I. — Diverses opinions
1. Max Millier (Rigvedasamhità, IV2 p. vu) a distingué quatre périodes: (1) Sùtras, manuels du rituel et de la coutume, depuis 600 jusque 200 avant notre ère; (2) Bràhmanas, commentaires liturgiques, de 800 à 600 ; (3) période des Mantras (fin du Rigveda et autres collections de textes sacrificiels), de 1000 à 800 ; (4) période des Ghandas (partie ancienne du Rigveda) de 1200 à 1000. — Mais, dans les Gifford Lectures (1892), il précise : ces dates sont des dates minima : « Si les hymnes du Rig ont été rédigés 1000, 1500, 2000 ou 3000 ans avant notre ère, aucune force humaine ne le précisera » (cité par Winternitz, I. 249).
2. Ed. Meyer, exprimant une opinion très répandue, place les plus anciens morceaux du Rigveda « pas beaucoup après 1500 ».
3. Voici, presque textuellement, mais en abrégé, les considérations qui déterminent M. Winternitz (I. 258) à reporter très haut tout l'ensemble de la littérature védique :
Au ine siècle les inscriptions d'Açoka montrent que les Aryas avaient pénétré dans le sud. Les écoles védiques de Baudhâyana et d'Apastamba sont du sud: ceci prouve que la colonisation aryenne de cette contrée doit remonter au vne ou au vme siècle. Donc il est impossible de placer les Aryas, vers 1200 et même vers 1500, dans le nord-ouest et en Afghanistan: « Il est simplement ridicule de supposer que, au cours de
FAITS HISTORIQUES OU SEMI-HISTORIQUES 219 cinq, six et même huit siècles, le peuple aryen ait pu, malgré ses divisions et ses luttes intestines, conquérir les 123.000 milles carrés de l'Inde propre, fonder des états et les organiser sur le même patron » (Bûhler) — Oldenberg dit, il est vrai (ZDMG. 49, p. 479), que sept siècles, cela fait beaucoup de temps, et que, en quatre siècles, l'Amérique a beaucoup changé. Mais la comparaison ne vaut pas. Nous savons que les Aryas se battaient entre eux; qu'ils avancèrent lentement; que, à l'époque du Rig, ils étaient installés dans l'extrême nord-ouest et en Afghanistan oriental où la composition du Rig a réclamé des siècles : entre la rédaction des hymnes les plus anciens et la constitution de l'hymnaire, entre la constitution de l'hymnaire et les Brâhmanas, il s'est passé des siècles. Quant aux Brâhmanas, la division des écoles, les longues dynasties des maîtres auxquelles les écoles se rattachent, la mention des maîtres des temps antérieurs, tout indique que leur élaboration a demandé des siècles. Les Upanishads enfin supposent une longue tradition ponctuée par des générations de docteurs. Et, à l'époque des Upanishads, les Aryas ne tenaient qu'une petite partie de l'Inde. En vérité, n'en déplaise à Oldenberg, sept siècles, ce n'est pas beaucoup pour tout cela !
En réalité, la période védique s'étend depuis un temps indéterminé jusque 500 avant notre ère (date des Sûtras). Les chiffres qu'on rencontre trop souvent dans les manuels, 1200-500, 1500-500, 2000-500, ne sont nullement justifiés. La seule date justifiée est celle du terminus ad quem, 500. Et les recherches des dernières années permettent d'ajouter: il est vraisemblable qu'il faut lire 800 et non pas 500. Quant à la date initiale, elle tombe plus vraisemblablement dans le troisième que dans le deuxième millénaire. C'est le service incontestable de Max Millier d'avoir
montré que le Bouddhisme suppose toute la littérature védique. Mais, à mieux connaître la littérature bouddhique, nous avons appris qu'elle suppose les livres « annexes du Veda » (vedânga) et encore un haut développement de la littérature et de la science brahmaniques. — D'ailleurs le Bouddhisme n'est pas seul en cause: avant le Bouddha, des sectes ont nié l'autorité du Veda. On doit admettre que le premier fondateur des Jaïnas est de 750. Biihler considère la secte des Bhâgavatas — les adorateurs de Bhagavat-Krishna, des hérétiques du Brahmanisme — comme fort antérieure aux Jaïnas (JR AS. 1911, p. 900).
