CHAPITRE II a Indo-européens
§ 1. — Le peuple indo-européen.
Prenant point d'appui, d'abord et presque exclusivement sur la linguistique et les documents littéraires (Veda, Homère, etc.), ensuite sur les résultats que sont supposés fournir la paléontologie, l'ethnographie et le folklore, les savants ont décrit, avec des détails, les gens qui parlèrent la langue mère. Ils ont défini leur race, leur habitat, leur époque, leur civilisation ; ils ont construit une mythologie, une religion, une sociologie indo-européenne; ils ont supputé la succession et calculé les détours des migrations.
1. Sigmund Fkist, Kultur, Ausbreitung undlîerkunft der Indogermanen, 1913 (voir J. Mansion dans Muséon, 1914, p- 94) La question du pays d'origine des Indo- Européens, Scientia, 1913, 304-313; Indogermanen und Germanen, Halle, 1914, pp. 76, et avec variantes, dans Z. fur den deutschen Unterricht, 1914; Das Arierproblem, Socrates, 1915, 417-432 ; Archàologie und Indogermanenproblem, Deutschen Ges. fur Anthropologie, 1916, n° 10-12. — Un des arguments de S. Feist est la mutation des consonnes germaniques, qu'il a étudiée dans de nombreux articles des Beitr. zur Gesch. der deutschen Sprache et qui ne démontre rien.
Winternitz, Was wissen wir von Indo germanen?, 1903.
Ed. Meyer, Geschichte des Alterturns, I, 2e partie, 1909, p. 755-
Personne ne croit aujourd'hui que les langues de l'Occident dérivent du sanscrit, et on a abandonné, peut-être sans raison décisive, les vues qui attribuaient au peuple primitif la plupart des caractères et des idées attestés par l'Iran et l'ïnde. La doctrine qui remplaça l'hypothèse aryenne ou indo-iranienne au bénéfice de l'Europe septentrionale, au bénéfice des Germains de Tacite identifiés avec les Indo-européens, est aujourd'hui caduque. Mais pour s'être détournée de plusieurs sentiers erronés, l'enquête ne paraît pas être très fructueuse ni très sage. Elle a été, elle est encore trop ambitieuse ; elle n'hésite pas à édifier des conclusions lourdes sur des déductions philologiques ou historiques de base bien étroite.
1. Il y a une question préalable dont les termes mêmes sont difficiles à poser. Nous parlons des Indoeuropéens ; mais admettons-nous qu'ait existé, dans un lieu et à une époque à déterminer ou indéterminable, une nation indo-européenne? Admettons-nous que cette nation indo-européenne fut constituée par une race? Comment doit-on concevoir l'expansion des langues indo-européennes?
On sait de quelles réserves il faut à notre avis entourer cette double affirmation qu'il a existé une langue indo-européenne et que nous connaissons cette
803, die Indogermanen ; 804-838, die Stamme der Arien ; et aussi, 577, 615 (Hittites, etc.) 0. Schrader, Reallexikon der indo-germanische Sprache, 1901 ; Sprachveryleichung und Urgeschitche. 1906. Van den Gheyn, le berceau des Aryas, 1881, Origine européenne des Aryas, Bruxelles, 1885.
J. Mansion, Pays d'origine des Indo-Européens, {Revue Questions Scientifiques, Bruxelles, 1911).
A. Garnoy, Les Indo- Européens, préhistoire des langues, des mœurs et des croyances de l'Europe, Louvain, 1921 . Hirt, Die Indogermanen, ihre Verbreitung, Heimat und Kultur, 1905-1907. P. Giles dans Rapson, 65-76.
Cavaignac, Yavan, 30-37, 207-289. — II. II. Bender, Home of (fie Indo-Europeans, Princeton, 1922.
