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II. Sogdien et dialectes « scythiques

On avait, par Albîrounî (xie siècle), quelques échantillons — les noms des mois — de la langue qui se parlait en Sogdiane. Les récentes missions d'Asie centrale ont mis au jour de nombreux documents rédigés dans cette langue, la langue de Samarcande ou « sogdien ».

Elle fut la lingua franca de l'Asie centrale pendant une longue période. Les lettres commerciales exhumées sur la route du Turkestan, du Lobnor à Touen-houang « paraissent remonter au 1er siècle » (Pelliot); un de nos mss. fut écrit à Si-ngan-fou, alors Khomdan, sous les Tang ; on trouve une colonie de Sogdiens de Samarcande installés au vne siècle au sud du Lobnor; l'inscription de Kara-balgasoun (ixe siècle) qu'on tenta d'expliquer par le turc est un texte sogdien. Il y a une littérature bouddhique en sogdien.

La découverte de cette langue, si intéressante pour l'histoire de l'Asie au haut moyen âge, est non moins précieuse pour la linguistique et la préhistoire. Le sogdien fait pont entre des parlers iraniens très éloignés dans l'espace : du yagnobi, un dialecte voisin du Pamir, mais non pamirien, « si semblable au sogdien des textes d'Asie Centrale qu'il en peut pres-

1. Pelliot, Influences iraniennes en Asie Centrale et en Extrême- Orient [Revue Hist. et Lit. Rel. 1912); Meillet, Nouvelles langues; articles de Meillet et Gauthiot, J. As. 1916, I, 239, II, 545, MSL. XX, 1 et 2; Gauthiot, Essai de grammaire sogdienne, 1914-1923; sur l'ossète MSL. XXII, 246 et Hastings IX, 592. — Sur les Scythes, Rostovtzeff, Iranians and Greeks in soulh Russia, 1922.

Le nom grec de la mer Noire est scythe ou iranien : EuÇeivoç — Axenus (Pline) =: axshaèna = de couleur sombre (M. Vasmer, 4921).

que passer pour la forme moderne » (Meillet), à Possète au nord du Caucase. — Or « Possète présente des particularités qui Papparentent à son tour à la langue des anciens Scythes des bords de la Mer Noire... : ainsi le nom du « fils » qui est pusa en perse, puthra dans le parler du centre et du nordouest, y compris la langue de l'Avesta, est fart en ossète, et cette forme se retrouve dans les noms propres scythes en furtas cités par les auteurs grecs... On est ainsi autorisé à poser un groupe de dialectes iraniens du nord, qu'on peut qualifier de scythiques en prenant le mot en un sens très large, dialectes dont on a des rostes depuis la Thrace jusqu'à la Mongolie ».

L'extension de ces dialectes vers Test, vers le Turkestan, est attestée de bonne heure comme nous avons vu (Ier siècle); il semble, à tenir compte de la position géographique du koutchéen (voir ci-dessus p. 22) et du khotanais, qu'à date plus ancienne ils s'étendirent surtout vers le nord et le nord-ouest.

III. M. Stein est d'accord avec Hoernle, Reuter et Sten Konow pour désigner sous le nom de khotanais, langue du Khotan, un dialecte distinct de tous les autres dialectes iraniens et dont le caractère a donné lieu à controverse. Le plus sage serait peut-être de le désigner, avec M. Pelliot, comme « iranien oriental ». C'est la langue n de Leumann qui le premier la lut et en fit un dialecte aryen distinct de l'iranien comme du sanscrit, PAryen-du-Nord. Liiders y reconnaît la langue des Çakas ou Scythes, précision peut-être imprudente. — Nos documents sont, probablement du viie-vmc siècle de notre ère '.

1. P. Pelliot, Les influences iraniennes, 1912 ; Un fragment du Suvarna-prabhasa en iranien oriental, MSL. XVIII, 1913; A. Meillet,

IV. Le groupe très confus et disparate des langues du Pamir, de l'Afghanistan, des parlers du sud-est: ils ne sont connus que par les patois modernes. On a dit qu'ils sont intermédiaires entre le groupe perse et le scythique '.

A tort ou à raison, M. Grierson donne le nom de « langues piçâca » — eu raison do leurs ressemblances avec le prâcrit dit piçâca des grammairiens indiens — à des parlers du Kafiristan-Chitral-Dardistan 2. On les appelle mieux « dardiques ». Certains indices font croire que les Dards (dâradas) ne se sont pas déplacés depuis l'antiquité. — « Ces parlers sont très archaïques : on y rencontre des mots qui gardent l'aspect védique » 3. M. Grierson pense qu'ils ne sont ni indiens, ni iraniens, et constituent une troisième branche, humble, de l'indo-iranien. Cette opinion n'est pas généralement admise. Le caractère mixte de ces idiomes — qui n'est pas évident — s'explique suffisamment par Pinfluence iranienne qui s'est exer-

Nonvelles langues, p. 17 ; Stein, Serindia, 814, 914. Sten Konow, Khotan Studies, JRAS. 1914, 339, 1020. E. Leumann. Uber die einheimischen Sprachen von Ostturkestan, Journal de la Soc. orientale allemande, 1908, p. 83, 1907, 648, Zur nordarischen Sprache, 1912; Maitreya-Samiti, 1919 (voir B. Ecole fr. d'Extrême-Orient, 1920, IV, 158).

