‹ Histoire du mondeChapitre 32 sur 58 · Les quatre-vingt seize familles nobles des Marathes récla · texte numérisé non relu

Les quatre-vingt seize familles nobles des Marathes récla

2. Sur ce que les brahmanes pensèrent des Grecs et des Scythes installés dans l'Inde du Nord en conquérants, fonctionnaires ou artisans, nous avons des renseignements contemporains. Patanjali (II, 4, 10) les range parmi les Çûdras anirvàsita « non excommuniés » : ils ne souillent pas les ustensiles dont ils se servent ; ils sont des Çùdras purs ; ils font partie des « classes » {varna). — « Quelle loi (dharmà) faut-il imposer aux Çakas, Grecs, Parthes, Kambojas (nordouest), Vaiçyas et Çùdras? », demande le roi Mândhâtar. Et Indra répond : « Ils doivent accomplir les actes religieux prescrits dans le Veda et donner des dons aux brahmanes ». — Manou spécifie que Çakas, Grecs, Parthes et Chinois sont d'anciens kshatriyas tombés au rang de Çùdras par la négligence des rites et le manque de relations avec les brahmanes (Râmaprasâd, Mem. Arch. Survey, n° 5, 1920, 158; voir Albiruni, I, 19(1030 de notre ère) sur les barrières qui séparent les Musulmans des Hindous).

| 8. — Brahmanes l.

Aux temps les plus anciens, les brahmanes consti

ment le titre de rajpoute ; à bon droit; car elles portent le cordon sacré, marient les petites filles, s'interdisent le mariage des veuves {Indian Empire, p. 310) — Voir aussi Baines, Ethnography, % 33 sur les Jats et Rajpoutes.

1. On a brahmân, masculin (depuis bràhmana), brahmane. D'après Victor Henry, ce mot désigna d'abord le sorcier, le médecin, l'exorciste qui, associé au sacrifice de Soma pour protéger ce sacrifice, devint le prêtre connu sous le nom spécifique de brahmân : le surveillant du sacrifice qui prévient et répare les fautes du récitateur, du manipulateur et du chantre. Le nom de brahman fut ensuite donné à tous les prêtres, et enfin à tout membre d'une famille sacerdotale qu'il fût ou non prêtre de son métier.

Brâhman, neutre, est la formule d'exorcisme, ensuite la parole sacrée en général, le Veda ou recueil des textes sacrés, la parole

tuaient une corporation professionnelle très forte dont les origines remontent aux origines du culte de Soma qui est indo-iranien. Ils faisaient partie de plusieurs tribus, mais, chargés partout des mômes devoirs et jouissant des mêmes droits, ils formaient des groupes très caractérisés par le sacrifice, la médecine, la magie, la direction spirituelle, le droit d'instruire et d'initier les jeunes gens au culte et aux rites nationaux.

Les brahmanes ne furent pas d'abord ce qu'ils sont devenus depuis (Senart, Castes, 165), les maîtres absolus de la religion, les seuls prêtres, et des êtres sacrés i quel que soit le métier auquel ils s'adonnent 2. Une partie, une grande partie des rites domestiques leur échappait et leur échappa longtemps : « Quelque soin que mît la classe sacerdotale à se réserver le privilège des œuvres rituelles... ce privilège souffrait, surtout

sacrée force liturgique et cosmologique, l'être absolu. (Henry, Magie dans l'Inde, 35). Sur le mot brahman, Hillebrandt dans Hastings, Lévi, Sacrifice, 72, Carpenter, 173, Barth I, 26, 45, 51.

1. Les brahmanes sont inviolables, mais un brahmane médecin, soupçonné d'empoisonnement, « est brûlé au front et sur les joues tant que le crâne et les mâchoires se montrent », tandis que son collègue non-brahmane est empalé, et, tout vivant, on lui arrache le cœur (Lévi, Népal, p. II, 294). Un roi peut se hasarder à spolier les brahmanes : Rana Bahadur déclara « que les brahmanes du pays avaient forfait, par l'indignité de leur conduite et par l'abomination de leurs pratiques, aux lois de la caste ; en conséquence tous leurs domaines devaient revenir à la couronne », mais les brahmanes se défendirent, récitant la stance: t 0 roi, le poison n'est pas le poison, les biens des brahmanes, voilà le poison ; le poison tue la personne; mais les biens des brahmanes tuent les fils et les petits fils », et ils eurent le bon bout (Népal, II, 286).

2. « Parcourons la liste des brahmanes que la théorie du dharma répute indignes d'être conviés aux repas funèbres : voleurs, bouchers, serviteurs à gages, chanteurs, entrepreneurs de tripots, à côté d'autres professions moins fâcheuses, figurent sur la liste comme des espèces fort communes. Il est visible que, dès lors, la variété de gagne-pain était parmi les brahmanes aussi infinie qu'elle peut l'être de nos jours. Et Manou fait acte de prudence en déclarant qu'un brahmane doit toujours être considéré comme une grande divinité, quel que soit le métier auquel il s'adonne » Senart, Castes, 116).

dans la période ancienne, bien des exceptions ». Le père de famille ârya, comme le pater familias, était le prêtre de sa maison: tels, à l'époque des Brâhmanas, « les maîtres de maison versés dans les seuls rites domestiques, non pas dans les rites enseignés dans le Veda ». Certains sacrifices réclament la collaboration de chanteurs de race royale. — On a aussi des textes — desquels on conclut un peu légèrement que la classe des brahmanes se confondait avec celles des nobles — qui prouvent que le roi védique posséda les privilèges du rex sacrorum ou du (3oc<7iXsu; : il dut s'effacer devant le purohita, c'est-à-dire le brahmane attaché à la personne royale et à la royauté en qualité de prêtre, de magicien et de ministre : « Pas de purohita, pas de roi » *. C'est par les rites des brahmanes que le roi prend possession du pouvoir royal, de Vimperium (kshatra). Lorsque l'onction (abhisheka) est accomplie, les brahmanes disent : « Voici votre roi, ô peuple! Notre roi à nous est Soma ». Le brahmane ne fait pas partie des uiças, des clans sur lesquels le roi règne: il attend des rois le riche salaire des sacrifices, il dépend des rois, mais il ne dépend pas d'un roi : il exerce en effet le métier de prêtre qui trouve partout des clients, et d'ailleurs tous les métiers lui sont permis. Aussi les brahmanes ont-ils émigré.