langue. Les documents établissent que, à une époque reculée, des peuples très divers de race et de civilisation possédaient une phonétique et une grammaire commune, et des éléments communs de vocabulaire: rien de plus. Il se peut que plusieurs des langues indo-européennes soient indo-européennes au même titre que le créole est latin. — Cependant le plus prudent des linguistes admet que la langue indoeuropéenne étant, comme toutes les langues, un véritable organisme, « il y a eu une nation pour créer cette unité. Car l'expérience prouve que si une langue commune peut survivre à la rupture d'une unité nationale, il faut une certaine unité — unité politique ou du moins unité de civilisation — pour constituer une langue commune » 4. — Il est difficile de se passer de l'hypothèse d'une « nation indo-européenne » ; il est difficile de nier cette hypothèse dès qu'on admet une langue commune indo-européenne. Mais cette langue commune, fractionnée en dialectes, peut-être fort mal sue par plusieurs des clans qui la parlaient, groupait sans doute des tribus différentes de race et de civilisation : « La nation indoeuropéenne peut du reste avoir compris des races distinctes, soit que ces races se soient juxtaposées les unes aux autres, soit qu'il y ait eu mélange. La notion de race ne se confond ni avec celle de nation ni avec celle de langue » (Meillet, loc. laud.). « Il est bien possible que les Indo-européens primitifs formaient déjà un mélange de types différents unis par les liens d'une langue et d'une culture identiques » (S. Feist, Scientia, 1913, p. 307).
1. Meillet, Langue grecque 2, p. 8. — Sur ce que c'est qu'une « langue commune », et sur l'histoire du grec, qui éclaire l'histoire probable de l'indo-européen, cet ouvrage est instructif autant que neuf.
2. Tout le monde reconnaît que l'unité de langue ne comporte pas unité de race et unité de civilisation : il y a des Indiens qui parlent portugais et qui n'ont pas dans les veines une goutte de sang européen. — Mais c'est du bout des lèvres qu'on approuve cet axiome, car les choses ne vont pas de cire. En fait, que nous envisagions la diffusion des langues impériales (latin ou perse achéménide), la diffusion d'une langue de civilisation (langue aryenne dans l'Inde), la diffusion des langues germaniques en Europe, nous sommes portés à admettre, au point de départ, un noyau linguistique et ethnique assez homogène.
a. Les Indo-européens sont peut-être à l'égard des tribus ou nations de langue indo-européenne ce que les Latins de Romulus ou des Douze Tables sont à l'égard des nations de langue romane. La langue romane s'explique par un Latiurn où une race et une langue se constituent, par un Empire fondé sur cette race et qui impose cette langue, transformée par son extension même, à un grand nombre de peuples allogènes et allolales. — Dira-t-on que l'histoire ne sait rien d'un empire indo-européen? Elle connaît des « empires » du style scythe ou mongol.
b. A l'époque de César l'expansion des langues germaniques a commencé depuis longtemps ; les incursions des Cimbres et des Teutons en marquent le progrès ; mais les Germains viennent à peine d'atteindre le Rhin ; le sud de l'Allemagne, la Suisse et l'Autriche sont encore en dehors de leur domaine. Les grandes invasions des siècles suivants portent les langues germaines sur la Mer Noire, en Afrique, eu Gaule, en Grande-Bretagne; plusieurs périssent dans la tourmente : groupe oriental gothique, vandale, burgonde; d'autres subsistent et des territoires lin-
guistiques — le balte, le slave, le celte, le hongrois — se trouvent partiellement recouverts. — On paraît d'accord pour croire que les conquérants de langue germanique appartenaient au même type ethnique; on place le berceau de cette langue sur un territoire assez exigu, vers la Baltique (rive Scandinave ou méridionale); on admet qu'il se forma d'abord une race germanique dans cette région, soit pure, soit métissée.
3. Quels furent les caractères du premier noyau indo-européen, nous n'en savons rien. Les langues indo-européennes sont parlées par des blancs qui ne sont ni des Sémites ni des Mongols. Plus de précision est impossible.
Peut-on déterminer la race de ce premier noyau en fixant d'abord la région où il se forma et se développa ? Nous examinerons les solutions qu'on a proposées à ce sujet. Disons tout de suite que la thèse des ethnographes allemands : « Les Indo-germains sont les Germains », « Les Indo-germains furent une race blonde et de haute taille, aux yeux bleus et au crâne allongé », a été détruite par M. Sigmund Feist. Il fait valoir bien des raisons d'inégale valeur, et met les Germains hors de cause : les Indo-européens ne sont pas des Germains, les Germains ne sont pas indo-européens. Race autochtone, établie dès le début des temps néo-lithiques dans l'habitat qu'ils occupent plus tard au sud de la Baltique, les Proto-germains ont oublié leur langue ; ils ont appris, avant la domination celte (vie-ve siècle avant J.-C), un dialecte indoeuropéen que leur imposèrent des tribus de l'Europe centrale dont les traces sont perdues. Ainsi seulement peuvent s'expliquer, par le vocabulaire et les habitudes linguistiques des Proto-germains, les caractères qui isolent le germanique parmi les langues indo-euro-
péennes. — L'auteur s'exprime d'ailleurs avec une louable modestie : « Mes idées ne sont que des suppositions qu'on n'arrivera pas à rendre plus que vraisemblables ».
