Barani, Tarikh-i-Fimz Shahi, Biblioth. Ind., p
Ghiyas-ud-din Tughlak (1320-25 ap. J.-C). — Ghâzî Malik, le gardien des marches, monta sur le trône et prit le titre de Ghiyas-ud-din Tughlak. D'origine modeste, il eut pour père un Turc Qaraunâ1, et pour mère une femme Jat du Punjab. Son mérite seul l'éleva au poste très distingué qu'il occupa; et. sous le règne d'Alauddin, il joua un rôle important dans les guerres contre les Mongols qu'à plusieurs reprises il chassa des Indes. Quand il prit en main les rênes du gouvernement, l'empire de Delhi était livré au désordre, et c'est avec tact, prudence et fermeté que Ghiyas-ud-din rendit son prestige à la monarchie. 11 montra la magnanimité
1. Ibn Batoûta écrit qu'il apprit du Cheikh Rukn-ud-din Multani que le Sultan Tughluq appartenait à la branche des Turcs Qaraunà (voir p. 222 du texte) qui vivaient dans les régions montagneuses entre le Sind et le Turkestan. Il eut une jeunesse nécessiteuse et fut obligé d'offrir ses services à quelque marchand du Sind. Plus tard, il s'engagea dans l'armée et sa valeur personnelle lui valut une situation élevée (Ibn Batoûta, édition de Paris, III, p. 201; Lee, traduction d'Ibn Batoûta, p. 125).
Marco Polo dit, en parlant des Qaraunâs : « On les nomme ainsi, parce qu'ils descendent de pères tartares et de mères hindoues. Le roi de ces bandits se nomme Nogodar » (Cordier, Trauels of Marco Polo, I, p. 98). Le récit de Marco Polo est incorrect. Il les a certainement confondus avec quelque tribu sauvage de l'Asie centrale. Il est souvent parlé des Qaraunâs dans les histoires des Mongols de Perse, comme formant un iuman, c'est-à-dire un corps de 10.000 hommes. Mirzâ Haider, l'auteur du Tarikh-i-Rashîdî, dit que les Mongols de l'Asie centrale étaient divisés en deux groupes : les Mongols et les Chaghatâîs. Ils étaient jaloux les uns des autres et usa ent de noms différents pour se distinguer. Le Chaghatâî appelait le Mongol Jalah, cependant que le Mongol nommait le Chaghatâî Qarawanas (Elias et Ross, p. 148).
Key Elias, traducteur du Tarikh-i-Rashldl de Mirzâ Haider s'informa de l'origine des Qaraunâs; il apprit que cette peuplade faisait partie des Mongols de l'Asie centrale et prit une part importante dans les campagnes mongoles en Perse, à une époque ancienne (Elias et Ross, A History of Ihe Moghuls of Central Asia (traduction de Tarikh-i-Rashidi de Mirzâ Haider), App. B, pp. 76-77). Ibn Batoûta est exact : les Qaraunâs étaient des Turcs. Les historiens mahométans de l'Inde ignorent les Qaraunâs. Shams-i-Sirâj Afif dit avoir
de sa nature en traitant généreusement les parents d'Alauddin. Ils pourvut à leurs besoins de décente façon et les désigna pour remplir les hautes fonctions de l'Etat. Aucune juste réclamation ne resta ignorée, aucun service passé ne fut oublié. Les droits de rang et de naissance furent respectés et plusieurs familles ruinées retrouvèrent leur ancienne dignité.
Expédition contre Warangal. — Après avoir organisé son gouvernement, Ghiyas ordonna une expédition contre Warangal, la capitale des rajas Kâkatîya de Telingana. Pendant le règne insensé de Mubarak, ia puissance de Pratâp Rudra Deva II s'était grandement fortifiée et h avait cessé de payer tribut. Le Prince héritier, à la tête d'une large armée, fut envoyé contre Harangal afin de châtier l'indépendant. Le fort fut assiégé et les Hindous rassemblèrent leurs forces contre l'Islam. Un terrible combat s'engagea entre assiégeant et assiégés, et des deux côtés une multitude d'hommes suc-
donné d'amples informations sur Tughluq et ses frères dans son Manaqib-i- Sultan Tughluq (mentionné dans son Tarikh-i-Firuz Shahi), mais, autant que je sache il n'existe aucune copie de cet ouvrage.