La science sacrée que les brahmanes cultivaient jalousement fit d'eux les seuls maîtres du sacré, les intermédiaires obligés entre les hommes et les dieux, les gardiens du mos majorum1. Ce magistère fut accru et confirmé par le génie d'assimilation dont ils ont fait

1. Sur le Purohita, « chapelain », Aitareya brahmana, VIII, 4, trad. Keith p. 339. — Purohita s'entend, à date plus basse, de tout brahmane t professionnel », c'est-à-dire officiant pour autrui.

2. Speyer a intelligemment comparé les brahmanes aux Patriciens : De brahmanen en hunne beteekenis voor het indische volk, Groningue, 1903.

preuve au cours des siècles : « Ils ont leur religion à eux, disait le Père Pons, mais ils sont les ministres de la religion de tous ». Leur religion est du Védisme transformé, ce qu'on appelle le Brahmanisme, où ont finalement pris place, autour de quelques lois fondamentales, — lois juridiques, morales, religieuses, de savoir-vivre — toute la magie, tous les rites, tous les dieux, mais le tout soumis à une certaine hiérarchie, flottante comme celle des castes. « Le Brahmanisme, la religion des brahmanes, est avant tout un ensemble de rites et de coutumes, c'est-à-dire de choses qui se modifient lentement et se refont à mesure qu'elles tombent en désuétude. De là sa souplesse et sa perpétuité. Si l'on ajoute que ces rites et ces coutumes s'étendent à la plupart des actes de la vie individuelle et de la vie sociale, on aura le secret de sa force et de l'empire qu'il n'a cessé d'avoir sur les masses. Plus d'une fois, au cours de sa longue histoire, il a changé ses dieux et ses croyances ; il a entièrement renouvelé ses cultes et remplacé par de nouveaux usages beaucoup de préceptes de ses anciens livres; il n'a jamais rompu ostensiblement avec le passé. Aujourd'hui encore il se réclame de sa tradition immémoriale et, sans qu'on puisse lui en donner absolument le démenti, prétend être le même qu'il a toujours été. » (Barth, II, 267).

On a dit que « le Brahmanisme, dans l'Inde, a toujours été comme une île dans la mer : même à l'époque brahmanique, on a des raisons de croire qu'il était seulement la croyance isolée d'un groupe peu nombreux d'esprits : il ne « contrôlait » même pas toute la population aryenne » (Hopkins, Religions, p. 548, Rhys Davids, Buddhist India, p. 152;. Et, pendant de longs siècles, l'Inde aurait été bouddhiste ou jaïna. — Il y a ici malentendu. A mon sens, ni la doctrine du respect de la vie, ni l'interdiction des boissons enivran-

tes, ni la croyance à la transmigration, ni l'ascétisme ne sont d'invention, d'origine brahmanique; en ce sens que ces principes ne sont pas nés dans les cercles sacerdotaux, parmi les prêtres du sacrifice védique : mais tout cela est devenu brahmanique. Au plus haut degré de son influence, le Bouddhisme se contenta d'ordonner à ses adeptes laïcs certaines lois morales, certaines croyances, certaines pratiques de dévotion ; il a prêché quelquefois une religion de l'esprit ; il n'a jamais entrepris d'enlever aux brahmanes le dharma, les sacrements de la naissance, du mariage, des funérailles; le gouvernement de la cité, le droit1. — Quant aux cultes étrangers au Veda, quand aux rites religieux et sociaux des clans locaux, le brahmane s'en fait le ministre dès qu'ils se sont tant soit peu rapprochés de son idéal fort accomodant.

Faciles aux idées étrangères, plus faciles encore aux hommes, on peut soupçonner que les brahmanes ont accueilli dans leurs rangs des collèges de sorciers indigènes comme, à l'époque historique, ils ont accueilli des prêtres perses, comme il s'en est fallu de peu qu'ils n'accueillissent « les brahmanes du nord » du Père de Nobili.

1. Le Bouddhisme et surtout le Jaïnisme ont exalté la doctrine de Yahimsa, non-nuisance, respect de la vie. Cette doctrine n'est pas brahmanique d'origine, ni, pensons-nous, aryenne : mais depuis longtemps elle pénétre dans les cercles brahmaniques et même parmi les sacrificateurs professionnels. La théorie du sacrifice telle que l'expose le Çatapatha montre que « la répugnance à verser le sang qui marque si profondément le génie hindou se manifeste... dés cette période encore à demi-sauvage » : la vertu rituelle fut d'abord dans l'homme, ensuite dans le cheval, dans la vache, dans la brebis, dans le bouc où elle resta longtemps : t Quand on immole le bouc, toutes les victimes se trouvent immolées par là ... Les dieux immolèrent le bouc. Quand il fut immolé, la vertu rituelle qu'il avait entra dans la terre ; ils creusèrent pour la chercher : c'était le riz et l'orge... » (Lévi, Doctrine du sacrifice, p. 138-9.)

