Quoi qu'en dise la tradition (Pischel, Gramma
observe dans la langue <r précanonique >, dans les titres scripturaires cités par Açoka, indiquent pour cette langue une date phonétiquement postérieure à la langue officielle d'Açoka : cette langue officielle est conservatrice: il y a des probabilités qu'elle représente, plus fidèlement que la langue c précanonique », la prononciation du Bouddha. (Voir le compte rendu de J. Bloch, JAs. 1911, II, 167).
1. Sur les « magadhismes » en pâli, Minayef, Grammaire pâlie (trad. Guyard, 1874) p. xxv; E. Muller, Simplified grammar of the Pâli langage, 1884, p. 44; Geiger, Pâli Literatur und Sprache% 1916, § § 66, 2 a ; 19. 4, 80, 82. 5, 98. 3, 105. 2, 110. 2, 111, 151, 159, 160, n 1, 163; Windisch, Congrès d'Alger, p. 280; Pischel, Grammatik der Prakrit-Sprachen, 1900, § § 16, 107, 344, 345 et Séances de VAc de Berlin, 1904, p. 807; Mahàvastu, I, 418; Oldenberg, Kuhn Z. 25, 315 ; Luders, Bruchstucke Buddhisticher Dramen.
tik, § 16, n. 8) — pour laquelle le pâli est La langue du Magadha *, la langue du concile tenu sous Açoka pour la canonisation définitive des écritures complètes — le pâli, langue du canon conservé à Geylan, n'est pas magadhien.
A l'ouest, le Bouddhisme parlait une langue littéraire ou le laghula du texte proto-canonique visé par Açoka (édit de Bhabra) devenait Râhula : cette langue prononçait r et non pas /, h au lieu de gh, cca au lieu de cya, et, au pluriel, avait o et non pas e; elle apparaît comme nettement occidentale par rapport à la mâgadhï ; elle est plus proche du sanscrit pour le consonantisme. C'est dans cette langue littéraire, le pâli, que la vieille tradition scripturaire fut traduite et complétée par la secte des Vibhajjavâdins (?), et devint un canon au sens propre du mot 2.
On n'est pas d'accord sur la province où le pâli s'est constitué. Le meilleur résumé de la question est dans Bloch, Formation de la langue marathe, p. 9. Par le fait, le pâli est une langue littéraire qui fut peut-être pour un temps la langue dominante dans « l'Eglise des quatre points cardinaux », et qui n'est pas sans avoir évolué; ses caractéristiques dialectales ou locales sont ambiguës. 11 ne s'est pas formé en orient, de cela au moins sommes-nous sûrs 3.
1. Et aussi la langue naturelle, celle que parlent les enfants abandonnés à eux-mêmes.
2. Sur l'histoire primitive des sectes et du canon — écoles du Magadha, du Videha, de Kauçàmbi, de Mathura, du Nord-Ouest, les recherches de S. Lévi (J As. 1912, II, 495) et de J. Przyluski (Légende de l'Empereur Açoka) apportent des indications fort intéressantes; mais presque tout reste à faire.
3. Oldenbekg, Vinaya Pitdka, Intr. p. xlviii, liv, (1879) rappelle les théories de Westergaard, Kuhn, etc., sur le caractère et le lieu primitif du pâli ; il se prononce pour « le sud des monts Vindhyas », pour l'Orissa.
E. Senart, Inscriptions de Piyadasi, n, 532 (1886). t Plusieurs traces de magadhismes apparaissent cependant dans les pins an-
5. Les écritures de l'école Sarvâstivâdin sont en sanscrit, en sanscrit généralement grammatical (Pischel, Iclikutsari, Ac. de Berlin, 1904, p. 811). 11 s'y rencontre des formations insolites et non-paninéennes, surtout dans les termes techniques. Plusieurs de ces termes, d'autre part, sont ou purement prâcrits ou refaits sur le prâcrit. — Les œuvres littéraires bouddhiques en sanscrit (par ex. le Divyâvadâna, le Sûtrâlakrnâra d'Asanga) témoignent d'une grande liberté à l'égard des usages classiques. Mathurâ et plus tard le Nord-Ouest furent les citadelles de l'école Sarvâstivàdin.
