Burhan-i-Maasir, lnd. Ant., XXVIII, 1899, p
2. Firishta, qui a emprunté son récit à la « vie de Mahmoud Gâwân » d'Abdul-Karim Hamdani, écrit qu'il était originaire de Qâwân, ou Gâwân, en Iran. Ses ancêtres furent vizirs de Shah Gilan. Mahmoud Gâwân vint au Deccan à l'âge de 45 ans pour faire du commerce. Alauddin Bahmani le fit émir de sa cour, et son fils lui conféra le titre de Malik-ut~Tujjar. Mohammed l'éleva au rang de premier ministre de l'Etat en 1457 et lui confia des charges importantes. Il occupa fort honorablement ce poste jusqu'à sa mort, c'està-dire pendant 25 ans. Firishta, texte de Lucknow, pp. 358-59.
autre prisonnier qui s'était échappé dans la direction de Bijapur. Siraj Khan, gouverneur de Bijapur, offrit ses services au prince fugitif et lui promit la sécurité, mais pendant la nuit il s'empara traîtreusement de sa suite, de ses chevaux et de ses bagages. Hasan demanda grâce et implora Siraj Khan, mais Habib Ullah, que la crainte ne pouvait faire plier, préféra la mort à la soumission. Il fut tué, et Hasan conduit à la cour avec promesse de sécurité. Le Sultan le manda en sa présence et le fit jeter en pâture à un tigre affamé qui le dévora immédiatement. Tous ceux qui avaient, en quelque sorte, participé à la mise en liberté du prince furent torturés jusqu'à la mort, ou jetés vivants dans des chaudrons d'huile bouillante. La férocité du roi dépassait toutes limites. L'historien musulman décrit ces cruautés affreuses en ces termes :
« Chaque nuit les soupirs qui s'échappaient du cœur des affligés creusaient des milliers de cavités parmi les habitants du globe céleste; et les fumées du cœur des opprimés faisaient d'un beau jour une sombre nuit. Le feu de sa colère flamboyait d'une manière telle qu'il embrasait la terre et l'eau ; et l'éclat de sa violence liquidait également les innocents et les coupables. Quand les nobles et les généraux allaient visiter le Sultan ils faisaient leurs adieux à leurs femmes et à leurs enfants et dictaient leurs testaments. La plupart des nobles, ministres, princes et héritiers à la souveraineté furent passés au fil de l'épée. »
En octobre 1461, Humayun mourut de mort naturelle, mais Firishta croit fort probable que ses serviteurs, profitant d'un état d'ivresse, l'assassinèrent. Sa mort apporta un grand soulagement à
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ses sujets, qui, pendant quatre années, avaient gémi dans l'impuissance sous le joug de sa tyrannie1.
Nham Shah. — Alors qu'Humayun Shah reposait sur son lit de mort, la question de succession devait être réglée par Malik Shah Turk, surnommé Khwâja Jahân, Khwâja Mahmoud Gâwân, et la reine-mère, Tune des femmes les plus remarquables que l'Orient possédât. Le choix du conseil de régence tomba sur Nizam, qui n'était alors qu'un enfant de huit ans, et pendant sa minorité la charge de l'adminis trationet des affaires de l'Etat incombait à la reinedouairière, Makhdûmah Jahân, une petite-fille du Sultan Firuz. La reine, secondée par Mahmoud Gâwân, se mit énergiquement en devoir d'effacer les effets désastreux du mauvais règne de son mari. Tous les innocents que les caprices d'un despote avaient fait jeter en prison firent remis en liberté, et les employés de l'Etat qui avaient été disgraciés sans raisons furent rendus à leurs fonctions.
Le nouveau gouvernement fit preuve d'une vigueur considérable, mais les puissances étrangères qui ne croyaient pas aux capacités administratives d'une femme commencèrent à projeter de nouvelles invasions. Les rois d'Orissa et du Telingana apparurent les premiers, suivis d'une nombreuse armée. Peu troublée par cette alerte, la reine-mère mobi-
1. Le poète Nazir composa cette épitaphe qui exprime la joie universelle dont la mort d'Humayun fut le signal : « Humayun a quitté cette terre.