Ces suppositions sont en effet très vraisemblables, non pas à les considérer dans le détail, mais à les ramener à leur principe. L'évolution si différemment hâtée des langues indo-européennes s'explique certainement par l'action de facteurs divers : parmi ces facteurs d'une rapide et profonde altération, un des principaux est la présence, à côté ou en dessous d'une langue indo-européenne, d'une langue étrangère. Le gothique n'est qu'à moitié une langue indo-européenne : de même le grec, le bengali. — Avec le germanique le lituanien fait contraste saisissant : sans qu'il ait été fixé par une littérature écrite et conservé par une tradition sacerdotale, le lituanien est, à plusieurs égards, aussi indo-européen que la langue védique (de 1500 à 2000 avant notre ère). Cette étonnante préservation des parties les plus délicates de la phonétique ancienne n'est-elle pas due au fait que le lituanien fut parlé, non par des allolales conquis ou assimilés, mais par les gens qui le parlèrent d'abord? — On conçoit que plusieurs linguistes tirent les Indo-européens de ce côté-là.
§2. — Lieu d'origine des langues indo-européennes .
On détermine l'habitat des Indo-européens par l'examen des mots communs aux divers peuples et qui comportent une indication géographique. On tire parti de la distribution locale des langues. On remonte aussi haut qu'il est possible le cours de l'histoire et on devine la marche probable dos invasions.
L'Asie d'abord, et une Asie point trop éloignée de l'Inde et de l'Iran, la Bactriane par exemple, eut de chauds partisans. Quand il fut avéré que les langues européennes sont les cousines et non pas les filles du sanscrit, on transporta le « berceau » en Europe, en Germanie, en vertu de l'identification de l'Indo-européen avec le Germain : Arldt décrit l'histoire des migrations indo-européennes sous le titre Germanische Vôlkerwellen (1917); en Scandinavie-pays baltique; dans la Russie méridionale (Dniester-Mer Noire) ; plus récemment, dans les plaines de la Hongrie (P. Giles, 1920), et, à la suite de la découverte du koutchéen, très loin vers l'est, dans le Turkestan chinois, dans le Kan-sou môme. L'Asie Mineure et l'Iran ont aussi des partisans.
Les anciennes démonstrations sont enfantines. Les plus modernes doivent leur prestige à la nouveauté et au bruit de fouilles sensationnelles. A dire vrai, le nombre des données dont nous disposons, dont aucune n'a un caractère décisif, rend plus difficile la solution du problème.
1. Professons grand respect pour l'opinion qui place le « berceau » dans le nord : les noms d'arbre ; le fait constant que, en Europe, les migrations (Celtes, Germains) ont eu lieu du nord au sud, « donnent lieu de croire que les populations qui parlaient l'indo-européen commun occupaient un domaine situé dans une région plutôt septentrionale, soit en Europe soit à la limite de l'Europe et de l'Asie, peut-être dans une région voisine de la Baltique par exemple. Aucune donnée connue ne contredit cette localisation, du reste très vague, et peut être encore trop précise ». (Meillet, Langue grecque 2, p. 8-9). Trop précise, en effet, car le mouvement de l'est vers Pouest parait aussi normal que le mouvement du nord au sud, et l'Asie est aussi vraisemblable que la Baltique.
Il y a, en faveur de l'hypothèse septentrionale, européenne, austro-hongroise, des arguments intéressants.