Nous pensons que le Bouddhisme n'a été anti-brahmanique que dans la mesure où il condamnait le sacrifice sanglant.

Jamais ils n'ont constitué une tribu à base territoriale, bien qu'on pense pouvoir fixer dans la plaine supérieure du Gange le centre de leur expansion ; ils allèrent là où on les appelait; de bonne heure ou de tout temps scindés en castes, ils se sont différenciés à l'extrême et constituent aujourd'hui, dans la société hindoue si fragmentée, « la collection la plus hétérogène qui soit de subdivisions menues et indépendantes », occupant tous les degrés de l'échelle sociale, en haut des brahmanes de haut rang qui refusent l'honneur d'une visite à des Tagore souillés à leurs yeux par quelque compromission vieille d'un siècle, en bas des besoigneux qui accordent leurs services à des idoles et à des gens peu respectables. « Les prêtres et exorcistes des tribus sauvages furent et sont incorporés dans l'ordre brahmanique ; les roitelets s'arrogent le droit de « brâhmanifîer » qui leur plait ; la dispersion des brahmanes dans des communautés différentes de langue, d'origine et de nourriture, rend entre eux la cohésion impossible » l. Ce qui se passe à la périphérie du Brahmanisme contemporain nous renseigne sur le passé : entrée dans l'ordre des brahmanes d'éléments allogènes; assimilation progressive, plus ou moins complète et plus ou moins perturbatrice de ces éléments. — « La pleine observance du rituel

1. Baines, Ethnography , p. 26. — On trouvera dans cet ouvrage, || 24-27, une description très précise du rôle actuel des brahmanes, de leur dispersion dans les diverses provinces, de leur recrutement, avec des éclaircissements, peut-être contestables, sur leur passé. Au nombre de 14.893.300, on peut établir qu'ils viennent de la plaine supérieure du Gange; de là ils passèrent au Rajputana et au Gujarate; peu de temps avant notre ère, ils arrivaient dans le sud; c'est au xe siècle qu'ils émigrèrent au Bengal, appelés par le souverain. — Leurs subdivisions résultent souvent des différences dans la nourriture et le cérémonial, différences dues à la profession et aux ressources. Le brahmane seul, avec le commerçant, sait lire et écrire : il est naturellement le scribe et le trésorier du village, etc.

est interrompue depuis de longs siècles ; mais, en un certain sens du moins, le Brahmanisme y est resté obstinément fidèle, et il n'est pas une famille de brahmanes, lettrée ou non, qui n'ait gardé, ne fût-ce que par souvenir, la tradition de son Sûtra héréditaire et ne s'y conforme, d'accord avec les compromis de l'usage, par un minimum de pratique » (Barth, II. 268). En règle générale, une fois cristallisées les dérogations aux lois antiques qu'imposent l'âge de fer et le malheur des temps, les groupes brahmaniques, plus que tous les autres groupes hindous, restent fidèles à leurs statuts.

| 9. — Kshatriyas l.

Les Râjanyas, les « hommes de souche royale » du Rigveda, sont les Rathaesthas, les « charioteers » de l'Iran, c'est-à-dire les « chevaliers » de l'époque, les guerriers, les Eupatrides. — L'Inde historique réserve le métier des armes à des professionnels, aux castes militaires. En temps de guerre, le paysan continue à cultiver son champ et personne ne le moleste; car les deux armées ont besoin du paysan 2. Le

1. Hopkins, The social and military position of the ruling caste in ancient lndia represented by the sanscrit Epie, JAOS. 1888 ; The princes and peoples of the epic poems, dans Rapson, 250-275, et ibid. pp. 244, 288; Keith dans Rapson, 130 ; Thomas, ibid. 489. Rhys Davids, Buddhist lndia, 53 et suiv. — Bimala Charan Law, Kshatriya clans in Buddhist lndia (Licchavis, etc.) Calcutta, 1922.

Sur la loi et le gouvernement, Jolly, Recht und Sitte, \t\, 123, 132; Willy Foy, Die konigliche Gewalt nach den altind. Rechtsbùchern, 1895 ; Barnett, Anliguitics, 96 ; Hopkins, lndia Old and New, 206 ; Mookerji, Local government in ancient lndia, 1920.

2. Le paysan comme le brahmane, est inviolable: « Il y avait bien de quoi exciter l'étonnement des Grecs, de voir le paysan dans l'Inde continuer à cultiver son champ au milieu des armées en lutte : t II est sacré et inviolable, car il est le commun bieni'ai-

guerrier doit combattre parce que combattre est « son devoir propre ». — Il n'est pas probable que les pasteurs « védiques » aient connu cette division du travail et des droits; mais il y avait, dans chaque tribu, une noblesse héréditaire.

Les Râjanyas reçurent plus tard le nom de kshatriyas. — De même que la « science sacrée » et le « pouvoir mystique » que Ton nomme le brahman réside dans les brahmanes, de même le kshatra, c'està-dire Vimperium, la vertu, la force, le droit militaire, réside dans les kshatriyas : il s'accumule dans celui des kshatriyas qui reçoit l'onction royale. — Le Zoroastrisme fait du kshatra personnifié une de ses grandes divinités, associée à la Bonne Volonté, à la Sagesse, à la Justice (asha = rta) ; il le confund aussi avec le Règne d'Ahura. — Il n'est pas interdit de supposer que l'âge védique attachait au pouvoir royal et militaire des idées mystiques ; que l'accession à la royauté exigeait une consécration spéciale.