L'ancienne école des Mahâsâmghikas se sert d'une
ciennes inscriptions de Geylan; elles semblent témoigner que, comme on devait s'y attendre, c'est une sorte de magadhi qui servit d'instrument à la propagande de Piyadasi. Le canon singhalais prétend s'y rattacher ; une tout autre influence domine en réalité dans la langue où il est conçu, une influence probablement issue de l'ouest de l'Inde... »
Otto Franke, Pâli und Sanskrit, 1902. [Voir Speyer, Muséum, 1904, 420]. Le lieu d'origine ou de constitution du Pâli (p. 131-139) est dans le Malva, du côté d'Oudjeiri. — A peu près la même doctrine dans Sten Konow, Z D M G. 1910, p. 103, 114. — Approuvé mais avec réserves par Blogh, Langue Marathe, 1920, p. 9. Avec J. Przyluski, nous penchons en faveur de Kauçàmbî {Légende de l'Empereur Açoka, p. 74, 89).
E. Windisgh, Ueber den sprachlichen Character des Pâli, 1906 {Congres d'Alger, I, pp. 252-292) assigne au pâli, comme base dialectale, la langue du Magadha ; approuvé par Winternitz, I, 38, 43, 435 ; II, p. 10.
Grierson, Home of Literary Pâli, 1918: le Pâli est la langue de l'université de Taxila.
D'après Rhys Davids {Buddhist India, 1903. p. 153-4), il y avait un dialecte conversational (une lingua franca), le dialecte de Çravasti capitale du Koçala, employé par les fonctionnaires, les marchands, les classes cultivées du Kosala et des pays voisins, de Dehli à Patna, de Çravasti à Oudjein. Le pâli repose sur ce dialecte, et probablement sur la forme que ce dialecte avait prise à Oudjein.
Sur les langues du Bouddhisme, voir encore G. Bendall, Intr. au Çi/csasamuccaya, p. xiii-xvii et Minayev, Grammaire pâlie, p. xxxix.
Pour les Singhalais, le pâli (=r magadhi) est la langue primitive, la langue naturelle, Sp. Hardy, Legends of the Buddhists, p. 23 ; Max Muller, Science of languages, 1899, IV, 146; Pischel, Grammatik, % 16.
langue bizarre où sont mêlés sanscrit et prâcrit : c'est le « sanscrit-mixte » ou le « quasi-sanscrit ». La même langue dans les stances (gâthâs) des livres du Grand Véhicule: d'où le nom de « langue des gâthâs » qu'on a donné à ce jargon avant qu'on connût les ouvrages en prose qui l'emploient '. La prose des sùtras du Grand Véhicule était écrite dans ce même jargon, mais elle a été sanscritisée. On a de la Vajracchedikâ une édition en sanscrit et une édition (Asie centrale) pleine de fautes2.
Aucune explication satisfaisante n'a été donnée du sanscrit mixte. On voit bien que le sanscrit est une langue difûcile et que l'auteur des drames bouddhiques du Turkestan cherche vainement à la manier correctement: mais « l'ignorance d'adaptateurs maladroits » (Bloch, p. 10) rend compte insuffisamment des faits. Les stances du Lalita ou du Saddharmapundarika sont souvent faites de main d'ouvrier : les auteurs ont cependant mêlé — arbitrairement, dirait-on — deux langues, deux ou trois modes de flexion. C'est étrange. Au point de départ de ces usages, l'ignorance du sanscrit correct et le désir de parler sanscrit; plus tard une convention qui favorisait la paresse, qui, surtout, caractérisait une école.
1. Barth, Le Mahavastu, J. des Savants, août-octobre 1899, p. 6 du tiré à part; Bulletin 1885 (I, 377); Senart, Prakrits et sanscrit bouddhique, J As. 1882, i, 338; Sanscrit mixte et sanscrit classique, ibid., 1886, n, 318 (zr Piyadasi, II, 467); Mahavastu, passim ; Muir, Original Sanskrit texts, II1, p. 115-124; Wackkrnagel, Altindische Grammatik, p. xxxix ; Kern, Préf. de la trad. du Lotus, S B E. 21, p. xiv ; Winteknitz, Gesch. Ind. Lit. I, p. 43; Hoernle, Bower Manuscript, 1893-1912 (J B A S. 1913, p. 704); — J. Bloch, Marathe, p. 10 ; — Weber, Indische Literalurgeschichte, (1876), p. 319; — Rajendralal Mitra, JAS. Bengal, 1884, n° 6 ; — Ed. Muller, Der Dialect der Gathas des Lalitavistara (W dinar, 1873) ; Fr. Weller, Zum Lalitavistara, 1. Ueber die Prosa des Lalitavistara (Leipsick, 1915).