« L'indo-européen a sûrement eu un nom du « bouleau » qui s'est maintenu en sanscrit, dans des dialectes iraniens, en slave, en lituanien, en germanique : or le bouleau ne prospère que dans des pays à température peu élevée et où l'humidité est suffisante ». Le mot a disparu en grec, faute d'emploi; « en latin, on a un mot peut-être apparenté, mais qui a servi à désigner un autre arbre, le « frêne », fraxinus farnus » (Meillet, Langue grecque, p. 12 et MSL. xxi, 48). — 11 est moins certain que le hêtre ait un nom commun en indo-européen (Feist, p. 495). — Par contre. « la seule boisson fermentée dont les restes conservés de la langue indiquent l'existence est l'hydromel ». La vigne et le vin sont inconnus de l'indo-européen (Meillet, Les noms du vin et de l'huile, MSL. xv, 161 ; Linguistique historique, 297). — L'italo-celtique, le germanique et le slave ont un mot commun pour « mer », qui manque ailleurs; donc les tribus indo-européennes ne connaissaient pas la mer (Giles dans Rapson, p. 67).
Le Dr Giles a tiré du hêtre, associé aux autres indices, le cheval, le veau, l'orge, des conclusions très précises. — Le hêtre ne pousse pas à Test d'une ligne tirée de Konigsberg à Sébastopol et de là droit au sud à travers l'Asie Mineure. L'Allemagne ne convient pas car elle était un pays de grandes forêts : « Aucune contrée ne présentant pas une grande variété de caractères géographiques ne peut avoir été l'habitat du cheval et de la vache. Le cheval est un enfant de la plaine ouverte ; le poulain, dès le début, est capable de courir à côté de sa mère et l'accompagne toujours dans ses allées et venues. Le veau, au contraire, est d'abord faible; incapablo de marcher et de voir distinctement
sa route, il faut que la vache le cache dans les broussailles pendant qu'elle va chercher un bon pâturage. On se demandera s'il est, en Europe, une province où les terrains de culture et de pâture soient multiples et entremêlés, qui combine les plaines basses propices à l'agriculture avec des plateaux herbeux bons aux troupeaux, et qui porte tous les arbres dont nous avons parlé? Oui, apparemment, il y a un pays qui répond à cette définition, et il n'y en a qu'un seul : le pays fermé à l'est par les Carpathes, au sud par les Balkans... C'est un pays fertile, bien arrosé, qui offre de grandes plaines à grains, des steppes excellentes pour le cheval, des pâturages pour les moutons. Les forêts des montagnes qui l'entourent fournissent d'excellents glands pour le porc sauvage ou domestiqué. Le hêtre, qui disparaît plus au sud, y croît, ainsi que les autres grands arbres forestiers. Ce pays est assez grand pour nourrir une population très considérable: vraisemblablement, aux temps primitifs, l'émigration n'eut lieu que sous la pression d'une nécessité absolue, car ce pays est si bien fermé de toutes parts par de hautes montagnes que, même à des époques postérieures, on n'en sortait pas aisément. Si les plaines du Danube moyen furent l'habitat primitif des Vîrôs ' — et, chose curieuse, on n'a jamais fait cette hypothèse qui répond à un si grand nombre des données du problème — on peut aisément comprendre le développement géographique des langues indo-germaniques ». M. Giles étudie la route probable des tribus orientales : lorsqu'on place l'habitat ancien dans les steppes de la Russie méridionale, on les fait passer au nord de la Mer Noire, puis, soit au nord de la Caspienne, soit à travers le Caucase.
i. P. Giles donne aux Indo-européens le nom de Vîrôs qui est le \ pluriel du prototype de latin vir et de sanscrit vira « héros ».
Mais les conditions géographiques rendaient la route septentrionale bien peu propice à des hommes primitifs voyageant avec leurs familles, leurs moutons et leurs troupeaux : la Caspienne était plus grande, etc. ; le Caucase aussi formait barrière.
Croyons plutôt que les Indo-européens suivirent le chemin par où ont passé tant d'invasions aux temps historiques : le Bosphore, les rives fertiles de la Mer Noire, sud du lac de Van, lac d'Ourmi, route de Tabriz à Téhéran, Méched et Hérat. Les vagues se succédèrent : Indo-iraniens, Arméniens, Phrygiens, etc. Aux temps historiques, les Galates suivirent le même chemin. L'antique passage des premiers colons ou conquérants indo-européens en Asie est attesté par les découvertes de Boghaz-Keui (Giles dans Rapson, 68). (Voir ci-dessous, p. 80).