Le roi est un « kshatriya consacré ». — A certains égards, nous connaissons mieux les choses du ciel que celles de la terre: « L'organisation sociale des dieux commence par une fédération de clans, commandés chacun par un chef; mais les rivalités de groupes ne tardent pas à se manifester, la guerre civile éclate chez les dieux ». — Ils se prirent de querelle; ils se divisèrent en quatre partis: Agni

teur de l'ami et de l'ennemi » (Mégasthènes, cité Oldenberg, Bouddha, p. 11). — C'est un proverbe, un nyàya, que t les docteurs dans leurs joutes philosophiques doivent respecter la logique, car tous deux en ont besoin; comme deux rois qui se font la guerre respectent le paysan, car tous deux en ont besoin » (Abhidharmakoça). — Mais les renseignements de Kautilya ne concordent pas avec ceux de Mégasthènes : il veut que le roi détruise les moissons du pays ennemi; il se demande si c'est l'armée du roi ou l'armée ennemie qui est la plus nocive au peuple (Otto Stein, Mégasthènes und Kautilya, Ac. de Vienne, 1922).

avec les Vasus, Soma avec les Rudras, Varuna avec les Adityas, Indra avec les Maruts. Les Asuras, ennemis des dieux, toujours aux aguets pour saisir l'occasion favorable, se croient déjà sûrs de la revanche. Les dieux comprennent alors que « sans un roi la guerre n'est pas possible... Allons, disent-ils, mettonsnous d'accord et obéissons à l'autorité d'un seul. » Ils reconnurent Indra pour leur chef. « Mais une fois le danger passé, la dignité royale perd sa raison d'être et le chef rentre dans le sang ». (Lévi, Doctrine du Sacrifice, p. 74). Plus tard, Indra est le roi permanent du ciel *. — Ces spéculations sont visiblement le reflet des événements terrestres : clans militaires avec des chefs nés ; confédérations et dictateurs éphémères; enfin royaumes. Les termes qui désignent le chef sont nombreux et gradués : samrâj, bhoja, svarâj, virâj, râjan, paramesthin, etc.

Quoi qu'il en soit, les sacrifices royaux, cérémonie du sacre (râjasûya) 2 et sacrifice du cheval, jettent quelque lumière non seulement sur l'Inde épique mais sur plusieurs traditions très primitives. — Dans la cérémonie du sacre, « le roi marche sur une peau de tigre pour prendre possession du pouvoir du tigre, s'empare d'un troupeau de bœufs les armes à la main, joue aux dés et gagne, monte à cheval et, comme le roi de Hongrie, va vers les quatre directions cardinales » (Keith, dans Rapson, p. 130; Hillebrandt, Ritualliteratur, 143). — Le sacrifice du cheval est

1. D'après les Brâhmanas qui ou se copient ou rédigent des traditions communes. — La formule : t le combat est impossible pour qui n'a pas de raja, » (nàràjakasya yuddham asti) est de Taittiriya, 1, 5, 9, 1.

2. Le sacrifice humain faisait jadis partie de la liturgie qui, actuellement, comporte seulement la lecture de la légende de Çunahçepa (Aitareya, VIL 13) utilisée par Leconte de Lisle dans Poèmes barbares. — On sait que, pour établir solidement l'autel {agnicayana, il faut cinq tètes: d'homme, de bouc, de bélier, de cheval,

offert par un roi qui prétend à la suzeraineté universelle: le cheval, suivi du roi, va vers les quatre directions cardinales; le roi attaque quiconque s'oppose à son passage. — Les Ossètes et les Perses connaissent le sacrifice du cheval ; mais aussi beaucoup d'autres peuples. Plusieurs détails indiquent entre le kshatriya et les autres clients du brahmane des différences notables (Senart, Castes, p. 119). Le kshatriya — comme son nom semble l'indiquer — protège la terre (kshàm tràyate) : d'où des vertus professionnelles; une morale militaire, parfois chevaleresque l. D'autres traits sont plus topiques : quelques-uns marquent une origine « autochtone ». La classe des nobles s'est largement recrutée parmi les chefs indigènes : d'où, vraisemblablement, la polyandrie admise chez les Nairs ou Nâyars, caste noble du Malabar, et pratiquée par les cinq Pândavas, les héros du Mahâbhârata, époux de Draupadï : aussi peu aryens que les Nairs 2. — La

de taureau, — Sur le sacrifice humain, Keith, JRAS, 1915, 130 ; Barth, I, 61 ; Hillebrandt, Ritual Literatur, 153; E. A. Gait dans Hastings, VI, 849.

Dans les sacrifices royaux sont encore visibles « les traces de l'ancienne signification nationale du rite, de la participation delà communauté aux actes du sacrifice et aux fruits qu'il doit procurer... » Le sacrifice est chose privée : mais quand le sacrifiant est un roi, sa maison se confond avec la tribu. {Barth II, 17-20). — Le roi est le protecteur des brahmanes (Aitareya VIII, 17).

1. « Hammïra, le dernier des Gohàns de Rathambhor (citadelle du Rajasthàn), assiégé dans son repaire par le sultan pathân de Delhi, Alân'd-dîn, et sommé de lui livrer une de ses filles et quelques officiers rebelles, aima mieux périr avec toute sa race, plutôt que de laisser porter atteinte aux deux biens suprêmes d'un chef rajpoute, la pureté du sang et l'inviolabilité de ses hôtes. Il procéda à la cérémonie du sak, c'est-à-dire qu'après avoir délié ses sujets de leur devoir de fidélité et détruit tous ses trésors, il fit monter sur le bûcher les femmes et les enfants de son harem ; puis dans une sortie désespérée, à la tête de ses fidèles, il chargea l'ennemi tête baissée et se fit tuer les armes à la main (Juil. 1301) ». — C'est le sujet d'un de ces poèmes historiques que Barth a comparés à la Henriade {Barth, III. 361).