M. Ishwari Prasad pense que Edward Thomas (The Chronicles, p. 186) a mal épelé le mot en l'écrivant Qarauniah. Il ne trouve pas cette orthographe dans le texte arabe d'Jbn Batoûta, publié à Paris en 1914. Le mot y est écrit Qaraunâ (texte p. 223).
Firishta écrit que quand il vint à Lahore et chercha à se renseigner sur la parenté du Sultan Tughluq, on lui dit de manière certaine que son père était un esclave turc du Sultan Balban et que sa mère était une femme Jat du Punjab. L'opinion de Firishta est confirmée par l'auteur du Khulâsat-ut-iawârtkh.
Les renseignements de Firishta sont acceptables, car parmi le Hindous, ces mariages étaient assez communs. Rajab, frère de Tughluq, père du Sultan Firuz, avait épousé une fille des Rajpoutes Bhatti (texte de Lucknow, p. 130).
comba. Réduit à la dernière extrémité, Pratâp Rudra Deva demanda la paix, mais, dédaigneusement, le prince rejeta ses conditions. Cependant il courait une rumeur annonçant la mort du vieux roi à Delhi et des hommes de mauvaises intentions suggérèrent aux soldats de l'armée d'abandonner le prince1. Mahk Tamar, Malik Taghin, Malik Mal Afghan, et Malik Kâfûr, garde de sceaux, désertèrent en apprenant que le prince avait formé le projet de les mettre à mort. Ces vides considérables affaiblirent le groupe des royalistes qui fut obligé de lever le siège. Mais le Sultan ne put supporter le poids de cet insuccès; en 1323 ap. J.-C, il renvoya le prince héritier à Warangal avec de nouveaux renforts. Les Hindous luttèrent avec un courage désespéré; mais quand le prince Kâkatiya vit que lafortune lui était contraire, il se rendit avec toute sa famille, sa suite et les principaux officiers de l'Etat. Le raja fut envoyé à Delhi avec Malik Bedar et Khwâja Wâjî; Harangal fut rebaptisée Sultanpur, et toute la contrée soigneusement asservie. La gloire et la grandeur des Kâkatîyas s'éteignirent, et de là date leur disparition en tant que grands souverains du Sud de l'Inde.
Administration de Ghiyas. — Ghiyas donna pour bases à son administration des principes de modération, quoique les Hindous fussent encore traités
1. Le principal propagateur de ce faux bruit était Obaid, le poète dont parle Badâonî sous le nom d'Obaid Zâkânî, ce qui est le nom d'un poète persan. Le prince fit arrêter quelques-uns de ces agitateurs. Malik Mal Afghan et Obaid furent envoyés à Delhi, où, d'après Barani, ils furent empalés, et d'après Firishta brûlés vifs (Elliot, III, p. 233; Firishta, texte de Lucknow, p. 131; Tabaqai-i- Akbari, Bibliolh. Ind., pp. 195-96).
comme des êtres inférieurs. Tels étaient les ordres royaux au sujet des taxes : « Il devait être laissé aux Hindous juste de quoi ne pas devenir arrogants en raison de leur opulence, et ne pas abandonner d'autre part leurs terres et leurs affaires, poussés par la misère1 ». Les taxes sur les terres furent organisées, et quoique le système du fermage fût en vogue, le Sultan prit soin de prévenir les abus. La taxe fiscale varia entre un dixième et un onzième des produits bruts et la répartition se fit d'après l'estimation exacte des récoltes. Le peuple jouit de toutes sortes de facilités, et les officiers étaient sévèrement punis s'ils ne se conduisaient pas convenablement. Les jâgîrs que Khusrau s'était attachés, furent renvoyés et les finances de l'Etat remises en bon ordre. Les départements de la justice et de la police furent judicieusement organisés, et la crainte de la sévérité du Sultan maintint l'ordre jusque dans les provinces les plus reculées. Etant lui-même un soldat émérite, Ghiyas surveilla de près les réformes militaires. Ses soldats furent traités avec bonté et rémunérés largement; la discipline la plus stricte régna dans les armées, amplement pourvues d'armes et de munitions. Il adopta le système d'Alauddin touchant les listes de soldats et la mobilisation des chevaux, les prix de ces derniers et les résultats des inspections étaient consignés dans un registre avec une note permettant de se renseigner sur le propriétaire ou l'éleveur.