2. La langue bouddhique que connaît et critique Kumârila (Tantravârttika p. 235 suiv.) est mêlée de sanscrit, de magadhi, de langue du Dekkban.
D'après la tradition tibétaine, les Sarvâstivâdins se servaient du sanscrit (ce qui est exact); les Mahâsâmghikas d'une langue « ayant pour nature le prâcrit » (prakrtasuabhava) (ce qui doit correspondre au sanscrit mixte du Mahâvastu) ; les Mahâsammitïyas de Yapabhramça ou de la langue des yi-dvags (= prêtabhasa, bhutabhasâ), la langue des revenants ou des démons; les Sthaviras de la langue des Piçâcas mangeurs de chair, ou de la « récitation moyenne » (hbrin du hdonf) *.
1. Siddhanta approximativement traduit par Vassiliev, Buddhismus, p. 294; d'après Csoma (Burnouf, Introduction, 446), ce sont les Sammitiyas qui se servent de la langue des Piçacas. — Nous n'avons malheureusement aucun texte pracrit qu'on puisse attribuer soit aux Sthaviras soit aux Sammitiyas (parmi lesquels les Vatsiputriyas et les Avantikas).
[Une tradition fait naître Vatsiputra dans le Cachemire, mais place dans le Maru (Marwar) le concile où il fut condamné].
Grierson cherche la base dialectale du pracrit que les grammairiens appellent paiçaci, dans un petit groupe de parlers himalayens ; à tort (JBloch, Marathe, 11, 22, 28). Il est bien douteux que cette langue soit un parler local (Senart, Piyadasi, II, 499, 801, Lagote, Essai sur Gunadhya, 47). De tous les parlers, c'est le plus proche du sanscrit : on s'amuse à parler en même temps paiçaci et sanscrit par un heureux choix de mots pareils dans les deux idiomes (Pischel, § 27).
J. Bloch a établi l'origine locale du dialecte du MS. Dutreuil de Rhyns {Marathe, p. 10) : Penjab occidental.
Une stance philosophique citée par Gandrakirti (Madhyamakavrtti, p. 222) est donnée par Kumarila {Tantravarttika, p. 171) comme un exemple de mauvaise langue, pire que l'apabhramça.
§ 1. — Marche vers l'est de la civilisation brahmanique.
Les seules données un peu précises et sûres que nous possédions sur les temps anciens sont celles relatives à la civilisation védique 4. Le Veda (hymnes et commentaires liturgiques ou Bràhmanas) nous fait connaître les Aryas installés au Penjab et nous montre la marche de la civilisation aryenne, plus précisément brahmanique, vers l'orient (haut bassin du Gange et au-delà).
1. Parmi les indianistes plusieurs continuent à croire avec Max Millier, Weber, Barth, etc., que le pays du Rigveda est le Penjab, « pays des cinq rivières », nom donné à date assez basse au bassin supérieur de P Indus: « C'est un fait que les seules données géographiques du Rigveda impliquent une grande connaissance du bassin de l'Indus, y compris sa partie
1. On trouvera dans le chapitre suivant quelques éclaircissements sur la littérature védique.
occidentale [?], et seulement une très faible du bassin du Gange ». (Barth, II, 248) l.