2. Sur les Nairs, les Narae de Pline, Barnett, Antiquities, p. 114, Fawcett, art. Nayars dans Hastings IX, 256; JR> 1923, 265.

satî, c'est-à-dire la coutume de brûler les veuves, est essentiellement féodale *. Le kshatriya, en ce qui concerne le mariage, est à côté ou au dessus de la loi brahmanique qui reconnaît, en sa faveur, des exceptions : le mariage par rapt 2 et le mariage gandharva (le mariage secret par consentement mutuel, qui nous a valu la belle histoire de Çakuntalâ) sont réservés au kshatriya. La fille noble a le droit de choisir un époux (svayamvara : joli épisode de l'histoire de Nala)3. — En outre on ne voit pas, dans les sources

Un détail, curieux en lui-même, montre comment les barbares acquièrent droit de cité dans l'Hindouisme. — Les Nevars sont un clan tibétain qui s'installa au Népal vers les débuts du xne siècle : « Quand les Nevars, entrés définitivement dans la civilisation hindoue, se préoccupèrent de trouver des ancêtres sur le sol de l'Inde orthodoxe, les Nairs se présentèrent tout naturellement à l'imagination complaisante des généalogistes nationaux. L'analogie des deux noms: Nâyera, Nevàra, démontrait déjà jusqu'à l'évidence la parenté originelle des deux peuples ; en outre, si les Nevârs scandalisaient les brahmanes par leur indifférence au sacrement de mariage, les Nairs à l'autre bout de l'Inde... quoique admis dans l'organisation brahmanique et rangés comme kshatriyas parmi les castes nobles, conservaient fidèlement l'usage de la polyandrie, commune aux tribus himalayennes » (Lévi, Népal, 1,220.)

1. La sati (Anglais : suttee) « femme vertueuse » est la veuve qui est brûlée avec son mari. On peut discuter si le rituel védique autorise ou a autorisé ce suicide : il est certain que, d'après Rig, X, 28, 7-8, la veuve, après être montée sur le bûcher, doit en descendre et revenir chez les vivants. — La sati était en usage chez les Kathaioi; « dans la poésie épique, il y en a de fréquents exemples ; à l'origine, elle paraît avoir été propre à l'aristocratie militaire » {Barth, I, 63). Alfred Lyall, trad. Kerallain, II, p. 345, a des remarques cyniques mais assez justes sur la suttee: « Il y a quelques années, un Hindou noble de ma connaissance avait à sa charge les douze veuves de son père... » Bibliographie: Strabon, XV, 699. Diodore, XIX, 34 ; Thevenot (1665-1667) Cérémonies et coutumes des peuples idolâtres; Golebrooke, On the duties of faithful Hindu widow, Mise. Essays, 1, 140 ; Jolly, Uber die rechtliche Slellung der Frau bei den alten lndern, Ac. de Munich, 1876, p. 44), Recht und Sitte; Zimmer, Altindisches Leben, 328 ; Yule et Burnell, s. voc suttee (Thraces, Gètes, etc.); Garbe Beitrâge, 1903, p. 141, Die Witwenverbrennung.

2. Barth, IV, 125-126; Jolly, Recht und Sitte, 63 ; Albiruni sur l'exogamie, II, 155

3. P. E. Dumont, Histoire de Nala, conte indien, traduction nouvelle, Bruxelles, Lamertin, 1923.

anciennes, dans les usages modernes, qu'aucune loi d' endogamie divise la classe des nobles qui ne forment donc qu'une caste : les kshatriyas d'aujourd'hui, si pointilleux qu'ils soient et orthodoxes à beaucoup d'égards, restent à ce point de vue fidèles aux lois du clan.

L'Inde avait deux classes de nobles, les brahmanes et les guerriers ou kshatriyas. On a beaucoup spéculé, dans l'Inde et en Occident, sur les relations de ces deux classes, ici inventé des légendes, là bâti des théories *.

Les bouddhistes croient que, à tour de rôle, brahmanes et guerriers ont la prédominance : « Lorsque les brahmanes l'emportent dans ce monde, le Bouddha naît dans une famille de brahmanes; lorsque les kshatriyas l'emportent, il naît dans une famille de kshatriyas ». Çâkyamuni est né dans une famille de kshatriyas, car, dans la présente période de l'histoire du monde, les kshatriyas ont le pas sur les brahmanes. — Le Bouddha lui-même l'affirme, citant et approuvant une stance de Brahmâ Sanamkumâra : « Au point de vue des gens qui se préoccupent de la naissance, le kshatriya est le meilleur; mais celui-là est le meilleur parmi les dieux et les hommes qui

1. Voir Sknart, Castes, p. 168 : t On a laborieusement colligé les récits empruntés soit à l'épopée, soit aux Purânas... On y a dénoncé les vestiges de la lutte entre brahmanes et nobles pour la prédominance. Il est, sans scandale, permis de douter si tous reflètent réellement des souvenirs de ce genre... ». Néanmoins les relations ont pu être tendues entre les rois et les brahmanes qui, riches propriétaires, prétendaient à l'immunité fiscale. Voir par exemple l'histoire du Népal, ci-dessus p. 170, n. 1.

On voit dans le Mahâbhârata qu'un mauvais roi doit être tué comme un chien enragé (Hopkins, Epie Mythology, p. 184); mais c'est là une vue extrême ; il est plus décent de le contraindre à se faire religieux. L'histoire moderne du Népal montre qu'il est défendu de faire couler le sang d'un roi, mais qu'il est permis de le noyer.

possède la science et la moralité » *. (Digha, I, 99 et ailleurs). — La supériorité du kshatriya, ou tout au moins du roi, sur le brahmane, est reconnue dans de nombreux textes brahmaniques, dans le Mahâbhârata (III, 185, 25) où Brahmâ Sanatkumâra s'exprime à peu près dans le même sens que Brahmâ Sanamkumâra (Buhler, JRAS. 1897, p. 585) et clôt une vive discussion; aussi dans le Çatapatha, dans le Kâthaka, dans le Gautamasùtra : « Dans ces passages, contrairement à leur habitude d'exalter leur classe, les brahmanes reconnaissent les faits tels qu'ils se présentent dans les états hindous normaux ».