Dieu Tout-Puissant, quelle délivrance fut la mort d'Humayun I Au jour de son trépas, le monde se réjouit, Ainsi « la joie du monde » donne la date de sa mort. » Les termes persans équivalents à « joie du monde » sont Zauq-i- Jahan. La valeur numérique des lettres donne l'an 865 de l'hégire (1460-61 ap. J.-C). La date 586 dans une note de YInd. Ant., XXVIII, 1899, p. 247, est certainement une faute d'impression.
lisa ses forces et repoussa l'ennemi avec de lourdes pertes. Mais ceci n'était qu'un raid infime en comparaison de l'invasion de Mahmoud Khilji de Malwa, qui avança librement jusqu'à une courte distance de Bidar. Khwâja Jahân et Mahmoud Gâwân marchèrent à la rencontre de l'envahisseur, mais l'armée du Deccan fut vaincue et s'enfuit en désordre du champ de bataille. L'auteur du Burhan-i Maasir ne mentionne pas cette défaite. Il dit qu'une panique soudaine saisit l'armée, qui, sans avoir éprouvé de défaite, « s'enfuit vers le désert comme un troupeau de moutons sans berger ».Mais ceci semble être un cas de suppressio veri. Les événements qui suivirent confirment le récit de Firishta. Le Sultan Khilji avança alors sur Bidar, mit le siège devant la ville et dévasta la contrée environnante. Les maisons des nobles, aussi bien que celles du peuple, furent rasées au niveau du sol et tous les biens des habitants furent pillés. La reine, cachée à Firuzabad avec son fils, demanda, en dernière ressource, l'appui du souverain du Gujarat. Celui-ci se rendit à son appel, à la tête de troupes nombreuses, ce qu'apprenant, Mahmoud Khilji se retira dans ses propres domaines en passant par Burhanpur et Asir. Une année plus tard, en 1462, il reprit, par Daulatabad, le chemin du Deccan, mais il fut si effrayé de la coalition de Nizam Shah et du gouverneur du Gujarat, qu'il abandonna tout projet d'invasion et rentra chez lui.
Délivrée des préoccupations de la guerre, la reinemère commença à faire des préparatifs pour célébrer les noces de son fils qui avait atteint sa treizième année; mais il mourut subitement le 30 juillet 1463, plongeant la cour et sa malheureuse mère dans un désespoir indescriptible.
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Mohammed Shah III. — Après la mort de Nizam Shah, les nobles et les officiers choisirent pour roi son frère Mohammed Shah1. Mohammed étant encore mineur, la reine-mère continua à administrer les affaires du royaume, assistée par le Khwâja Jahân. Mais le Khwâja abusa de cette confiance et détourna des fonds publics, si bien que la reine, qu'il avait reléguée au second plan, décida de se débarrasser de lui. Le roi, en plein Darbar, dénonça la conduite du ministre et le fit assassiner par l'un des nobles de la cour. Le poste vacant fut conféré à Mahmoud Gâwân, qui reçut définitivement le titre de Khwâja Jahân et devint ainsi l'autorité principale de l'Etat. Quoique le nouveauministrefût investi depouvoirs illimités, il n'en abusa point; il se dévoua entièrement à sa seule ambition (peu commune dans l'histoire de la dynastie Bahmani), la gloire de l'Etat. Il fit de nombreuses guerres, conquit des pays et étendit le royaume Bahmani dans des proportions qui n'avaient point encore été atteintes. Quand le roi entra dans sa quatorzième année, on le maria, et la reine-mère se retira des affaires publiques, mais n'en continua pas moins à exercer son influence dans l'administration. Suivant l'exemple de ses prédécesseurs, Mohammed conçut aussi l'idée d'entreprendre une djihâd contre les infidèles; il envoya Khwâja Jahân, muni d'une nombreuse armée, contre les chefs hindous du Konkan. Il s'empara de plusieurs forteresses, mais quand il arriva devant le fort de Sangameçvara, le Raja terrifié demanda la paix et rendit aux officiers de Khwâja
1. L'auteur du Burhan-i-Mcasir et Firishta font tous deux une erreur en le nommant Mohammed Shah II. Il y eut deux Mohammed avant lui, et c'est pourquoi il doit être appelé Mohammed III. Voir à la fin de ce chapitre la liste des rois Bahmani.
Jahâr la forteresse de Khalnâ, le Viçâlgarh d'aujourd'hui. S'étant emparé d'un immense butin, le ministre retourna dans la capitale, où le sultan le combla de titres et lui accorda la préséance sur tous les autres nobles de la cour. Plusieurs expéditions furent encore entreprises, qui toutes aboutirent à des victoires et à l'acquisition d'énormes richesses1. En l'année 1474, une terrible disette, la fameuse famine de Bijapur, décima les populations du Deccan; «lie s'étendit à plusieurs districts et causa, au peuple, des misères et des souffrances épouvantables.
