Meillet, Dialectes, p. 24 et suiv
précise et une valeur sociale; de même, probablement, en Perse : à tout le moins désigne-t-il les nobles, les prêtres et leurs clients. D'après M. J. Vendryes (1918) *, il est permis de rapprocher le mot irlandais aire « maître ». Ce rapprochement, disait M. A. Meillet (1908) est « évidemment faux ». Mais les indices sont nombreux: l'arménien an, emprunté à l'iranien, signifie « brave, noble » ; Ario, apparait dans plusieurs noms gaulois; l'irlandais a un héros mythique Eremon qui correspond à Aryaman, un dieu du Veda. — On aimerait pouvoir ajouter Arya à la liste des mots religieux de l'italo-celtique-indoiranien, à côté du mot « roi » (rex, râjan) qui, peut-être, désigne à l'origine le rex sacrorum.
Des altérations et innovations phonétiques fort importantes isolent l'aryen des autres langues indoeuropéennes 2. L'aryen, divisé en indien et en iranien, s'est assez bien conservé — phonétique, grammaire, vocabulaire — pour qu'on puisse aisément « tourner » un texte vieux perse ou vieil Avesta en védique, et réciproquement 3 (Oldenberg, Veda p. 23). En dehors
i. MSL. XX. 269. — Arya-aire ont une longue bibliographie depuis Kretsghner, Einleitung in die Geschichte der griechischen Sprache, 1896, p. 129-132.
2. Les changements phonétiques sont énumérés et expliqués Jackson, An Avesta grammar in comparison with Sanskrit, 1892, et dans les livres de grammaire comparée, Meillet, Dialectes, p. 25 ; Brugmann, Abrégé de gr. comparée..., trad. par J. Bloch, Guny et Ernout, 1905, p. 7 ; J. Wackernagel, Altindische grammatik, 1896 ; Giles dans Rapson, p. 73-74. La cause profonde de la plupart de ces changements est lumineusement exposée par M. Grammont, MSL. 1916, p. 250-253. — Gray, Indo-iranian phonology, 1902, institue une comparaison complète des deux phonétiques.
3. Ce travail a été tenté plusieurs fois, par exemple Jackson, Avesta gramman p. xxxi {Bibliographie dans Wackernagel, p. x) et Mills, Festgruss an Rotfi, 193. — Mills en a fait une sorte de sport, mais fourmille de fautes: car, peur mettre l'Avesta en védique, il faut savoir le védique. — De bons exemples sont sumata — humata « bonne pensée », durmata zz. duzmata « mauvaise pensée », sukta == hukhta t bonne parole ».
de l'iranien-indien, pareille similitude est rare entre deux langues *.
2. A date ancienne — mettons au xive-xve siècle avant notre ère — la langue aryenne était probablement parlée de la Persis et de la Médie au Penjab, sans doute au delà du Penjab vers le Gange, sans doute aussi, vers le nord, de l'autre côté des fleuves de la Sogdiane. La branche indienne comporta plusieurs dialectes, cela parait bien vraisemblable : mais on peut seulement distinguer, et assez malaisément, un indien de l'ouest (Veda) et un indien de l'est (Magadha). Au contraire la carte linguistique de l'Iran, à l'époque où nous la connaissons, est très compliquée : complication que les linguistes regardent comme ancienne, sans qu'il leur soit possible d'être précis.
On distingue le groupe occidental ou perse : (a) la langue de l'Avesta (zend) : les gdthàs ou « Ancien Avesta » et l'Avesta moderne, (b) le vieux perse, (c-d) le pehlevi sassanide et arsacide, — le sogdien ou scythique, le khotanais ou iranien oriental, et le groupe du sud-est.
Un fait domine cette dialectologie : les langues de la Persis nous sont connues par des documents anciens, et l'une d'elle (Avesta, gâlhàs) présente la langue indo-iranienne dans un état remarquable de préservation; ces mêmes langues, très vite, se dégradent. Les autres dialectes nous sont connus beaucoup plus tard, sous une forme où l'usure de la langue est fort avancée, et il est malaisé de dire dans quelle mesure ils représentent des dialectes primitifs ou des dégradations de la langue de la Persis dont
1. Voir ci-dessus p. 43, n. 1. — Les similitudes du vocabulaire religieux iranien-slave qui ne s'étendent pas au sanscrit (MSL. XX. 283) peuvent s'oxpliquer par des emprunts de la part slave.
l'empire achéménide a fait une langue impériale tout en provoquant l'extension de tous les parlers iraniens parmi des tribus allogènes et allolales. « Quel que soit le parler qu'on examine, il apparaît que l'iranien est à beaucoup d'égards, dès le ier siècle après J.-C, aussi et plus loin du type indo-européen ancien que peuvent l'être les langues romanes ou les langues germaniques actuelles. Nulle part sur le domaine indo-européen l'évolution n'a été aussi rapide que dans l'iranien...; les inscriptions de Darius qui sont sans doute les plus anciens documents à peu près exactement datés d'une langue indo-européenne quelconque montrent déjà l'amorce du développement ultérieur; et le parler de l'époque sassanide est une langue de type tout moderne » (A. Meillet, Les nouvelles langues indo-européennes, Revue du Mois, août 1912, p. 135-152).