Nous saluons des kshatriyas dans les Xathroi ou Oxathroi ou Oxydrakai (= Ksudraka) des historiens d'Alexandre; on parle du « pays kshatriya », voisin du royaume de Sophites-Saubhùti, des « puissants kshatriyas qui, ayant repoussé la confédération Paurava-Abhisâra, n'étaient pas disposés à se soumettre au Grec sans combat » et défendirent vaillamment Sangalas. D'autres écrivains affirment que Kathayoi e= kshatriyas (Bevan dans Rapson, p. 371). Quoi qu'il en soit, Pânini signale dans cette région les Yaudheyas, « Guerriers », les Arjunâyanas, « Descendants d'Arjuna », le héros du Mahâbhârata ; nous avons des monnaies du Ier siècle avant notre ère marquées de leur nom, et aussi des monnaies des Râjanyas, « Royaux, Nobles » = kshatriyas; on retrouve les mêmes noms, désignant les peuples ou états à l'ouest de l'empire Gupta, dans une inscription du ive siècle

1. Khattiyo settho jane tasmin ye gotta patisarino. — Je ne suis pas satisfait des versions proposées: « The Khsatriya is best among those men who record their gotras » (Buhler) ; « The Kshatriya is the best of those among this folk who put their trust in lineage » ou bien t who trace back their gotras » ou bien « who refer back to their gotras » (Rhys Davids). J'admets, sans conviction, l'interprétation de E. Hardy: Der Iunker is der Erste is der Welt, Dort wo man auf Familiennamen hait. »

après J.-G. *. Nul doute que, depuis l'époque macédonienne, et sans doute longtemps auparavant, des principautés du type rajpoute se soient constituées là où des « royaumes » n'établissaient pas un État plus centralisé : « Ces communautés étaient des clans ou des groupes de clans militaires ; elles étaient gouvernées quelque fois par des rois, plus souvent par des oligarchies tribales » (Rapson dans Rapson, p. 528). On peut penser que les rajpoutes du moyen âge et des temps modernes continuent, sinon par la race, du moins par leur organisation et leur mode de vie, ces anciens clans militaires 2.

A l'est, l'histoire bouddhique et jaïna garde le souvenir des clans, Çakyas, Mallas, Licchavis, qui étaient quelque peu brâhmanisés et dont les origines purement aryennes sont contestables (voir ci-dessous, p. 225) : on a peu de détails sur leur organisation.

Dans les « royaumes », les kshatriyas formaient les troupes nationales ou mercenaires, occupaient des fiefs et des charges; ils étaient les cousins du roi.

1. V. Smith, The conquests of Samudragupta, JRAS. 1897, 886: (Les monnaies de la tribu (gana) Yaudheya seraient, dans l'ensemble, du ine siècle de notre ère); ibid. 1903, 685: The position of the autonomous tribes conquered by Alexander (avec une carte).

2. Sur les rajpoutes, Baines, Ethnography , § 27, — Tous les rajpoutes viennent du Rajpoutana (Entre Jamuna, Narbada et Satlej) : les invasions — Scythes (?), Hunas (?), Musulmans — ont eu pour effet de les disperser vers le Nord-Est et l'Est. — Pour être rajpoute, il faut se soumettre scrupuleusement aux règles brahmaniques : une bonne partie de la population de Manipour (Assam), les chefs militaires et leurs vassaux (en tout 180.000 personnes), ont été récemment reconnus comme rajpoutes. Tout Jat (cultivateursoldat) peut devenir rajpoute. — Si les familles princières du Rajpoutana se rattachent théoriquement aux races royales de l'épopée, on ne voit pas que leur filiation remonte légitimement au delà du ve siècle; tout indique l'origine extra-indienne des clans rajpoutes depuis le haut moyen âge. — Sur la vie du rajpoute, Alfred Lyall a écrit des pages captivantes (Asiatic Studies, trad. de Kérallain, Etudes sur les mœurs religieuses et sociales de l'extrême Orient, I, 1885, chap. VIII, Les états rajpoutes; II -III, 1908, Fontemoing).

§10. — Vaiçyas.

1. Aux brahmanes et aux princes, le Veda oppose les « clans », viças, pluriel de viç. Un texte rigvédique de la dernière manière emploie le terme oaiçya, dérivé du mot viç, « qui fait partie du clan ». — Par vaiçya, il faut, dans la théorie, entendre toute la classe des hommes libres, l'ensemble de la nation (Senart, Castes 153), les hommes qui, sans appartenir aux classes nobles, font partie de la société religieuse et politique. Gomme les prêtres et les nobles, les vaiçyas sont des Aryas et des dvijas, des « deux fois nés », parce que l'imposition du cordon et la prière védique leur confèrent une naissance spirituelle. — Il faut noter que le terme ârya, qu'on regarde à tort ou à raison comme un ethnique, prit et garda la signification de noble; pour les bouddhistes, il signifie saint; quant à l'épithète « deux fois né », elle fut réservée au brahmane seul.

2. A quelle classe sociale correspond le vaiçya de la théorie brahmanique? Cette question ne comporte pas une réponse précise; mais on peut faire à ce sujet quelques remarques.