— 2. La découverte du koutchéen (ci-dessus, p. 22) a impressionné les amateurs de préhistoire. Ed. Meyer écrit : « La vieille opinion qui fait venir de l'Asie les Indo-germains a repris de la force. Nous devons même admettre, pour l'habitat des Indo-germains, des groupes à langue çatam ou à langue centum, la possibilité d'une situation plus éloignée vers l'est qu'on ne le supposait : ils seraient, comme au cours de l'histoire les Huns, les Turcs et les Mongols, venus du grand plateau du centre de l'Asie. L'analogie des anciens modes de sépulture aryens et mongols s'expliquerait ainsi. Les peuples centum et une partie des peuples çatam auraient poussé vers l'occident à travers les steppes de l'Aral et de la Caspienne; une autre partie des peuples çatam, les Indo-iraniens, aurait tourné vers le sud; tandis que leurs parents, les nomades scythes et autres, se développaient dans la steppe après eux. Une fraction des peuples centum, restée en arrière, survit dans les Tochariens. Nous sommes loin de pouvoir présenter
ces vues comme tant soit peu assurées... » (Geschichte " des Altertums, I. 1. § 569).
Il semble bien, en effet, que l'hypothèse du « berceau » asiatique retrouve des partisans.
Les Indo-européens sont les derniers venus en Gaule, en Italie, dans la péninsule balkanique. Les Ouashasha de Ramsès III (vers l'an mille) sont les Osques (?); les Akaiouasha sont les 'A^aiot, Achivi, et probablement des Achéens hellènes qui parlaient le dialecte arcadocyprien (Meillet, Langue grecque 2, 59) *. Mais c'est à une époque antérieure de plusieurs siècles que s'affirme en Asie, on Asie Mineure et sur les plateaux iraniens, la présence de clans de langue indo-européenne, la présence des Aryas ou Indo-iraniens. C'est là un fait à considérer (Voir ci-dessous p. 79).
3. Il faut quelque candeur pour attribuer aux hypothèses ci-dessus décrites, et à plusieurs autres, une grande valeur. Elles sont amusantes, ingénieuses, sagaces, plausibles môme; elles s'ornent d'observations de détail qui ont leur prix. Mais quelle belle et plausible histoire de la latinité écririons-nous si nous avions pour source unique les dialectes romans? On placerait le berceau dans la forte Etrurie ou dans la plaine du Pô; on croirait que les Wallons partirent les premiers vers le nord et les Lusitaniens vers l'est; si la lointaine Dacie avait gardé un roumain archaïque, on y placerait le Latium, comme certains historiens placent le gîte des langues centwn dans les oasis qui bordent le Tarim.
1. La date des invasions indo-européennes dans la péninsule des Balkans et en Grèce n'est pas, tant s'en faut, fixée. D'après Ed. Meyer (§ 551), les Hellènes apparaissent au plus tard en 2000 ; d'après Frazer (Hastings, VI, 395) les Achéens hellènes en 1500 ; d'après Keith (JRAS. 1912, 473) pas avant 1500 ; R. Weil (JAs. 1922, I, 141) distingue les Achéens de la période égéo-asianique parents des Lyciens, Gariens, Vrais Cretois, et les Achéens hellènes : ceux-ci, entre 1400 et 1100; G. Glotz, Civilisation égéenne, 1923, vers 2000.
La doctrine de nos savants, malgré tant d'observations techniques sur la propagation des langues, est restée très proche de la tradition de la Tour de Babel. Les plaines de Sennaar indo-européennes sont sur le moyen Danube ou à l'embouchure du Dniester : les hommes primitifs, sous l'empire d'une dure nécessité, abandonnent, d'un commun accord, leur séculaire patrie. — C'est bien ainsi que se pose le problème pour Ed. Meyer: « Nous avons seulement à examiner quel était l'habitat des Indo-germains avant qu'ils se séparassent en peuples distincts » (Geschichte, § 501); tels plusieurs essaims quitteraient la même ruche : conception biblique et poétique qui n'est pas de tout point vraisemblable. « Le destin antérieur des Indo-germains se dérobe à notre connaissance », ajoute Ed. Meyer. En effet, d'autant que nous ne tenons pas pour certain que les langues indo-européennes furent répandues dans le monde par des tribus d'une certaine race. Il n'empêche que les savants qui fixent dans l'espace et dans le temps le peuple indo-européen au moment où ce peuple parlait la grammaire Saussure-Brugmann-Meillet, suivront à travers les continents les groupes ethniques et soumettront la géologie et la flore aux exigences de leurs hypothèses.
§ 3. — Civilisation des Indo-européens.