Lueders, Die Çakas und die Nordarische Sprache, Ac. de Berlin, 1913-1914.

Reuter, Buddhist fragments in... Khotanese (Soc. Finno-ougrienne. XXX, 36); Kirste, Journal de Vienne, XXVI, 394. Hoernle, Manuscript remains of Buddhist Literature found in Eastern Turkestan, I, Introduction (1916).

1. Sur ces langues, Gauthiot, Notes sur le Yazgoulami, dialecte iranien des confins du Pamir, JAs. 1916, 1, 239 — 210 ; MSL. XIX, 133. — Sur l'ormuri, le pashto, la baluchi, JRAS. 1919, 274, 1922, 430.

2. Grierson, The Pisaca languages of North-Western India, 1905 (voir JRAS. 1907, 408); The Dardic languages, 1919; JRAS. 1911, 195; 1921, 167; Sten Konow, JRAS. 1911, 1 ; Rapson dans Rapson, p. 52.

3. J'ai peur qu'il y ait dans ce jugement une part d'illusion. De même Darmesteter écrivait: « Les tribus sauvages de la passe de Khaibar, les fanatiques musulmans des monts Sulaiman, auraient conservé sur les lèvres, mieux que les Parsis de Bombay, la parole des Mages antiques et de Zoroastre ».

cée dans ces régions (Bloch, Langue marathe, p. 22) et que décèlent les usages matrimoniaux que la Râjataranginï, ou Histoire du Cachemire, critique chez les Dâradas (Stein, ad Râjatarangini, I. 307) (v. p. 77).

§ 2. — U unité religieuse indo-iranienne.

A une époque qu'il est prudent de reculer assez loin, la langue aryenne était parlée sur une aire immense. Etait-elle parlée par des gens de même race, de même civilisation ? ce n'est pas certain. Pour ne signaler qu'un indice, les pratiques relatives aux morts et les mariages incestueux de l'Iran paraissent condamner cette hypothèse. Quels que fussent les primitifs habitants de l'Iran, le pays occupé ou parcouru par les clans de langue aryenne était ouvert de toute part, du côté du nord et de l'est. — Mais on doit admettre qu'une certaine tradition se développa, enrichissant la tradition indo-européenne, et commune aux ancêtres des tribus védiques et des tribus que nous connaissons par les dieux de Mitani, par les livres zoroastriens et les Achéménides.

I. Du côté de l'Iran, l'interprétation des textes et des faits — les uns et les autres confus et discordants — ne va pas sans des difficultés qui sont aujourd'hui résolues pour la plupart *.

1. Sur la religion iranienne on doit signaler les deux excellents articles d'Oldenberg et de Geldner (Iranische Religion, Altpersische Literatur) dans la Kultur der Gegenwart de Hinneberg, vol. 3 et 7 de la première partie, 1906. — Les sommaires de J. Labourt et Garnoy dans Bricout, Où en est l'histoire des religions (1911) et dans Christus (1910).

J. Darmesteter, Ormazd et Ahriman , 1877; Casartelli, Philosophie religieuse du Mazdéisme sous les Sassanides, Louvain, 1884 ; Ol-

Les documents iraniens les plus anciens, les Gâthâs — partie « authentique » et à coup sûr ancienne de l'Avesta — témoignent d'une réforme à laquelle est attachée le nom de Zoroastre, réforme où s'affirment une haute préoccupation morale, un spiritualisme nettement anti-ritualiste, une tendance monothéiste qui ne supporte à côté du grand dieu que des personnalités abstraites, sortes d'hypostases. — De toute antiquité, les devas, les dei, étaient des dieux : les daevas de Zoroastre sont des puissances malignes ou pour mieux dire des divinités « païennes », les dieux des mécréants. Les poètes inspirés, les kavis, étaient des hommes sacrés et à demi-divins : ils sont honnis. Mithra est inconnu — comme d'ailleurs aussi dans les inscriptions de Darius et de Xercès. Aucune mention de l'offrande de haoma (sanscrit soma), boisson des dieux, dieu elle-même.