Le culte brahmanique est un culte aristocratique. C'est un service divin accompli par les brahmanes dans la maison du « sacrifiant » au bénéfice du seul sacrifiant et des siens. D'autre part, l'initiation suppose un long apprentissage aux pieds d'un guru ou maître; l'installation du feu domestique, au mariage, est un rite compliqué; la longue suite des sacrifices ou obligatoires ou semi-obligatoires implique beaucoup de frais et beaucoup de loisir. — On peut croire que la classe des vaiçyas comprend, en théorie, les membres

de la communauté qui, en-dessous des brahmanes et des guerriers, vivent plus ou moins c< noblement », vivent religieusement, soumettant leur vie rituelle à la direction des brahmanes.

D'après les livres, les occupations et les devoirs du vaiçya sont l'agriculture, le soin des troupeaux et l'acquisition de la fortune (Mahâbhârata, v, 131) par le commerce et le prêt. Le travail (karman) est réservé au çudra (xn, 91, 14). — Le vaiçya est donc un bourgeois, un maître de maison, un propriétaire foncier, un industriel, un commerçant, l'homme des classes moyennes qui a pour serviteurs et main-d'œuvre les cadras. Souvent, le vaiçya est un seigneur, mahdjana, qui occupe une fonction dans l'État, soit comme chef du village (gràmanî) ou « mangeur du village » (gràmabhojaka), soit comme chef de sa corporation ou de sa gilde, soit comme banquier.

« Mais la caste, ou plutôt la classe moyenne des Vaiçyas, ce tiers état de l'Inde, composé des propriétaires des champs et des marchands des villes, comprenait toutes les conditions intermédiaires entre le bas peuple et la noblesse. D'un côté, par le petit commerce, il confinait aux gens de métier manuel; de l'autre, grâce à ses opulents banquiers, il avait ses entrées à la cour des rois. Ni si haut ni si bas... la couche sociale de ces (< maîtres de maison », boutiquiers du bazar ou gros fermiers des villages, à l'inépuisable charité desquels l'errante et mendiante communauté a dû de pouvoir si longtemps subsister » (Foucher, Gandhàra, n, 82). — Le vêtement indiquait la classe. Les sculptures du Gandhàra marquent le contraste que signale I-Tsing (671-695) : « Les laïques de l'Inde, fonctionnaires et gens de bonne condition, ont pour costume deux pièces d'étoffe blanche, tandis

que les classes inférieures et les pauvres n'en ont qu'une » (Foucher, ibid.) l.

§11. — Çûdras *.

1. On ne sait pas quel est le sens ou l'origine de ce mot. Il apparaît pour la première fois dans l'hymne védique où sont énumérés les quatre varnas : les çûdras sont nés des pieds de Brahmâ. Aussi, d'après la tradition juridique, n'ont-ils aucun droit : ils doivent « travailler de leurs mains » (karma çùdre, Mbh. xn, 91, 4); ils doivent servir les Aryas (v, 131, 30).

L'opinion générale des indianistes est que les çûdras sont des ennemis, des aborigènes réduits en esclavage ou admis aux confins de la société aryenne dans une position subordonnée : quelque chose comme des ilotes ou des périèques, distincts par la race et la couleur des conquérants (Rapson dans Rapson, p. 54).

— Les ennemis des tribus védiques portent le nom de dasyu, d'ailleurs aussi un nom des démons; le mot dàsa signifie « esclave » et paraît apparenté. « Probablement, le mot çûdra, pour lequel aucune interprétation ne s'offre, était à l'origine le nom d'une tribu dàsa particulièrement importante qui fut soumise par les Aryas » (Keith, dans Rapson, 86) 2.

Quoi qu'il en soit, et je me garde d'avoir aucune opinion sur ces points obscurs, la classe des çûdras

— « un simple ramassis d'esclaves » — n'a jamais existé que dans la littérature (Senart, Castes, 123,

4. Sur des t maîtres de maison » qui portent seulement un pagne, J. Przyluski, Funérailles du Bouddha, p. 408.

2. De même Garien, à Athènes, signifie esclave (Hopkins dans Rapson, 234).

Baines, Ethnography , p. 16) qui l'inventa pour en faire sortir, par la voie des mésalliances, un nombre infini de groupes sociaux de rang fort inégal.

A interpréter les livres de loi, les çùdras sont les pauvres gens, les travailleurs des villes et des champs, les métayers. On peut manger la nourriture que prépare le çùdra (Hopkins dans Rapson, p. 231, 234); il a droit à une part du profit agricole, pastoral, industriel de son travail (ibid., p. 287); il fait le commerce, acquiert des biens, devient riche (Keith, ibid.) 128, Hopkins, ibid., 285); la vie du vaiçya vaut cent vaches, celle du çùdra en vaut dix (ibid., 126): tous ses droits, calculés sur une échelle réduite, sont calqués sur ceux des classes supérieures {ibid., 248, 285). D'autre part, il est nettement spécifié que le çùdra n'a aucun droit et qu'on peut le tuer impunément (ibid., 134). Tantôt le çùdra est membre de la cité, tantôt il est rangé en-dessous des bêtes 1.

En fait, les classes inférieures se divisent en deux catégories, castes pures et castes impures : « celles de qui on peut accepter de l'eau, celles dont le contact la souille » (Senart, Castes, p. 49). Les premières comprennent tous les groupes d'origine honorable, exerçant des métiers honorables, dont le brahmane peut recevoir des dons, avec lesquels les gens bien nés peuvent entretenir certaines relations : ce sont les çùdras aniravasita, « non rejetés », dont les rangs supérieurs confinent socialement à la noblesse, parmi lesquels les brahmanes rangèrent les seigneurs grecs et scythes qui donnèrent à l'Inde des dynasties 2 ; — mais dont les rangs inférieurs confinent aux castes

t. Si un çùdra entend, même involontairement, la récitation du Veda, on verse du zing fondu dans ses oreilles; on lui coupe la langue s'il récite le Veda (Gautama, XII. 2).

