‹ Histoire du monde (volume 5)Chapitre 50 sur 135 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les derniers Tugnluqs et 1 invasion de Timour.

Causes du démembrement. — Après la mort de Firuz Tughluq, l'empire de Delhi, réduit aux dimensions d'une petite principauté, déclina rapidement d'importance. Les troubles du règne de Mohammed l'avaient fortement éprouvé, et Firuz fut parfaitement incapable d'un effort pour recouvrer les provinces perdues. Cette politique apeurée donna libre cours aux tendances ataviques de l'Inde, et les unes après les autres, les provinces se détachèrent de l'empire. Des chefs ambitieux ou des gouverneurs déloyaux déployèrent l'étendard de la révolte, et défièrent l'autorité du pouvoir central, devenu incapable de s'imposer. Le principe fondamental de l'Etat musulman au ive siècle était la force; mais la crainte dans laquelle les classes dirigeantes étaient maintenues avait disparu par suite du relâchement de l'autorité, et Firuz était* aimé et non pas craint de ses sujets. Le caractère théocratique du gouvernement s'affirma et l'influence des mullahs et des muftis, à la longue se révéla désastreuse. Les musulmans, habitués à une vie aisée à la cour, perdirent leur ancienne virilité et

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leur bravoure et se conduisirent comme une populace déchaînée; aussi le commandement et la discipline manquaient totalement, preuves de l'incapacité militaire de Firuz. Le système jagir causa de grands abus, et plus souvent qu'à leur tour les grands tentèrent d'organiser une principauté à leur usage personnel. Une aristocratie féodale tirant ses pouvoirs de la terre s'agita, et le gouvernement se trouva sans force pour réprimer cette insubordination. Les esclaves de Firuz, dont le nombre dépassait toute limite raisonnable, furent une nouvelle source d'inquiétude. L'institution avait dégénéré, les esclaves, non plus loyaux et fidèles comme leurs ancêtres du temps de Balban et d'Alauddin, se mêlaient d'intrigues louches qui ajoutaient encore aux désordres de l'époque. L'incompétence des derniers Tughluqs amena une recrudescence de révoltes hindoues, principalement dans le Doab, où zamindars et khûts refusèrent de payer tribut et prirent l'attitude de petits despotes. Les revenus ne pouvant être perçus, l'administration tomba dans le chaos. Un royaume fondé uniquement sur la force militaire devait se démembrer comme un puzzle d'enfants, quand les rênes du gouvernement tombaient entre les mains de personnages qui n'étaient ni des guerriers ni des hommes d'Etat, mais de simples aventuriers en quête d'une fortune personnelle. Les successeurs de Firuz, par suite de leur incompétence, récoltèrent ce que celui-ci avait semé pendant son règne1.

1. Stanley Lane-Poole considère les alliances avec des Hindous comme une des causes de désagrégation. Ceci est peu exact. Firuz lui-même, né de mère hindoue, fit jamais preuve de son atavisme.

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Faiblesse des successeurs de Firuz. — Firuz laissait la couronne à son petit-fils Tughluq Shah, fils du Prince Fatah Khan, qui prit la succession sous le titre de Ghiyâs-ud-din Tughluq II. Ce souverain, jeune et inexpérimenté, n'avait aucune idée des difficultés qui l'entouraient et des dangers dont l'empire de Delhi était menacé. Il s'abandonna au plaisir et à la débauche et négligea les affaiies de l'Etat. Sa conduite lui aliéna la sympathie des grands officiers et des émirs, et lorsqu'il jeta dans un cachot Abu Bakr, fils de Zafar Khan, ils formèrent une conspiration pour le détrôner. Les conspirateurs pénétrèrent dans le palais, mais le Sultan qui connaissait leurs desseins, s'enfuit avec son vizir du côté de la rivière; il fut poursuivi et saisi au moment où il allait la traverser. On le décapita à l'endroit même, le 19 février 1389.

Abu Bakr lui succéda. Graduellement, il établit son autorité sur Delhi, et son pouvoir grandit de jour en jour. Mais la nouvelle du meurtre de Malik Sultan Shah Khushdil, émir de Samanaqui avait été envoyé contre le prince Mohammed, vint troubler la paix du royaume. Le Prince Mohammed, dernier fils de Firuz, saisit cette occasion et entra dans Samana, dont il se proclama empereur. Encouragé par l'appui que lui offraient quelques-uns des émirs et des grands de la capitale, il marcha sur Delhi, et campa dans les environs. Une horrible guerre civile devenait im-

II était au contraire un fanatique, trouvant méritoire de persécuter les « infidèles ». En outre, l'affirmation de Lane-Poole n'est pas confirmée par des preuves historiques. Le grand empereur mogol, Akbar, adopta la politique de mariages mixtes en vue de fortifier l'empire, et sa tactique réussit remarquablement. L'empire fut en tout aussi bon état sous le règne de ses deux successeurs, et il ne se démembra que lorsque Aurangzeb abandonna la politique que son arrière-grand-père avait inaugurée.

