‹ Histoire du monde (volume 5)Chapitre 44 sur 135 · CHAPITRE XI Firuz Tugnluq, 1351-88 ap. J.-C · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI Firuz Tugnluq, 1351-88 ap. J.-C

Les débuis de Firuz Tughluq. — Firuz naquit l'an 1309 ap. J.-C. Son père se nommait Sip ah Salar Rajab et était le frère du Sultan Ghiyas-ud-din Tughluq. Allauddin confia à Tughluq le fief de Dibalpur qu'il gouverna avec un tact remarquable et une grande fermeté. Ayant entendu parler de la beauté et des ch armes de la fille de Rana M al, le chef Bhatti Rajpoute d'Abuhar, il proposa au Rana de donner sa fille en mariage à son frère Rajab. Le Rajpoute guidé par l'orgueil caractéristique de sa race, repoussa la proposition. Sur quoi Tughluq, profondément offensé, exigea le payement immédiat des revenus et plongea dans la misère la population d'Abuhar. La mère du Rana convoqua son fils et eut avec lui une conversation que sa fille surprit; la jeune demoiselle rajpoute offrit héroïquement de se sacrifier si son renoncement pouvait sauver le peuple de la misère et de la ruine. Ainsi fut décidé son mariage avec Rajab, et de cette union naquit Firuz Tughluq, qui, bien que de mère rajpoute, devait être le plus fanatique des orthodoxes. Tant que le Sultan Mohammed Tughluq occupa le trône de Delhi, il traita Firuz avec une gran-

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de bonté et l'éleva aux hautes dignités; il eut en lui entière confiance, et Barani dans son Tarikh-i-Firuz Shahi, apporte les preuves que le Sultan avait l'intention d'en faire son successeur.

Avènement de Firuz Tughluq. — La mort de Mohammed Tughluq près de Thatta, plongea tout le camp royal dans la plus profonde consternation : un sentiment de désespoir s'empara des officiers aussi bien que des simples soldats. Les mercenaires mongols qui étaient venus pour prendre part à l'expédition contre Taghi, se mirent à piller le camp, et l'armée trouva quelque difficulté à se replier sur la capitale. La situation s'aggrava encore du fait que Mohammed ne laissait pas d'héritier mâle; les nobles craignaient qu'une période d'indécision n'eût des conséquences désastreuses. Il fallait immédiatement choisir un successeur. Barani, qui fut un témoin oculaire de ces événements, écrit que le Sultan avait désigné Firuz comme héritier légitime de la couronne; cette déclaration est confirmée par un autre écrivain contemporain, Shams-i-Siray Afif1. Suivant le testament du Sultan défunt, ils offrirent la couronne à Firuz, le suppliant de sauver des Mongols les familles des généraux et des soldats en l'acceptant.

1. Barani, Tarikh-i-Firuz Shahi, fiiblioth. Ind., p. 535; Tabaqali-Akbari, Bibliolh. Ind., p. 224; texte de Lucknow, p. 112. Firishta dit que Firuz était le légataire testamentaire du défunt Sultan. Mais il dit encore que lorsque Firuz demanda à Maulana Kamal-ud-din, au Cheikh Mohammed Nasir-ud-din Oudhi et à Maulana Shams-uddin, si le Sultan avait un fils, ils lui répondirent que, même en eûtil un, il était recommandable, dans les circonstances actuelles, d'accepter le fait accompli. Firishta en conclut que l'enfant n'était pas fictif (texte de Lucknow, p. 145). Voir aussi Briggs, I, pp. 444 et 447. Cependant on ne peut donner la préférence à Firishta sur des écrivains contemporains.