Parmi les rivières, la Kubhâ ou rivière de Caboul (v. 53, x. 75), la Suvastu qui est le Svât (vin, 19), le Krumu (v. 53, x. 75) et la Gomatï (vm. 24, x. 75), c'est-à-dire le Kurram et le Gumal, tous affluents occidentaux du Sindhu ou Indus, « la Rivière » (très souvent nommée); puis les « cinq rivières » : la Vitastâ (Hydaspe, Vyath, Jhelam, x, 75), l'Asiknï (SavSxpoçayoç, transcr. de Candrabhâga, ou 'Axeai'vTiç, Chenab, x. 75), la Parushnï ou Irâvatî (moderne Ravi?), la Vipaç (Béas), la Çutudrï (Satlej) nommées trois ou deux fois. Ensuite, la Sarasvatî « l'Aqueuse » nommée un grand nombre de fois, une fois avec la Drshadvatï « la Pierreuse » et l'Apayâ (ni. 23). Enfin la Yamunâ (iv. 52, vu. 18, x. 75) et le Gange (x. 75) 2.
Ce qu'on devine de la faune et de la flore du Rigveda indique la même région : le tigre est inconnu ; les carnassiers sont le lion et le loup ; l'éléphant, « la bête qui a une main », est peu familier ; le riz n'est pas mentionné. Enfin, trait à signaler, le chameau, le camelus bactrianus, apparaît souvent dans les morceaux nommés dânastuti, « louanges adressées par les prêtres aux donateurs », qu'on tient pour relativement modernes : or, le chameau, originaire de Bactriane, ne se rencontre dans l'Inde que dans le
4. roth, Zur Geschichte und Lileratur des Veda (1846) p. 136, Zimmer, Altindisches Leben, 1879, p. 12, Vivier de Saint-Martin, Etude sur la géographie... du Nord-Ouest de l'Inde, 1860, Lassen, Indische Alterthumskunde, I. 643 (1867), Barth, I. 47-48, Keith dans Rapson p. 116, Hopkins, Religions, p. 32.
2. La plupart de ces rivières ne figurent que dans X. 75, qui est un hymne aux rivières; d'autres dans les hymnes relatifs àSudâs, voir ci-dessous, p. 211. — M. A. Stein, On some river names in the Rigveda, JRAS. 1917, 91-99 ; Hopkins, The sacred rivers of India, Mélanges G. H. Toy (1912), p. 216.
Penjab. Les traducteurs du Rig ont traduit ustra « bœuf, buffle », par un souci condamnable d'élégance; et on oublie généralement le chameau qui fait argument irrésistible dans cette controverse (S. Lévi, Notes chinoises sur VInde, BEFEO., 1904, 52).
Mais la météorologie du Penjab correspond-elle à la météorologie du Rig ? La pluie joue un grand rôle dans le Rig, et M. Hopkins, au cours d'un voyage qu'il a fait dans l'Inde, a trouvé le Penjab beaucoup trop sec « pour la production de chants où il est tant question de pluie »; aussi M. Hopkins assigne les hymnes pluvieux au bassin du Gange. M. Keith pense que le Penjab ne justifie pas le tonnerre, la foudre, les chutes d'eau diluviennes du Rigveda : « car, pendant la saison des pluies, il n'y tombe que de gentilles averses » : toutefois, trop philologue pour oublier l'ignorance où le Rigveda est du bassin du Gange, il place la composition de l'ensemble des hymnes à l'extrémité orientale du bassin de l'Indus, au sud d'Ambâla, sur les rives de la moderne Sarsûti, c'està-dire de la rivière que l'époque brahmanique nomme Sarasvatï *.
L'argument de la pluie est peu décisif: « dans un pays aride, la pluie n'en est que plus précieuse ; il pleut d'ailleurs au Penjab, le long des montagnes ; la mousson s'y fait encore sentir, parfois avec violence » (Barth, II, 248). Dans l'ensemble du Penjab, entre 30 et 90 cent, de chute annuelle ; jusque 150 dans la région des collines.
Quant à la Sarasvatï du Rig, on doute s'il faut
1. Hopkins, J. Am. Or. Soc. XIX (1899), p. 19, Home of the Rigvedie Indians, The Punjab and the Rigveda; Pischel, Vedische Studien, II, 218, III, 152 ; Keith, Vedic index, I, 468, et apud Rapson, p. 79.