Inde

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minente; des chefs ambitieux et des esclaves admirateurs des gardes prétoriens des empereurs romains semèrent la révolte de part et d'autre. Bahadur Nahir de Mewat se joignit à Abu Bakr, et avec son aide les armées de Delhi réussirent à vaincre le prince Mohammed à la bataille de Firuzabad. Le prince, vaincu, se retira dans le Doab et essaya d'y obtenir de nouveaux alliés. Ses troupes, humiliées par leur défaite, ravagèrent la contrée et pillèrent les propriétés des nobles et des émirs de Delhi. Il s'ensuivit de vives escarmouches avec les Zamindars et de moindres chefs, et l'on appliqua librement la loi du talion. L'indifférence d'Abu Bakr à l'égard de ces désordres lui valut le méprit de ses nobles, dont plusieurs se rendirent à l'ennemi. Mohammed ayant réorganisé ses forces, retourna à Jalesar, où il campa et s'occupa des préparatifs de bataille. Le combat eut lieu près de Panipat, mais encore une fois la fortune favorisa Abu Bakr, et le prince Humayun, fils de Mohammed, subit une sanglante défaite, Mohammed assisté d'une faction à Delhi ne perdit pas courage, et quand Abu Bakr partit pour Mewat afin de quérir l'aide de Bahadur Nahir, les nobles disgraciés l'invitèrent à se rendre dans la capitale. En réponse à cette invitation, Mohammed marcha sur Delhi où il fut cordialement reçu par ses partisans. Le prince Mohammed, étant entré dans la capitale sans encombre, s'installa dans le palais, et se fit couronner à Firuzabad, en août 1390, sous le titre de Nâir-uddin Mohammed. Dans le but de consolider sa puissance, le nouveau Sultan priva les anciens esclaves Firuz Shahi partisans d'Abu Bakr de la garde des éléphants. Ils protestèrent en vain contre cette mesure, mais une nuit ils s'enfuirent avec leurs femmes

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et leurs enfants pour rejoindre Abu Bakr. Le Sultan envoya le prince Humayun et Islam Khan pour combattre son rival et les esclaves de l'ancien régime; la tactique intrépide d'Islam Khan vainquit Abu Bakr, qui voyant sa cause perdue, se rendit. Le Sultan accorda son pardon à Bahadur Nâir et emprisonna Abu Bakr dans le fort de Meerut, où il mourut peu après.

Mohammed retourna à Delhi, mais les effets de la victoire furent assombris par la rébellion des Zamindars du Doab. La révolte de Narasingh, Zamindar d'Etawah, fut aisément étouffée, mais la conduite déloyale d'Islam Khan causa de grandes inquiétudes au Sultan. Il fut condamné à mort sans même un procès, sur le témoignage d'un de ses propres parents. Cependant la révolte de Bahadur Nahir de Mewat, qui commençait à faire des incursions dans le voisinage de Delhi, fut plus grave que tout cela. Quoique de très mauvaise santé, le Sultan marcha contre lui, et le força à se retrancher dans sa forteresse; à partir de ce moment, la santé du souverain déclina rapidement et il mourut le 15 janvier 1394. Il eut pour successeur son fils Humayun, dont la vie fut écourtée par un < violent désordre » et qui mourut en quelques jours.

Le trône vacant échut alors au prince Mahmoud, dernier fils de Mohammed, qui prit le titre de Nâsirud-din Mahmoud Tughluq. Les problèmes que le nouveau gouvernement avait à résoudre étaient multiples et difficiles. Dans la capitale, les luttes de partis rendaient impossible l'établissement d'une forte administration; à l'extérieur, les chefs hindous et les gouverneurs musulmans méprisaient ouvertement l'autorité centrale; toute la contrée de Kanauj au

Béhar et au Bengale, n'était que chaos, et plusieurs des chefs et des Zamindars avaient commencé à exercer le pouvoir suprême sur leurs propres territoires. Khwaja Jahan qui avait été nommé Malikus-Sharq (Seigneur de l'Est) devint indépendant à Jaunpur; les Khokhars se révoltèrent au nord; le Gujarat déclara son indépendance, et Malwa et Khandesh l'imitèrent. Le gouvernement se trouvait impuissant devant tant de troubles, aggravés encore par les querelles acerbes des partis adverses à Delhi. Quelques nobles présentèrent Nusrat Khan, petitfils de Firuz Tughluq comme un rival prétendant au trône. Les émirs et les Maliks de Firuzabad, ainsi que les esclaves de l'ancien régime, épousèrent la cause de Nusrat, tandis que ceux de Delhi se mirent du côté de Mahmoud Tughluq. Ainsi deux Sultans, centres de deux partis rivaux, se disputaient les droits à la couronne.

