranches de melon. Malika Jahân, la reine-mère, fut dépouillée de ses joyaux et de ses propriétés et jetée en prison. Mubarak Khan, qui plus
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tard devint roi, échappa à ce triste destin, il eut la vie sauve mais fut strictement surveillé. Tous les fidèles d'Alauddin, les vétérans qui l'avaient servi avec fidélité, furent éloignés les uns après les autres, et des créatures de Kâfûr hommes de basse extraction, prirent leurs places. Cette politique valut au régent l'inimitié des partisans de l'ancien régime qui en vinrent à craindre pour leur vie. Une conspiration se forma, et les esclaves d'Alauddin, avec l'aide de Malik Mushir commandant des gardes à pied, mirent à mort Kâfûr et ses adeptes. A la mort de Kâfûr, Qutb-ud-din Mubarak Shah monta sur le trône, l'an 1316 ap. J.-C.
Qutb-ud-din Mubarak Shah. — Les premières années de son règne furent marquées par une administration énergique et adroite. Les prisonniers politiques furent graciés, les terrains confisqués rendus à leurs propriétaires, et abolis les innombrables impôts et taxes qui avaient ralenti le commerce. Barani écrit que les hommes ne craignirent plus désormais d'entendre ces mots : « Faites ceci, mais ne faites pas cela; dites ceci, mais ne dites pas cela; cachez ceci, mais ne cachez pas cela; mangez ceci, mais ne mangez pas cela; vendez telles choses, mais ne vendez pas telles autres; agissez comme ceci, et non comme cela. » La vie devint agréable, mais le relâchement des anciens règlements diminua le respect porté à l'autorité royale. Le Sultan, sûr de sa puissance, s'abandonna au plaisir et ses bacchanales ne lui laissèrent guère de loisirs pour s'occuper des affaires de l'administration. Cependant aucune révolte n'éclata qui fut de nature inquiétante. La seule émeute importante fut celle du raja Harapal Qeva de Deva-
gir, en 1318; elle fut d'ailleurs vite étouffée et le rebelle condamné à périr dans de l'huile bouillante1. Khusrau2, homme de basse extraction venu du Gujarat, gagna la confiance du Sultan et dirigea sur Telingana une expédition qui fut couronnée de succès. Son armée campa à une courte distance de Warangal; le Khan escalada une colline du sommet de laquelle il put surveiller le fort et ses moyens de défense. Amir Khusrau, qui est un écrivain contemporain, raconte que les Hindous comptaient plus de 10.000 cavaliers et que le nombre des hommes à pied était incalculable, tandis que le nombre des cavaliers musulmans était plutôt inférieur à 300. Mais en dépit de la disproportion des forces, les musulmans infligèrent une sanglante défaite aux Hindous et capturèrent de grandes quantités de joyaux et d'or. Ils poursuivirent les vaincus jusqu'aux portes de la citadelle et mirent le feu à leurs jardins et à leurs vergers. Le jour suivant, l'armée de Khusrau s'attaqua aux murs extérieurs de la forteresse, elle y fit une brèche et plusieurs Hindous furent massacrés, parmi lesquels Antil Mahta, le commandant principal du Rai de Telingana. Le mur extérieur ayant été attaqué avec succès, les musulmans dirigèrent leurs efforts contre l'intérieur de la forteresse. Khwâj a Hâjî, l'énergique Ariz, désigna aux soldats les postes qu'ils devaient occuper, et fit installer sous le fort une
1. Amir Khusrau dit que tous les Rais du pays se soumirent au Sultan, à l'exception de Raghu, le ministre de feu Râma Deva. Il s'enfuit dans les montagnes et rassembla une armée de 10.000 Hindous; mai3 il fut grièvement blessé dans la bataille et les Hindous s'enfuirent en désordre. Amir Khusrau, Nuh Slpihr, Elliot, III, pp. 558-59.
2. Khusrau était un hors-la-loi du Gujarat, mais il s'était converti à l'Islam.
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mine mesurant 150 yards de longueur. Ces formidables, préparatifs alarmèrent le Rai qui vit en la reddition le seul moyen de se sauver. Khusrau lui fit comprendre sans détours qu'il eût à choisir entre la soumission et la mort, à laquelle il devait s'attendre s'il ne se rendait aux conditions qu'on lui posait1. Voyant la situation sans issue, le Rai se rendit, céda cinq districts à Khusrau et promit de lui payer un tribut annuel de plus d'une centaine d'éléphants magnifiques, aussi grands que des démons, 12.000 chevaux, et de l'or, des bijoux et des pierres précieuses en abondance.
S 'étant assuré la possession du Gujarat et du Deccan, et libéré de toute conspiration, Mubarak s'abandonna à la débauche. Le succès le rendit pervers, arrogant, rancunier et tyrannique; la moindre offense exposait à de terribles châtiments. Plus personne ne risqua un conseil, en matière d'administration, et les affaires se réglèrent selon ses caprices. La cour devint la scène des plus scandaleuses orgies : le roi perdit complètement le sens de la décence et de la morale et se livra à tous les vices qui peuvent flétrir l'humanité. Il lui arrivait souvent, déguisé en femme, couvert de colifichets et accompagné de courtisanes de parcourir la cité ou d'aller danser dans les maisons des nobles2. Dans la vie privée, il se faisait gloire de son mépris pour les prescriptions ordinaires de la morale, et étalait ses écarts de conduite les moins excu-