Mort de Ghiyas. — En 1324, vers la fin du règne de Ghiyas, les princes de Lakhnauti, Shihab-ud-din
1. Zia Barani, Tarikh-i-Firuz Shahi, Biblioîh. Ind., p. 430; Elliot, III, p. 230-231.
et Nasir-ud-din, ayant été chassés de leur royaume par leur frère Bahadur (qu'Ibn Batoûta, nomme Bahadur Bura) vinrent à Delhi implorer l'intervention de Tughluq Shah. Le Sultan mit la capitale sous la garde d'Ulugh Khan et marcha lui-même contre Lakhnauti. Bahadur fut vaincu et conduit à Delhi, la corde au cou. Nasir-ud-din, avec ses chefs et ses zamindars, se soumit et réintégra ses territoires.. C'est pendant cette campagne que le raja de Tirhut (Mithilâ), Hara Singh Deva, de la dynastie Kârnât, se trouva en face des armées islamiques qui le défirent et s'emparèrent de sa capitale. Toute la contrée environnante fut asservie et Hara Singh Deva s'enfuit au Népal1. A son retour à Delhi il fut tué par la chute d'un pavillon que son fils, le prince Jûnâ, avait érigé près d'Afghanpur, à environ six milles de la capitale, l'an 1325 ap. J.-C2.. On
1. Firishta, texte de Lucknow, p. 132; Wright, History of Népal, p. 174-75; J. A. S. B., LXXII, pt. I, 1903, pp. 1-32; Ind. AnL, 1880, p. 189; Journal Asiatique, I, p. 407.
2. Barani ne raconte pas clairement ce qui se passa; il dit simplement : « Des foudres de calamités tombèrent du ciel sur le Sultan; et avec cinq ou six autres, il fut écrasé sous les débris ». (Tarikh-i- Firuz Shahi, Biblioth. Ind., p. 452).
Elliot a traduit ce passage inexactement. Sa traduction laisse croire qu'un éclair tomba sur le toit et que tout le bâtiment s'abattit avec fracas. Mais ceci n'est pas d'accord avec le texte de Barani (Elliot, III, p. 235).
Ibn Batoûta qui arriva aux Indes en 1333 ap. J.-C, établit d'une manière certaine que le prince Mohammed fut la cause de la mort du Sultan. Il dit avoir appris du Cheikh Rukn-ud-din Mullani qui était avec l'empereur à cette occasion, qu'on avait pris des dispositions pour que l'édifice s'écroulât à un moment donné. D'après lui, c'était l'œuvre d'Ahmad Ayâz, principal architecte du royaume, dont Mohammed fit ensuite son premier ministre... très probablement en signe de reconnaissance. L'évidence est en faveur de la version d'Ibn Batoûta; il est, en outre, une autorité indépendante, par conséquent impartiale (Ibn Batoûta, édition de Paris, III, pp. 212-213).
Nizam-ud-din Ahmad dit que la construction hâtive du palais fit soupçonner Ulugh Khan d'être responsable de la mort de son
soupçonna le prince d'avoir prémédité la mort de l'empereur, car la construction hâtive de ce palais était tout à fait superflue. Quelle que soit la vérité, bien des raisons portent à croire que la mort du Sultan ne fut pas un accident, mais le résultat d'une conspiration à laquelle le prince héritier prit part.