Un grand nombre de chefs de partis se déclarèrent, mais les plus importants furent : Bahadur Nahir, Mallu Iqbal et Muqarrab Khan. Une lutte ininterrompu s'ensuivit, et les combattants de chaque cité se disputaient la suprématie avec acharnement, mais sans résultat appréciable. Sans prendre aucune part à ces guerres civiles, les gouverneurs des provinces surveillaient pourtant attentivement les fluctuations de la fortune d'un camp à l'autre.

Vers la fin de l'année 1397, la nouvelle se répandit que l'armée de Timour avait passé l' Indus et mis le siège devant Uchha. Les effets de l'arrivée des troupes étrangères se firent bientôt sentit dans la capitale où les partis adverses changèrent leurs positions avec une rapidité étonnante. Mallu Iqbal se rangea du côté de Nusrat Khan et les nouveaux alliés se

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jurèrent fidélité réciproque; mais l'accord avait été trop hâtif pour être de longue durée. Le Sultan Mahmoud et ses puissants alliés, Muqarrab Khan et Bahadur Nahir, occupaient le vieux Delhi. Mallu Iqbal attaqua traîtreusement Nusrat, mais le prince ayant eu vent de ses desseins déloyaux s'enfuit à Panipat. Mallu Iqbal se tourna alors contre son ennemi irréconciliable, Muqarrab, et résolut de le chasser de la capitale. Un combat violent fit rage entre eux deux, et après deux mois seulement, et par l'intervention de quelques nobles, la paix fut rétablie. Mais Mallu n'était pas homme à tenir sa parole; il attaqua Muqarrab dans sa résidence, et le mit à mort, sauvagement. La mort de Muqarrab fut la perte du bras droit du Sultan Mahmoud, qui, privé de toute autorité royale, devint l'instrument de Mallu Iqbal1. Il fit des efforts pour réorganiser l'administration mais il était hanté par le spectre d'une invasion étrangère. Bientôt la contrée entière fut en proie à la tourmente qui balaya les partis, effaça les frontières, et plongea le peuple dans une misère qui dépasse l'imagination. On apprenait avec consternation l'avance vers l'Hindoustan de l'émir Timour avec une armée innombrable.

L'invasion de Timour (1398 ap. J.-C). — Timour était né en 1336 ap. J.-C, à Kech, en Transoxiane, à quelques milles de Samarkand. Il était le fils d'Emir Turghay, chef de la branche Gurkane des Barlas,

1. Il faut se rendre compte que l'autorité de Mallu se bornait à Delhi et ses environs immédiats, car à cette époque les provinces de l'empire étaient toutes indépendantes et l'anarchie la plus complète régnait dans le Doab.

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noble tribu turque, et un neveu d'HadjiBarlas. A l'âge de 33 ans, il devint le chef des Turcs Chaghatâî et fut en guerre continuelle avec la Perse et les contrées adjacentes. A cette époque, la Perse était dans des conditions déplorables, sous les successeurs de Muhammad Muzaffar, étant données les guerres civiles et les dissensions intestines, et Sharaf-ud-din écrit que « le pauvre peuple supportait le fardeau de ces désordres et était, en quelque sorte, la balle de tennis de l'infortune et de la misère, et gémissait sous le poids de l'oppression et de la tyrannie1. » Timour, possédé par la passion de la domination, mit à mort Muzaffar et les siens, et établit son pouvoir sur la Perse et ses dépendances; mais son ambition dévorante n'était pas encore satisfaite. Il se lança dans une suite de conquêtes incessantes, portant avec lui, partout où il allait, la mort et la destruction. Quand il apprit les conditions anarcbiques dans lesquelles se débattait l'Hindoustan, il résolut d'organiser une expédition en vue d'en extirper l'infidélité. iJ est dit clairement dans le Malfuzat-i-Timuri et le Zafarnama que cette campagne ne fut pas entreprise dans un but de pillage ou de conquête, mais bien pour la destruction des « incroyants2 ». Timour réunit le conseil des guerriers et les Ulama, afin de les consulter à propos de l'expédition projetée. Shah Rukh parla de la grande étendue du pays et des avantages que sa conquête apporterait certainement. Le prince Mohammed fit remarquer les ressources de l'Inde, son immense richesse

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