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Firuz qui était entièrement dénué d'ambition et qui rêvait de vivre en ascète, demeura sourd tout d'abord à cette proposition, disant qu'il projetait un pèlerinage à la Mecque. Mais l'insistance des nobles se fit irrésistible et il exauça enfin leurs prières dans l'intérêt de l'Etat. L'acceptation de Firuz calma l'armée et l'ordre fut promptement rétabli. Mais à Delhi, la tentative du Khwâjâ Jahân d'opposer un fils fictif1 de Mohammed avait crée un danger sérieux. On ne peut accuser le Khwâja de trahison, car il agit ainsi dans l'intérêt du peuple lorsqu'il apprit que Firuz et Tatar Khan, les principaux chefs des armées impériales, avaient disparu du champ de tataille2. Firuz s'enquit auprès des nobles et des offi-

1. Barani, Tarikh-i- Firuz Shahi, Bibliolh. Idd., p. 539; Firishta, texte de Lucknow, p. 145.

2. Shams-i-Siraj Afif, Tarikh-i- Firuz Shahi, Biblioth. Ind., p. 86. Firuz fit son entrée dans Delhi après avoir été dûment couronné roi, le second jour du mois de Rajab de l'an 752 de l'hégire (14 septembre 1351 ap. J.-Ch.)- Sir Wolseley Haig émet l'opinion, dans uu article approfondi du J. R. A. S., 1922, pp. 365-72, que Firuz fut un usurpateur, qui écarta les droits du fils de Mohammed. Il est très difficile d'être d'accord sur ce point avec sir Wolseley. Barani affirme positivement que le défunt Sultan le nomma son héritier par décret testamentaire, et cette assertion est confirmée par Shamsi-Siraj Afif. Mais si tous deux peuvent être laissés de côté pour avoir été les panégyristes de la cour, anxieux de couvrir les fautes de leur maître, il y a d'autres faits qui s'opposent à la théorie d'une usurpation. Aucun écrivain contemporain — pas même lbn Batoûta — ne laisse supposer que le Sultan Mohammed eût un fils. Le Sultan lui-même, vers la fin de son règne, quand il était au Gujarat, fort inquiété par les émirs étrangers, dit un jour qu'il voulait aller en pèlerinage à la Mecque et confier son royaume à Malik Kafur, Ahmad Ayaz et Firuz. Il n'est jamais fait allusion à une abdication en faveur d'un fils, quoique ceci ait été suggéré par Barani. Khudawand Zada, la fille du défunt Sultan, fomenta une conspiration, non pas pour donner la couronne à un frère, mais pour son propre fils. Elle aurait dû connaître l'existence du fils de Mohammed, s'il eût réellement existé. Firuz ne voulait pas accepter la couronne; d'ailleurs sa reconnaissance et son respect pour Mohammed l'auraient toujours empêché de méconnaître les titres d'un héritier légitime, s'il en e.t existé un (Afif, Tarikh-i- Firuz Shahi, Bibliolh. Ind., pp. 45, 46 et 54.)

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ciers de l'Etat si oui ou non le défunt Sultan avait laissé un fils ; il obtint une réponse négative. Le Khwâja se repentit de sa conduite, et, avec toutes les manifestations de la plus abjecte soumission se présenta devant Firuz pour implorer son pardon. Ce dernier était enclin à juger cette offense de manière indulgente en raison de ses services passés, mais les nobles refusèrent d'absoudre ce qu'ils nommaient « une trahison impardonnable ». On pria le Khwâja de se rendre au fief de Samana, mais en route il fut décapité par les ordres de Sher Khan. Ainsi Firuz, faible et irrésolu, consentit au sacrifice d'un ami de confiance, de l'innocence duquel il était certainement convaincu.

Caractère de Firuz. — Firuz Tughluq monta sur le trône le 24 mars 1351, avec peu d'ambitions et encore moins de dispositions pour ce poste élevé. Il avait rempli des fonctions importantes dans l'Etat, entraîné sous la direction du défunt Sultan; il en avait acquis une parfaite connaissance des affaires de l'Etat, mais il manqua toujours de ce courage et de ce zèle guerrier, indispensables à la royauté dans l'Inde médiévale. Les chroniqueurs musulmans contemporains le louent abondamment, car son règne marque le commencement de cette réaction religieuse qui devint le trait distinctif de sa politique adminis-

Firishta écrit que Mohammad se proposait d'en faire son successeur, et à, cette intention le recommanda aux nobles à son lit de mort (Briggs, I, p. 444; Elliot, III, p. 267). Firuz eut toujours une grande vénération pour son patron, Mohammed Tughluq, comme le prouvent les premiers mots des Fulûhât-i-Firuz Shahi.