Parmi les noms de peuples, les Gandhâras sont bien localisés (Rapson, p. 321) ; d'autres sont plus douteux (ibid. p. 87).
avec Max Miïller, que suit M. Keith, l'identifier avec la Sarsùti, avec la Sarasvatï de Page brahmanique, la petite rivière sacrée née des hauteurs au sud d'Ambalâ, qui, avant d'arriver à J'Indus, se perd dans les sables, — « perte de la Sarasvatï » ou vinaçana — et qui marque la limite orientale du pays propre aux brahmanes, du pays sacré (brahmâoarta) . — La Sarasvatï du Rigveda est une grande rivière, la plus grande des rivières ; la Sarasvatï du Brahmanisme, dont le bassin est étroit et sans contact avec les neiges, n'a jamais été qu'un cours d'eau de second ordre. Aussi Roth et Zimmer, approuvés par Barth (iv, 137), tiennent-ils que la Sarasvatï du Rig est l'Indus : Sarasvatï signifie « celle qui a de l'eau ». Ce même nom a été donné à la rivière d'Arachosie, qui est iranienne aujourd'hui et depuis longtemps, la Harahvaitï (Haraouati) : certains védisants (Hillebrandt notamment) croient que la Sarasvatï du Rig n'est autre que cette actuelle Haraouati.
Mais nous sommes disposés à croire que la collection du Rig contient des morceaux de provenance diverse. Dans l'ensemble elle serait du Penjab ; des pièces rédigées en orient, vers le Gange, y auraient été incorporées. La mention de Sarasvatï — Drshadvatï — Apayâ (Sarsutï — Chantang ? — rivière de Thanesar) (ni. 23) nous mène à ce district d'Ambalâ: ici la Sarasvatï est certainement la Sarsûti. La suite de l'histoire du Védisme prouve que « la civilisation tendait à se localiser dans le pays entre Sarasvatï et Drshadvatï; mais bien que ce fut là l'habitat des Bharatas, d'autres tribus, y compris les « cinq tribus », résidaient dans le Penjab » (Keith, dans Rapson, p. 116).
2. Le seul événement, de caractère historique ou légendaire, qu'on devine à travers les allusions frag-
mentaires des Hymnes (vu, 18, 33, 83) est la « bataille des dix rois » (Oldenberg, Veda, 140, 246; Keith dans Rapson 81-84). — D'après l'interprétation la plus vraisemblable, ce fut un conflit entre les Bharatas — « un des plus anciens noms qui aient servi à désigner l'ensemble des tribus aryennes de PInde » (Levi, Théâtre indien, n, 51) — tribu établie sur la Sarsùti-Sarasvatï, et les tribus du nord-ouest. Avec l'assistance de son chapelain Viçvâmitra « l'ami de tout le monde », le roi des Bharatas, Sudâs (dont nous connaissons les deux prédécesseurs) avait vaincu les clans de la Satlej et du Béas : il eut le tort de se brouiller avec son prêtre et de le remplacer par Vasistha. Pour se venger, Viçvâmitra confédéré contre son ancien patron dix tribus, dix rois, que Sudâs, aidé par Vasistha, défit sur les bords de la Ravi (Parushni). De ces dix tribus, cinq sont peu connues — ou pour mieux dire sont inconnues : Alinas (du nord-est du Kafiristan ?), Pakthas (qui auraient quelque chose de commun avec les Pakthun de l'Afghanistan?), Bhalanasas(dont on rapproche le nom de celui d'une passe célèbre, celle de Bolan), les Çivas (demeurant vers l'ïndus) et les Vishânins ou « Cornus ». Les cinq autres sont nommées ailleurs dans le Rig et on les retrouve dans les Brâhmanas, dans l'Epopée : Anus, sur la Parushnï, qui auraient eu pour prêtres l'illustre famille des Bhrgus, et Druhyus, Turvaças et Yadus, et enfin les Pûrus : ces cinq tribus seraient les « cinq tribus » dont parle le Rig1, une confédération établie à l'ouest immédiat des Bharatas. — Après avoir défait les ennemis de l'ouest, Sudâs eut à combattre et combattit victorieusement un roi Bheda qui comman-
1. Explication très douteuse; les cinq t tribus » du Rig paraissent être cinq classes d'hommes qui ont droit au feu, au Soma. — Roth, Geldner, Zimmer, Koith, etc. : autant d'avis différents.
dait les Ajas « Chèvres », les Çigrus, « Radis » et les Yaksus. Sudâs massacra ces barbares, dont les noms révèlent, croit-on ou dit-on, l'organisation totémique, sur les bords de la Yamunà.