La visite d' Athnasius Nikitine à Bidar. — En 1470, le marchand russe Athnasius Nikitine visita Bidar. Il y fit les réflexions suivantes à propos du pays, du gouvernement et du peuple :
« Le Sultan est un homme de petite taille, âgé de vingt ans et au pouvoir des nobles. Des hommes du Khorassan gouvernent le pays. Il y a un boyard Khorassanien, Melik Tuchar qui entretient une armée de 200.000 hommes; Melik Khan en entretient 100.000 Kharat Khan 20.000, et nombreux sont les Khans qui entretiennent 10.000 hommes armés. Le Sultan évolue avec 300.000 hommes de ses propres troupes. Le pays est encombré de gens; mais ceux de la campagne sont très misérables, cependant que les nobles sont extrêmement opulents et se réjouissent dans le luxe. Ils ont coutume de se faire porter sur leurs lits d'argent, précédés de quelque 20 chevaux de bataille caparaçonnés d'or, et suivis de 300 hommes à cheval et de 500 à pied, et par des cornemusiers, 10
1. Une expédition contre le Raja d'Orissa qui dut payer tribut et une autre contre Raja Narasinha, qui bien qu'il eut mobilisé 700.000 fantassins et 500 éléphants, fut finalement vaincu par l'armée du Sultan {Ind. Ant., p. 288).
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porteurs de torches et 10 musiciens. Le Sultan va à la chasse avec sa mère et sa Dame et une suite de 10.000 hommes à cheval, 50.000 à pied; 200 éléphants parés d'armures dorées, et en avant 100 sonneurs de cor, 100 danseurs, et 300 chevaux ordinaires sous des harnachements dorés; 100 singes et 100 concubines, toutes étrangères (haurikies). Le palais du Sultan possède sept portes, et sous chacun de ces portails sont assis 100 gardes et 100 scribes musulmans qui inscrivent les noms de chaque personne entrant ou sortant. Les étrangers ne sont pas admis dans la cité. Ce palais est fort merveilleux; toute chose y est sculptée ou dorée, et même la moindre pierre y est taillée et ornée d'or de la manière la plus merveilleuse. Le bâtiment contient plusieurs cours de justice. Pendant toute la nuit la ville de Beder est gardée par 1.000 kuiovalovies (Kotwals) montés sur des chevaux, armés et portant chacun une lumière. »
Baid sur Kanchi. — Mais l'exploit le plus remarquable du Sultan fut son raid sur Kanchi, ou Gonjeeveram, au cours d'une campagne contre Karasinha, Raya de Vijayanagai. Kanchi était une ville sainte des Hindous, contenant des temples « qui étaient la merveille de l'époque, tout remplis de trésors et de joyaux innombrables et de perles précieuses en plus d'une quantité énorme de magnifiques esclaves du sexe féminin ».
Le Sultan quitta son campement de Kondapalli (Condapilly), et atteignit Kanchi par marches forcées, le 12 avril 1481, accompagné de Nizam-ul-Mulk Bahri et de Yusuf Khan Turk. Les Hindous sortirent du temple comme les abeilles d'une ruche et luttèrent avec une ardeur désespérée. Mais leur courage fréné-
tique fut vain, car l'armée du sultan, ayant reçu du renfort, s'empara de la place par un assaut déterminé. Un immense butin tomba aux mains des vainqueurs, qui, selon le Burhan-i-Maasir, « nivelèrent la cité et les temples au ras du sol et démolirent tous les symboles de l'infidélité ».
On ne peut croire que la soldatesque musulmane détruisit complètement tous les temples, puisque quelques-uns d'entre eux existent encore de nos jours. Le rapport de Firishta, qui est moins exagéré que celui du Barhan-i-Maasir, semble plus vraisemblable.