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trative. Barani1 écrit que depuis Muizz-ud-din Mohammed ibn Sam, il n'y eut point de souverain si humble, si bienveillant, loyal et pieux. Shams-i-Siraj Afif en fait l'éloge et vante ses vertus en des termes hyperboliques. L'auteur du Tarikh-i-Mubarak Shahi approuve ces témoignages élogieux, et écrit que depuis l'époque de Nosherwan, il n'y eut pas à Delhi de roi aussi juste, aussi indulgent, bon, religieux, et amateur de beaux édifices. Des historiens postérieurs ont répété ce jugement, et Firuz fait figure, dans l'histoire, du prince musulman idéal.

Cependant un examen plus attentif de son caractère et de sa politique mène à une conclusion différente. Il fut un bigot qui suivit toujours exactement la voie toute tracée de l'orthodoxie, et appliqua les principes théocratiques du Coran à son système gouvernemental. Il observa la Sainte Loi avec la plus stricte attention et se conduisit en musulman exemplaire à l'occasion de chaque fête religieuse. Il encouragea, beaucoup ses sujets « infidèles » à embrasser l'Islamisme; les convertis n'étaient pas tenus à payer la djeziyâ2. Imbu des principes de l'école orthodoxe, il sanctionna la persécution de ceux qu'il considérait comme hérétiques ou infidèles. Un Brahmane accusé de détourner les musulmans de la vraie foi, fut brûlé vif devant son palais pour avoir refusé d'abjurer la religion de ses ancê-

1. Barani, Tarikh-i- Firuz Shahi, Bibliolh. Ind., p. 548. Il fait l'éloge du Sultan, vante la manière dont il mit d'accord ses goûts et sa politique avec ses principes orthodoxes. Il avait été témoin du rationalisme du dernier règne. Pour mettre en relief les vertus de son maître, il fait un sombre tableau des conditions de l'i indoustan pendant le règne précédent et dit comment Firuz rétablit l'ordre et rendit au peuple l'aisance et le bonheur (Barani, Tarikh-i-Firu Shahi, JHbliolh. Ind., p. 572).

% Fulûhâl-i- Firuz Shahi, Elliot, II, p. 386.

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très1. Durant l'expédition contre Jajnagar, le Sultan ordonna que l'idole de Jagannath fût renversée et transportée à Delhi pour y subir tous les outrages2. Pour la première fois dans l'histoire de la domination islamique, les Brahmanes durent payer l'impôt de capitation, et leurs protestations furent repoussées avec mépris. Il fut interdit aux nobles de porter des vêtements brillants et somptueux, l'usage des broderies et des brocards d'or devint moins fréquent; les ornements de bronze et de cuivre furent prohibés et des vases de terre3 remplacèrent les plats d'or et d'argent. L'exhibition de bannières ou d'enseignes peintes fut interdite. Une certaine secte d'hérétiques musulmans souffrit aussi de l'intolérance royale, ses chefs furent soumis d'une main de fer. Quoique Firuz ne possédât aucun des talents d'Aurangzeb, il fut fanatique comme lui.

C'était un homme de volonté faible et de nature irrésolue. Malgré toutes les opportunités qui lui furent offertes il ne sut pas cultiver ces profondes qualités de caractère qui distinguent un homme de génie d'un médiocre. Le commerce des muftis et des maulvis avait aveuli sa volonté à un tel point qu'il ne pouvait prendre une décision sans en chercher les augures dans le Coran. Ce faible, ce timoré, ne sut pas commander. Dans les instants critiques, quand la victoire était presque à lui, de lâches scrupules le faisaient battre honteusement en retraite, ou signer avec l'ennemi une trêve temporaire. Contrai-

1. Shams-i-Siraj Afif, Tarikh-i- Firuz Shahi, Bibliolh. Ind., p. 379; Elliot, III, p. 315.

2. Slral-i-Firuz Shahi, manuscrit de l'Université d'Allahabad, p. 70.

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