J'ai pieusement répété la leçon que nous enseigne M. Keith, fort habile à mettre en œuvre des données d'interprétation malaisée. 11 peut se réclamer d'Oldenberg qui, comme lui, pensait que le Rig contient de l'histoire, du moins, de l'histoire légendaire : 01denberg allait même plus loin, disant qu'avec Sudâs, Vasistha et les Tritsus « nous entrons tout à fait dans la période de l'histoire ». Barth, relatant cette opinion, concluait : « Je suis obligé de dire que je n'en crois pas le premier mot » (iv. 268) !.
3. Dans la géographie brahmanique de l'époque classique (Manou), le « pays sacré », brahmâvarta (Manou, n. 17), c'est le district de la Sarasvatï, entre la Sarsûti et la « Pierreuse ».
Immédiatement au sud-est, le « pays des voyants ou sages sacrés », brahmarsliideça (Manou, n, 19) qui comprend la plaine entre Yamunâ et Gange et le district de Mathura. Un autre nom du brahmarshideça est « champ des Kurus », kurukshetra : on pense que les tribus des Bharatas et des Pûrus, distinctes dans le Rigveda, se sont confédérées et assimilées pour former le peuple des Kurus, dont les princes descendent des rois des Bharatas et des rois des Pûrus. — A côté des Kurus, les Çùrasenakas (à Mathura), les Pancâlas, les Matsyas « Poissons », d'autres peuples encore,
1. Pour Barth, tous ces personnages, Sudâs, son père ou arrière grand-père Divodâsa, et sans doute les dix ou douze rois qu'on range dans la dynastie des rois Pîïrus, doivent être comparés, pour le caractère historique, à Pélops, Achille et Agamemnon. — Les noms ne sont pas fictifs, et on peut les tenir comme terrestres et humains: nous avons ici des souvenirs épiques versés dans des hymnes composés en l'honneur de quelque souverain à une date quelconque et postérieure aux temps « védiques ».
sans attaches dans le Rigveda. — Le kurukshetra est le pays du Brahmanisme: c'est là que le rituel védique fut complété et perfectionné, que le Rigveda et les autres collections des textes sacrificiels furent compilés, que les commentaires liturgiques prirent forme. Le brahmàvarta et le brahmarshideça constituent la partie occidentale du madhyadeça, le « pays du milieu » (Manou, n, 21) qui s'étend jusqu'au prayàga, le lieu sacré où la Yamunâ se jette dans le Gange. (Allahabad).
Enfin, débordant à l'est, au sud et à l'ouest le brahmàvarta, le « pays des Aryas » (âryâvarta), de la mer occidentale à la mer orientale et desHimâlayas aux monts Vindhyas : c'est la région où fréquente l'antilope noire, où les brahmanes ont le droit d'habiter, où on parle la langue des Aryas (âryabhâshâ) opposée à la langue des barbares, mlecchas.
Nos sources ne fournissent, au point de vue de l'histoire proprement dite, que de maigres allusions; mais on voit assez bien comment la carte du brahmanisme s'est constituée.
Le Penjab ne joue aucun rôle, semble-t-il, dans le développement littéraire : le centre de la civilisation védique a glissé vers l'est. Aux temps plus récents (Mahâbhârata) la « région des cinq rivières » — ce nom n'apparaît pas avant l'épopée — est un pays où toutes bonnes mœurs sont perdues; nous ne doutons pas que des immigrés ou envahisseurs iraniens ou scythes ne soient visés dans les sanglantes invectives dont les gens de l'ouest sont l'objet (S. Lévi, BEFEO. 1904, p. 55). Déjà dans les Brâhmanas, et sans doute pour la même cause, ils ont mauvaise réputation (Barth, i, 48, Hopkins, Sacred Rirers, p. 217); le sorcier de l'Atharvaveda (v, 22, 14) délivre son client de la fièvre en envoyant la fièvre chez les Gandhâris et
les Mûjavants, chez les Mâgadhas et les Angas, peuples de l'ouest et de Test qui font, à cette époque, figure d'étrangers.