L'administration. — Mahmoud Gâwân fut un grand administrateur. Il organisa le département militaire de l'Etat et soumit toutes les forces au contrôle du roi, en vue de diminuer les droits et l'autorité des nobles qui tendaient à devenir trop puissants. Il y avait deux partis dans l'Etat : les Deccanis et les étrangers, qui étaient Arabes, Persans, Mongols, Turcs et autres. Leurs disputes et leurs dissensions mutuelles étaient une grande source d'inquiétude ;maisMahmoud Gâwân jouissait de la confiance si absolue de son maître qu'il fut à même de mener à bien ses réformes. Aucune branche du gouvernement n'échappa à sa vigilance; il organisa les finances, améliora l'administration de la justice, encouragea l'instruction publique et institua une inspection des villages ruraux afin que la levée des impôts fût juste et équitable. Il mit un frein aux abus, et ceux qui avaient spéculé malhonnêtement eurent à répondre de leurs actes. L'armée fut réformée, une discipline plus stricte y lia, et le soldat bénéficia d'améliorations dans son régime.
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Meurtre de Mahmoud Gâwân. —> Les succès et l'influence du ministre soulevèrent la jalousie des nobles Deccanis, qui formèrent une conspiration contre lui. Ils corrompirent le garde des sceaux et se firent donner par lui un blanc-seing, sur lequel ils écrivirent une lettre pleine de plans déloyaux, sensée avoir été adressée par le Khwâja à Narasimha Raya, roi de Vijayanagar. Ils la présentèrent alors au Sultan qui crut à ces calomnies, s'emporta, fit mander le Khwâja qu'il exécuta immédiatement, dans une crise d'ivresse, sans même s'inquiéter de la nature du faux document, et en dépit des protestations d'innocence du ministre1. C'est ainsi que périt misérablement ce loyal serviteur de l'Etat, qui eut à son actif bien des triomphes militaires et des victoires administratives. Le Sultan découvrit plus tard qu'il avait été joué par les ennemis du ministre, mais la perte qu'il avait infligée à l'Etat et à lui-même était irréparable. Les changements se firent avec une étonnante rapidité et douze mois plus tard le Sultan mourut, laissant son royaume en proie à l'anarchie.
Œuvres et caractère de Mahmoud Gâwân. — Mahmoud Gâwân a droit à une place élevée parmi les plus grands hommes d'Etat de l'histoire médiévale. Meadows Taylor observe justement qu' « avec lui dis-
1. Quand le Khwâja fut en présence du roi, celui-ci demanda : « Si l'un de mes esclaves est déloyal à son bienfaiteur, et si son crime est prouvé, quelle doit être sa punition? » En serviteur probe et droit, le Khwâja répondit : « Le misérable coupable de trahison envers son seigneur ne peut que rencontrer l'épée ». Le roi lui montra la lettre, le Khwâja lui dit que c'était évidemment un faux quoique les sceaux fussent les siens. Il protesta de son innoncence, mais en vain. Le roi ivre désigna l'Abyssinien à son esclave Jauhar, et la tête du Khwâja fut séparée de son corps. Firishta, texte de Lucknow, p. 357. Burhan-i-Maasir, lnd. Anl., KVIII 1889, p. 291.
parurent la cohésion et la puissance du royaume Bahmani1 ». Toute sa carrière peut se résumer en un seul mot : Dévouement. Il se dévoua aux intérêts des Bahmanides, à l'idéal d'un agrandissement territorial d'améliorations administratives. 11 soutint des guerres et introduisit des réformes pour donner plus de force à l'Etat, et même à l'apogée du pouvoir, jamais il ne négligea les intérêts des pauvres. La simplicité de ses habitudes, son courage, sa présence d'esprit dans les moments difficiles, sa générosité, sa bienfaisance, son amour de la justice et sa bienveillance, son équité de caractère qui défiait les tentations, si communes sous un gouvernement despotique; sa conception élevée de la moralité à une époque où le monde s'adonnait aux pires vices, sont autant de brillantes vertus que tous les historiens musulmans s'entendent à lui accorder. Pourtant, en un seul point, leur jugement doit être redressé : le ministre persécuta sans pitié les non-musulmans, et il montra à leur égard la même cruauté que les maîtres qu'il servait. Il s'était élevé par son seul mérite personnel à la haute position qu'il occupa dignement jusqu'à sa mort. Il avait peu d'exigences, il dormait sur une paillasse et se faisait servir ses aliments dans des ustensiles de terre. Les vendredis, pendant la nuit, et sobrement vêtu, il allait d'un quartier de la ville à l'autre, secourant les pauvres et les indigents. Il faisait deux parts de ses richesses : le trésor royal avec lequel il entretenait la vaste organisation qu'il devait maintenir, et son trésor particulier dont il tirait l'argent nécessaire à ses œuvres charitables. Des revenus privés que lui rapportaient les affaires qu'il