Jugement sur Ghiyas-ud-din. - — Ghiyas fut un gouverneur doux et bienfaisant. 11 aimait la simplicité, et jamais ne se départit envers ses anciens compagnons de cette franche jovialité qui caractérisa sa jeunesse. Musulman pieux et pacifique, il pratiquait strictement les rites de sa foi mais s'abstint de persécuter les non-mahométans. Si les Hindous étaient durement traités, les raisons étaient politiques et non pas religieuses. Il eut pour devise le mot « modération ». Et toute sa vie privée s'écoula sans l'ombre d'une tache. Il ne cessa de se préoccuper du bien-être de ses sujets; son activité bienfaisante s'étendit sur toutes les branches de l'administration. Et ce n'était pas petite affaire que de réorganiser avec succès ce gouvernement qui avait
père. Il accuse Barani de cacher la vérité intentionnellement par respect pour son patron Firuz Tughluq. Il croit que la mort du Sultan fut le résultat d'une conspiration formée par le Cheikh Nizamud-din Aulia et le prince héritier (Tabaqat, Bibliolh. Ind., pp. 214- 215). Firishta essaie de disculper le prince héritier et il dit que de telles accusations sont loin d'être vraisemblables. Mais il ajoute : • Hâjî Muhammad Qandahârî dit que le bâtiment fut frappé d'un éclair et cela ne semble pas du tout improbable)). Il est évident que Firishta ne s'est pas fait d'opinion, mais il conclut son récit d'une manière caractéristique en disant : « Mais Dieu seul connaît la pure vérité » (Briggs, I, p. 408. Texte de Lucknow, p. 132). M. Ishwari Prasad a amplement discuté le sujet dans son ouvrage sur les Turcs Qaraunâs. On ne peut guère douter que la mort du Sultan n'ait été le résultat d'une conspiration fomentée par le Prince héritier.
été désaxé sous les règnes de l'imbécile Mubarak et de « l'impur » Khusrau. L'excellente méthode de gouvernement du Sultan est illustrée par ce vers d'Emir Khusrau :
// ne fit jamais la moindre chose qui ne fût remplie
[de sagesse et de bon sens.
On peut dire de lui qu'il portait sous sa couronne
[cent bonnets de docteur.
Insuccès de V idéaliste. — A Ghiyas-ud-din Tughluq succéda son fils, le prince Jûnâ, qui prit le titre de Mohammed Tughluq1, en 1325 ap* J.-G. Son accession au trône ne fut entravée par aucune révolution, par aucune intrigue de palais, par nulle insurrection populaire ou de gouvernement. La ville fut pavoisée et les rues jonchées de fleurs. Le peuple bénéficia d'une pluie d'or; et pour fêter cet heureux événement, les loyaux officiers de la couronne furent comblés de présents. Célébrée jusque dans les plus lointaines provinces, la générosité du nouveau Sultan attira à Delhi les hommes pieux et les lettrés qui y furent honorés à leur juste valeur.
Mais combien courte est la mémoire des hommes ! Une telle prodigalité fit s'enfuir de l'esprit de chacun le souvenir de la terrible catastrophe dont le dernier Sultan avait été victime: bien peu nombreux furent ceux qui persistèrent à accuser le prince.
1. M. Ishwari Prasad a traité à fond le règne de Mohammed Tughluq dans son ouvrage sur les Turcs Qaraunâs aux Indes, qui contient une biographie et des renseignements complets.
MOHAMMED TUGHLUQ, i/lDÉALISTE INFORTUNÉ 271
Mohammed Tughluq fut indubitablement l'homme le plus capable du Moyen-âge. De tous les souverains qui occupèrent le trône de Delhi depuis la conquête musulmane, il fut certainement le plus instruit et le plus accompli. La nature l'avait doué d'une mémoire merveilleuse, d'une intelligence subtile et pénétrante et de la faculté de s'assimiler sans peine des connaissances de toutes sortes. La variété de son génie, surprit tous ses contemporains. Ami des beaux-arts, grand savant et poète accompli, il discutait avec une égale facilité des problèmes de logique, d'astronomie, de mathématiques, de philosophie et de sciences physiques. Personne ne pouvait l'égaler dans l'art de la calligraphie et de la composition; il connaissait un grand nombre de poèmes persans dont il fit ample usage dans ses discours et dans ses écrits. Ses productions littéraires se ressentent fort de l'influence des classiques persans; la parabole et la métaphore lui étaient chères. Les rhéteurs les mieux exercés ne pouvaient rivaliser avec sa brillante imagination, l'élégance de son goût et son adresse à manier toutes les finesses et les subtilités de l'expression. Grand maître en dialectique et possédant à fond la logique et la philosophie aristotéliciennes, les théologiens et les rhéteurs craignaient de discuter avec lui. Barani, qui n'était ni un apologiste, ni un courtisan, parle du Sultan comme d'un savant éloquent et profondément instruit, véritable merveille de la création, dont les capacités eussent pu étonner des hommes tels qu'Aristote ou Asaf1. Les secrets de la médecine, fort étudiés au Moyen-âge, ne lui étaient point inconnus ;