I. Groupe perse — a. Les documents iraniens les plus anciens sont cette partie de l'Avesta qu'on nomme les gàthàs, « vers, stances », dans lesquelles survit la plus authentique tradition zoroastrienne *, Elles nous font connaître la langue
1. La tradition parsie (D. Menant, Conf. Musée Guimet, XXX) place Zoroastre en 660-583, mais ne paraît pas avoir une grande valeur; les Grecs le reculent très loin. — Le vne siècle paraît une date trop basse à Oldenberg et à beaucoup de savants (Keith, JRAS, 1915, 798) : « Ne mettons pas le Rigveda trop tôt, ni les gathas trop bas ». Mais les précisions de J. H. Moulton (Early Zoroastrianism, 1913), xie siècle, sont arbitraires. — Il faut décidément écarter l'opinion de Darmesteter, du P. Lagrange, de M. Alfaric (« La vieille théologie de Zoroastre, en sa forme première, une œuvre essentiellement grecque », dans Zoroastre avant l'Avesta, R. Hist. et Lit. Rel. 1921).
Zoroastre, né à Ragae (Médie), aurait « prophétisé » en Bactriane, aux confins de plaines parcourues par des nomades, comme l'indique l'opposition si marquée dans les gathas de la vie agricole et de la vie nomade (Oldenberg, Orientalische Religionen 73, Indien und Iran, 129 ; Jackson). Mais cette opposition a dû exister dans d'autres provinces, par exemple sur l'Helmend (Geldner).
Aucune trace du dialecte avestique n'a été relevée dans les parlers modernes.
iranienne à une époque où celle-ci, très proche encore des origines, conservait intacts beaucoup des éléments de l'iranien commun, de l'indo-iranien. Le reste de l'Avesta, notablement plus jeune dans l'ensemble, apporte cependant une contribution à la restitution de l'iranien primitif ; il appartient au même type dialectal que les Gâthâs.
Nous ne sommes pas fixés sur la province où les Gâthâs furent rédigées. Ni les légendes relatives à Zoroastre (né à Ragae en Médie), ni les données (Gâthâs) qui semblent placer son activité du côté de la Bactriane, ni la géographie de l'Avesta qui paraît indiquer la région du fleuve Hilmend, ne sont décisives. Mais le dialecte est assez proche du perse — il présente notamment des isoglosses avec le perse du nord-ouest — et sur la carte de Firanisme se range avec le perse. D'ailleurs « l'état de la langue est bien antérieur au vieux-perse de Darius », et confirme l'opinion qui place les Gâthâs longtemps avant les Achéménides *.
b. Le vieux perse, c'est-à-dire la langue des inscriptions des Achéménides, est un dialecte de la Perse sud-ouest, — il est douteux qu'avant Darius existât une langue perse littéraire et commune, — promu à la dignité de langue impériale. Ce que le persan fut à l'époque moderne, le vieux perse le fut depuis le vie siècle, la langue officielle et commerciale sur un domaine immense. L'empire achéménide pro-
1. Voir Meillet, Observations critiques sur le texte de l'Avesta, JAS. 1911, II, G38, 1917, II, 183, 198 ; 1920, I, 187, II 185 (Sur Parchaïsme des Gathas); MSL. xvin. 377, xxi, 280. — Parmi les détails de phonétique, de morphologie et de syntaxe qui attestent le caractère prévédique de la langue de l'Avesta, on signalera la préservation de la diphtongue ai (qui donne è dans le plus ancien indien), des adjectif ma, 6wa « mien, tien » disparus en védique, de la régie xà Çûa xpé^t. — L'Avesta distingue les verbes en ju et les verbes en to que l'Inde ramène tous au type pi.
voqua l'expansion de l'iranisme et des parlers iraniens en général : « Imposés à des populations diverses et servant de moyen de communication à de vastes territoires, ces parlers tendaient à se transformer vivement ». D'où l'état très évolué de tous les dialectes iraniens dès le Ier siècle de notre ère *.
c. Le pehlvi des Sassanides, que le persan prolonge, ne continue pas directement le vieux perse: il comporte à tout le moins des contaminations avec un autre fond dialectal ; il s'écarte un peu moins de PAvesta que le vieux perse (MSL. xxn, 219); néanmoins, il se classe comme du sud-ouest. — Jusque tout récemment on connaissait surtout cette langue par les ouvrages sacerdotaux où est pratiqué le zevaresh, « ce procédé qui consiste à écrire sémitique (malkà) et à lire aryen (shah) » 2. Rien de pareil dans les fragments manichéens du 111e siècle trouvés au Turfan et étudiés par F. W. K. Muller et Saleman : «... ils notent sincèrement la prononciation de l'époque... » (Meillet, Nouvelles langues, p. 12).
d. Entre le vieux perse et la langue des Sassanides se placent chronologiquement des fragments manichéens qui « au lieu d'être écrits dans le pur perse du sud-ouest, dans le dialecte de la Persis », présentent une proportion plus ou moins grande de formes tout autres, appartenant à un dialecte différent ; où par exemple « cœur » se dit zird et non dil » 3. — Ce dialecte est la forme ancienne des parlers du nordouest de la Perse, et on peut le définir comme « perse
1. D'après A. Meillet, Grammaire du vieux perse, introduction ; JAs. 1912, I, 38 ; 1915, I, 355 ; Nouvelles langues, p. 18.
2. Définition de Darmesteter citée dans le beau mémoire que Ghavannes a consacré à son œuvre, J. As. 1895, II. 40-67. — C'est Darmesteter qui montra que le pehlvi est iranien, que les éléments sémitiques (pronoms, adverbes, prépositions, affixes mêmes) n'existent que dans l'écriture.