Ce n'est pas non plus exactement dans le « pays sacré » (brahmâvarta) que les savants placent les grandes écoles brahmaniques. Cette région est d'ailleurs familière à nos sources. On parle pour la première fois de la « perte de la Sarasvatï » (vinaçana) et du lieu de sa réapparition, à quarante jours de marche; et c'est de la Sarasvatï que le feu sacré a commencé sa marche vers l'est.
C'est dans le bassin du haut Gange et de la Yamuni, parmi les tribus des Kurus et des Pancâlas qui réunies forment un peuple, que s'est crystalisé le Brahmanisme : « Là le sacrifice est parfait, la langue est la meilleure, les rois sont des modèles et furent rituellement consacrés, les brahmanes sont les plus savants; là les recueils sacrificiels et les commentaires liturgiques paraissent avoir tous pris leur forme définitive, même lorsque, comme le Çatapatha, ils mentionnent les prêtres et les rois de l'orient » (Keith dans Rapson, p. 119). La description des sacrifices, la légende des rois sacrificateurs, plusieurs détails mentionnés par hasard, montrent une civilisation déjà complète et, sous bien des rapports, raffinée : il y a des « villes )), Asandïvant chez les Kurus; Kâmpïla, Kauçambï sur la Yarnunâ ; Kâçï, depuis Bénarès du nom de sa rivière.
Le pays des Madras (entre Chenab et Ravi) et des Madras septentrionaux (Kaçmïr ?), celui des Matsyas (Jaïpour) dont les rois sont pieux et puissants, le Vidarbha (Berar) n'apparaissent que dans la portion la plus jeune de la littérature védique. Les monts Vindhyas n'ont d'autre nom que « montagnes du sud » dans l'Upanishad qui, la première, en parle. Vers
Test, Bénarès et le Kosala (Oude) sont des conquêtes anciennes du Brahmanisme. Le Magadha qui, à l'époque du Bouddha, était brâhmanisé (réserves de Keith sur ce point dans Rapson, p. 123), est dans le Veda un pays éloigné et dépourvu d'intérêt. — Une légende curieuse semble attester le souvenir d'une époque où le sacrifice n'était pas encore célébré à l'est de la Sadânïrâ « Celle qui a toujours de l'eau », rivière qu'on identifie, à tort ou à raison, avec la Gandak, affluent septentrional du Gange à la hauteur de Patna, et qui séparait le Kosala et le Videha (Bihar septentrional) *. Le Çatapatha (i, 4, 1, 10) raconte que le Feu (agni), suivi du roi Mâthava le Videgha (c'est-àdire le héros éponyme des Videhas), partit de la Sarasvatï vers l'est, franchissant toutes les rivières : mais il s'arrêta devant la Sadânïrâ: « Les brahmanes dans les temps anciens ne franchirent pas cette rivière, pensant : « Le Feu n'a pas brûlé au-delà ». Maintenant, toutefois, il y a beaucoup de brahmanes à l'est : c'était jadis une mauvaise terre, un sol marécageux, car le Feu ne l'avait pas pratiquée. Maintenant c'est une terre très cultivée, car les brahmanes, au moyen du sacrifice, l'ont soumise au Feu. La Sadânïrâ reste grosse en été; elle est très froide, car le Feu ne l'a pas traversée ».
Au-delà de la Sadânïrâ sont les Videhas (face au Kosala, Bihar septentrional), et les Magadhas (Patna, Bihar méridional).
Ce pays de Videha, à l'époque du Çatapatha, passait pour tout brahmanique, car son roi Janaka — qu'on identifie avec le père de Sïtâ — y joue un grand
4. Sur la Sadanira, Eggeling, Çatapatha I, p. 104. Sayana fait de la Sadanira la rivière Karatoya « l'eau de la main de Çiva » (Kuretti), mais le texte parle d'une rivière entre le Kosala et le Videha, et qui est probablement la Gandak.
rôle, presqu'aussi grand que celui assigné à Janamejaya, roi des Kurus, auquel suivant la tradition le Mahâbhârata fut pour la première fois récité. Un des personnages notables des Upanishads est le roi de Bénarès, Ajâtaçatru !, qu'il n'est pas interdit d'identifier avec le roi du même nom, souverain du Magadha, contemporain du Bouddha 2.