2. On sait que Çùdra est devenu un titre très honorable, JRAS. 1923, p. 265.

impures. Celles-ci, les çûdras niravasita « rejetés » ou les « hors-caste », dont le contact souille irrémédiablement les ustensiles de cuisine et autres, sans parler de l'eau, sont les Candâlas, les Mâtangas, les gens qui sont en dehors de la vie sociale comme ils sont relégués en dehors des villes. Ils ont en main une cliquette par laquelle ils mettent en garde leurs contemporains contre leur impureté morale, « comme le lépreux de notre moyen âge contre sa contagion physique » (Foucher, Gandhàra, (i, 500, n, 8). — Leur abjection est due à leur naissance : le commerce avec une vrshali, fille d'une brahmine et d'un esclave, ne peut être effacé que par trois ans de bains et de jeûnes (Manu, xi, 179) ! ; souvent à leur métier : mais race abjecte et métier impur vont ensemble. Il est toutefois des métiers infâmes mais nécessaires : les blanchisseurs, les bouchers, etc., forment des castes placées très bas, mais qui, seules qualifiées pour leur office, sont nécessaires aux gens de bien 2.

1. Cette vrshaliest la femme noire d'Apastamba (I, 9, 27, 10), qui incite certains auteurs à croire à l'existence d'une colonie blanche dans le vieux Dekkhan.

2. Harisimha, roi de haute caste, est forcé de se réfugier au Népal : « Expulsé par les Musulmans des régions du Teraï, il avait eu soin d'amener, dans l'asile suspect qui lui restait seul ouvert au Népal, — pays de populations mêlées et de castes insuffisamment orthodoxes — les auxiliaires indispensables de la vie sainte: les maîtres de la science sacrée, les prêtres des divinités locales pour le service de l'àme, et pour le service du corps les médecins, les blanchisseurs et les bouchers; les uns n'étaient pas moins nécessaires que les autres. Confier ses membres, son linge, sa viande à des serviteurs que la loi n'autorise pas à ces divers emplois n'expose pas à de moindres risques que la négligence des devoirs les plus solennels. Harisimha ne voulait ni perdre son âme, ni perdre son rang » (S. Lévi, Le Népal, étude historique d'an royaume hindou, I, 228).

Que faut-il penser du JBrâhmamisme et de la caste? On est honteux de l'avouer, les jugements des indianistes sont, trop souvent, commandés par des préjugés qui paraissent ridicules. Les savants qui partout * smell Jesuistry • (Baines, Ethnography, p. 16) haïssent les brahmanes en qualité de prêtres et de jésuites. « La com-

paraison des Jésuites et de leurs visées théocratiques joue en général dans ces exposés un rôle véritablement excessif » (Senart, Castes, p. 178). Ecoutez R. Garbe : « De toutes les formes exclusives de gouvernement, la pire est le gouvernement des prêtres, car la prêtraille, avec plus de sans gêne que toute autre classe, sacrifie le bien du peuple à ses intérêts de classe. L'histoire universelle nous apprend, à satiété, la vérité de cette loi; mais surtout l'histoire de l'Inde » (Beitrdge zur Indischen Kulturgeschichte, 4903, p. 3). D'ailleurs, dit le même savant, tout progrès dans l'Inde est dû aux castes nobles et militaires; les brahmanes sont responsables de la formation des castes; ils ont, comme on voit dans l'Epopée, massacré les nobles; ils approuvent l'adultère, puisqu'ils affirment que l'adultère, commis au cours d'une session sacrificielle, en compromet l'efficacité. — Les observations de Lassen sur la caste sont plus modérées; toutefois Barth dit : %. Au point de vue politique et social, l'organisation de la vieille société indienne ne me paraît pas avoir eu le caractère oppressif, inflexible et rebelle à tout progrès qu'on est tenté de lui attribuer d'après M. Lassen » (III, 111, voir aussi IV, 103).

Que les brahmanes — qui se proclament les « dieux de la terre », à qui « tout a été donné par Brahmâ » et qui, volant, ne font que reprendre leur bien (Manou, VIII et Koça, IV, 68) — aient souvent abusé de leur dignité spirituelle, ce n'est pas douteux. Mais ils n'ont pas été les « mauvais génies » de l'Inde! Ils ont toujours prisé la pauvreté et l'ascétisme : « Celui-là, parmi les brahmanes, était considéré comme le plus digne qui ne vivait pas de sacrifices offerts pour autrui, mais d'épis glanés dans les champs ou de dons qu'il n'avait pas demandés » (Oldenberg, Bouddha, p. 13).

On a souvent vu dans le Bouddhisme une réaction contre le régime des castes, un mouvement e démocratique » et « laïque » : cette opinion, qu'on pouvait croire morte, est défendue dans la Cambridge History, p. 260. — Sur le Bouddhisme et la caste, voir Rhys Davids, Dialogues of the Buddha, I, p. 96; Divyàvadàna p. 396, 611; la Vajrasûci d'Açvaghosba (éd. Weber, Berlin, 1860; S. Lévi, J. As. 1908, I, 70; Winternitz, Geschichte, II, 209) Oldenberg, Bouddha, 150, 187; Majjhima, § 84; Barth, I, 416. — P. Laksmi Narasu, dans Essence of Buddhism (Madras, 1912) a un long chapitre sur le Bouddhisme et la caste (pp. 126-163): ses vues historiques sont contestables.

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