4. Keith (dans Rapson, 113, 147) pose en principe que Pânini, vraisemblablement, n'est pas postérieur à 300 et que la liberté grammaticale des Sûtras indique que ces livres sont antérieurs à Pânini. Les Sûtras les plus anciens sont antérieurs à 400 et probablement de beaucoup.
D'autre part, le Bouddhisme suppose le plein développement de la croyance à la transmigration et du pessimisme : il est donc postérieur aux Upanishads où est élaboré le dogme de la transmigration considérée comme douloureuse. Donc les Upanishads du type ancien ne sont pas postérieures à 550, ou plutôt à 600. — Les Upanishads sont au bout des Brâhmanas qui doivent avoir commencé vers 800.
Les dieux de Mitani ne peuvent être regardés comme des dieux importés du Penjab védique : ils ne fournissent aucun renseignement sur la date du Rigveda. Les renseignements astronomiques du Rigveda sont sans valeur. Reste, pour déterminer la date du Rigveda, à se faire une idée du développement de la civilisation et de la littérature védique. Les Brâhmanas commençant en 800, les hymnes les plus anciens du Rig, par exemple les hymnes de l'Aurore, ont pu
FAITS HISTORIQUES OU SEMI-HISTORIQUES 221 être composés dès 1200. D'après les données dont nous disposons, il est impossible de reporter le Rig pins haut et si l'Avesta est du vie siècle, comme on le soutient'pour des raisons sérieuses quoique non décisives, il faut rajeunir le Rig, car Rig et Avesta sont s. proches au point de vue linguistique qu'on ne peut imaginer un grand écart chronologique entre les deux
livres. ,
5 Tout n'est pas à laisser dans ces remarques, du moins dans celles de M. Keilh. On doit placer Pan.n. au me siècle, mais il représente une longue tradition. La question cependant n'a pas d'importance en ce qui regarde la date des Sûtras dont quelques-uns lui sont très postérieurs. Des fautes contre la grammaire ont été commises après Panini comme avant. — La date des Sûtras d'Apastamba est douteuse. - Le bouddhisme et le jaïnismc supposent une longue tradition ascétique, la croyance à la transmigration, etc. ; de même, les sectes des Bhagavatas, etc. sont fort vie.lles Mais les sectes ascétiques ne dérivent pas des Upanishads; la doctrine de la transmigration n'est pas née chez les brahmanes. Il n'y a aucune raison péremptoiro de placer les Upanishads avant l'époque dite bouddhique. - D'autre part, on peut placer le Bouddha deux siècles avant Açoka - opinion très inoffensive : mais nous ne savons rien des dates du Bouddhisme d'avant le Bouddha, comme nous ignorons la date des écritures bouddhiques.
Si on établit une période Rig, une période Atharva- Yajus, une période Bràhmana, on conclut à un développement peu vraisemblable. Les Brâhmanas, première manière, ont commencé avec le Rig quoiqu'ils n'aient été fixés que longtemps après le Rig. — Ce grand travail sacerdotal a duré longtemps, qui en doute? et il était achevé avant la rédaction des an-
ciennes Upanishads. Mais c'est pur jeu d'esprit de chiffrer les siècles pendant lesquels il s'est prolongé. Nous ne pouvons nous faire aucune idée du temps qu'a exigé l'âryanisation et la brâhmanisation de l'Inde. — On sait que, au cours du xixe siècle, les progrès de la brâhmanisation, dans l'Inde centrale, ont été très rapides : beaucoup de provinces de l'Inde étaient munda et non brahmaniques à une époque qui n'est pas très éloignée de nous.