La littérature védique représente le travail de siècles nombreux : nous avons noté ci-dessus une bonne partie des données légendaires qu'elle contient, peu de chose en vérité. Il est impossible d'en dégager une histoire ou une chronologie. Du moins n'ontelles pas été arrangées. — Le silence que gardent ces textes sur bien des peuples et des villes semble indiquer le caractère traditionaliste des écoles brahmaniques plutôt que la très haute antiquité de leur rédaction 3.
§ 2. — Age du Veda.
Le débat, ouvert à l'aube de l'indianisme, sur la date des diverses parties de la littérature védique, n'est pas clos.
1. Mais cette identification, proposée par Burnouf, n'est pas certaine! A. Keith la repousse avec quelque mépris. — Ajâtaçatru, roi de Magadha, a, nous dit-on, étendu son pouvoir sur Bénarès : que, dans FUpanishad, il soit roi de Bénarès, cela ne fait pas difficulté.
2. N'oublions pas que les documents qui mettent en tète à tête Ajâtaçatru et le Bouddha sont postérieurs de plusieurs siècles au Bouddha.
3. Le Çatapatha (XIII, 5, 4) et l'Aitareya (VIII, 2, 23) donnent des listes de rois ayant célébré les grands sacrifices. — Nous avons mentionné (p. 130) la citation de peuples méridionaux, voir cidessous, p. 217. — On discute si Balhika est Bactres (Keith, Rapson, p. 124; ci-dessus, p. 88). — Les royaumes d'Avanti (Ujjain, Oudjein, Ozene), de Nisadha (Malva), du Saurastra (Kathiavar) sont de langue aryenne depuis longtemps.
Quelques savants pensent que des indices chronologiques solides sont fournis par les tablettes de Boghaz- Keui — nous nous sommes expliqués là-dessus — et par les faits astronomiques mentionnés dans les vieux textes (voir ci-dessous p. 222).
En général — et bien à tort à notre avis — on croit utile de supputer les siècles qu'a réclamés le développement de la littérature védique et l'expansion du brahmanisme. On admet, à la légère, que le Bouddhisme et le Jaïnisme sont nés de la doctrine de la transmigration et du spiritualisme pessimiste élaborés par les docteurs des Upanishads. D'autre part, avec Buhler, on place avant Pânini (reporté au ive siècle), parce que leur langue est incorrecte, les Sûtras (livres de la coutume), et notamment les Apastambasûtras qui appartiennent à une école du Dekkan : ce qui place trois, quatre ou cinq siècles avant notre ère la pénétration brahmanique dans les pays du Sud !. On obtient ainsi le terminus ad quem: avant le Bouddha, l'évolution philosophique du Veda était achevée ; les ouvrages les plus récents de la littérature védique, les Sûtras, existaient en multiples recensions. — Ceci
1. Sur les pays du Sud. Aitareya brâhmana, VII. 18 (Andhras nommés en compagnie des Çabaras, etc); (2) Baudhâyana, I, 1, ordonne un sacrifice aux hommes qui ont été au Kalinga (3) Panini, IV, 2, 98, explique dakshinàtya « qui vit dans le Sud » ; (4) Kâtyâyana, ad IV, 4, 75, parle des Colas et des Pandyas, peuples et rois du Sud ; (5) Açoka a pour voisins ou feudataires (sur le sens de pratyanta, Lévi, Népal) les Colas, les Pandyas, le Kerala ; de son temps le Kalinga était âryanisé et brâhmanisé; (6) Les reliques de Bhattiprolu (200 av. J.-C) montrent que le pays entre Godâvari et Krishna est âryanisé dans quelque mesure. — « La brahmanisation de l'Inde du Sud était un fait accompli longtemps avant l'époque où commence l'histoire authentique de l'Inde avec la conquête du Penjab et du Sindh par les Perses », car les Sûtras d'Apastamba ont été rédigés dans le sud, représentent une école du sud, et nous devons les placer avant 300, probablement avant 450 ou 500. (Buhler, Sacred Laws of the Aryas, I, p. X 1). Opinion discutable et discutée.
posé, on remonte des Upanishads aux Brâhmanas, de ceux-ci aux collections védiques du Yajus, etc. ; ensuite au Rigveda seconde manière, enfin au Rigveda ancien.