Mais la réforme zoroastrienne n'a pas absolument triomphé, même dans les milieux zoroastriens auxquels est due la préservation des Gâthâs et la compilation de l'Avesta récent. « Il y a, dans l'Avesta récent (époque arsaco-sassanide) beaucoup de traits qui remontent à une tradition indépendante de celle des Gâthâs, et, en grande partie, plus proche du type indo-iranien commun ». On y constate, d'une part, l'affaiblissement de l'esprit spiritualiste des Gâthâs (matérialisation des divinités abstraites, dualisme superstitieux), d'autre part, « la réaction du vieux

lE7^:JUS/o^ eVnrr Imn' 18"; S5derb^m, Vie future d'après Liï/nT', % ; V^lENKY' Le Parsisme> im ' J' H. Moulton, Ea,l? Zoroastnanism, 4913 (intéressant et fantaisiste); Dhalla, Zoroastnan theology, 4914 (New-York), très bon.

dio V'irT t0UÏe Une encycl0P<^e de l'Iran dans l'encyclopé-

-I- Hasmgs; je signalerai notamment les articles de Casar-

telli, Sasanians, Sin. State of the dead (XI, 201, 562, 847), et en-

Parsitm^^^^ *Iedia" religion. brmazS.

tarais (D. Menant), Zoroastrianism (A. Garnoy).

fond religieux indo-iranien contre la réforme zoroastrienne » (xMeillet, JAs. 1917, II, p. 195, 205). « Le ritualisme reparaît : Haoma est l'objet de tout un culte... Les divinités naturelles figurent à nouveau. Le dieu Mithra prend une grande importance, comme dans les inscriptions des derniers Achéménides. En somme la religion telle qu'on la voit dans l'Avesta récent... est un compromis entre le zoroastrisme proprement dit et les croyances courantes, dont les unes sont les vieilles croyances iraniennes et indo-iraniennes conservées, et les autres sont les idées zoroastriennes vidées de leur doctrine précise et vulgarisées » (Meillet, /. As. 1916, I, 129) '.

D'ailleurs, à l'époque des Achéménides, la réforme zoroastrienne n'exerçait encore aucune influence en Perse. Quoi qu'en pensent les Parsis, les rois achéménides n'étaient pas zoroastriens : aux preuves qu'a fait valoir Ch. de Harlez (Introduction à la traduction de VAvesta)>\\ faut ajouter celle-ci que « sur leurs monuments, des figures sculptées représentent le grand dieu Ahuramazda lui-même » (Meillet, loc. cit). Les Perses et leurs rois avaient des usages funéraires (enterrement précédé d'une sorte d'embaumement, xaTouoipcûGiç) radicalement opposés à ceux que prescrit l'Avesta. Arrien rapporte que, près du tombeau de Cyrus, habitaient des mages — le mot « mage » est perse et à peine connu de l'Avesta — chargés de sacrifier tous les mois un cheval. Hérodote oppose la pratique des mages (enterrement des os après que les oiseaux et les chiens ont mangé la chair) à celle des Perses (Harlez, La religion persane. 1895, p. 6). D'où une conclusion assez sûre : les traits de la religion

1. Compte rendu de M. N. Diiallà, Zoroastrian Theology, 1914 : f II faut lire les pages que M Dhalla a consacrées à cet exposé. Elles éclaireat l'Avesta tout entier. >

des rois Achéménides qui concordent avec le vieux zoroastrisme, sont sans doute indépendants de la réforme de Zoroastre, par exemple l'adoration d' Ahuramazda, « le sage Asura » — le Assara Mazaas d'Assurbanipal (668-626) l — le créateur, le plus grand des dieux, le protecteur du roi et des bons; la haine du mensonge, etc.

La réforme de Zoroastre, que d'autres réformes sans doute précédèrent, — « car nulle part on ne trouve plus de vivacité, d'inspiration, de poésie et aussi de goût pour la pensée individuelle, pour le sens propre, que dans l'Iran » (Meillet, ibid. p. 130), — avait en effet de lointaines racines dans le passé iranien et indoiranien.

Les tablettes de Bogaz-keui 2 montrent que le monothéisme iranien, achéménide et zoroastrien, n'est pas indo-iranien : au xvie siècle avant notre ère les Indoiraniens de l'extrême ouest n'isolaient pas le grand Asura — le futur Ahuramazda — comme font Zoroastre et Darius. Mais les Indo-iraniens avaient des divinités abstraites — puramclhi, parendi — d'un type qui triomphe dans les Ameshaspentas et qui se développe aussi dans l'Inde; ils opposaient le rta-asha, « le normal, la marche régulière et bonne des choses, la loi, le droit, le bien », au péché et à l'anormal : et nous avons ici les germes du dualisme moral; ils considéraient les grands dieux, les Asuras, détenteurs du pouvoir « asurique », magie-souveraineté, comme les gardiens de la « norme ». Enfin, parmi ces grands dieux, Varuna, dont la réforme irano-zoroastrienne fera Ahuramazda, avait déjà sans doute, parmi les caractères que l'Inde lui attribue, ceux qui décèlent leur ancienneté par leur singularité même.

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