‹ Histoire du mondeChapitre 48 sur 58 · Voir Boyer, p. 4-5 sur le destin des méchants · texte numérisé non relu

Voir Boyer, p. 4-5 sur le destin des méchants

Sur les trois morts ou neuf morts qu'admettent certains sauvages avant la vraie et définitive mort, voir un }o\i oyraQede A Bros, Survivance de l'âme chez les peuples non civilisés, Bloud, 1909.

dire qu'elle prépare, dans le cercle des lecteurs du Brâhmana, l'adhésion à la croyance à la transmigration.

Celle-ci apparait complète, aussi parfaite qu'elle sera jamais dans le Brahmanisme, et sans ébauche préalable, dès la plus ancienne Upanishad, la Brhadâranyaka l. On y trouve la théorie de la délivrance de la transmigration, délivrance que l'homme obtient en se détachant du désir, et en détruisant le désir par la connaissance de la vérité. On y trouve tous les dogmes essentiels de la croyance à la transmigration : l'homme passe d'existence en existence ; ses existences sont déterminées par ses actes, par la moralité de ses actes (car il n'est pas question de l'œuvre rituelle) : ses actes sont comme sont ses désirs, ses désirs dépendent de ses concepts. On y trouve un tableau des existences hiérarchisées et qui, dans l'ordre, sont cent fois meilleures les unes que les autres : existences de Père, de Gandharva, de Deva, de Prajâpati et de Brahmâ ; comme si, pour l'auteur de l'Upanishad comme pour le bouddhiste, les plus grands dieux, les créateurs, Prajâpati et Brahmâ étaient soumis à la transmigration. Le mécanisme de la transmigration est esquissé : on utilise le vieux mythe qui fait de la lune le séjour des âmes, séjour de peu de durée puisque la lune disparaît tous les mois, et une vieille conception qui établit la chaîne des causes: lune, éther, air, pluie, nourriture, semence, embryon. Parmi les morts, les uns prennent le chemin des dieux et s'élèvent jusqu'aux cieux de Brahmâ ; d'autres, ceux qui ont conquis les mondes par le sacrifice, l'aumône et la mortification, pren-

1. Brhadaranyaka, III, 2, 13, IV, 4, 3, VI, 1, 11; Ghandogya, V, 10 ; Kaushitaki, I.

nent le chemin des Pères, montent vers la lune et reviennent ici-bas ; d'autres enfin, qui ne connaissent aucun de ces deux chemins et qui n'y ont pas droit, deviennent des vers, des sauterelles et des moustiques.

« L'âme ayant tué ce corps (dans la mort) et l'ayant fait passer à l'inexistence {avidya), se fait une nouvelle forme, meilleure, une forme de Père, de Gandharva, de Deva, de Prajapati, de Brahma ou de tout autre être... * Il était fait de convoitise, de non convoitise, de colère, de non colère, de justice, d'injustice, de toute sorte: tel il était ici, tel il sera là ; tel il a agi, tel il s'est conduit, tel il devient ; faisant le bien, il devient bon; faisant le mauvais, il devient mauvais... Tel est son désir, telle sa résolution, tel son acte 2 ; tel est son acte, tel est ce qu'il obtient... à quelque objet que soit attaché son esprit, l'homme y va avec l'acte ; ayant atteint la fin de cet acte, quelque acte qu'il fasse, il revient de ce monde-là dans ce monde-ci pour agir encore. — Mais l'homme qui ne désire pas, étant Brahman, il devient Brahman, comme le dit la stance : Quand sont déliés tous les désirs qui demeurent dans le cœur, alors le mortel devient immortel et, dès ici-bas, obtient Brahman ». (Brhad, IV, 4).

A côté de ces textes où la croyance au retour des morts ici-bas s'avère déjà élaborée, un passage célèbre où cette croyance apparaît comme une science que n'a jamais encore possédée aucun brahmane : « Yâjnavalkya I quand l'homme meurt sa voix s'en va dans le feu. son souffle dans le vent, son esprit (manas) à la lune, son âtman dans l'éther, son poil dans les herbes... où donc, alors, est l'homme? » — « Donne-moi la main, ami, cette connaissance n'est

1. Deux ingénieuses comparaisons : la chenille qui passe d'une feuille à une autre, la brodeuse qui crée un nouveau modèle.

2. Les contradictions d'ailleurs abondent. Tantôt il est dit que l'homme va où son esprit est attaché ; tantôt l'acte est Pacte des mains (Brhad, II, 4, 11) [Dans Narayana Up. on oppose manas, vac et karman].

faite que pour nous deux ». Et Yâjnavalkya et Artabhâga se retirèrent à l'écart et conversèrent. Et ce dont ils parlaient, ils parlaient de l'acte; et ce qu'ils proclamaient, ils proclamaient l'acte : par l'acte méritoire on devient bon ; mauvais par l'acte de péché. »

D'excellents juges ont cru que cette conversation des deux sages marque « le commencement de la doctrine de l'acte qui depuis a été un des éléments essentiels de la Weltanschauung indienne de tous les temps ». (Oldenberg, Upanishads, p. 97). Chuchotée en secret par des hommes qui croient à la dissolution parmi la nature extérieure de tous les éléments qui constituent l'homme, — esprit, marias et souffle vital y compris, — mais admettent un homme en soi (purusha) tout pareil au pudgala de certains théoriciens du Bouddhisme, la doctrine de l'acte, associée à la doctrine de la transmigration dont elle dépend et qu'elle justifie, va conquérir l'Inde. — Théorie peu vraisemblable : « Base bien fragile et bien étroite pour une croyance qui a fait une si large fortune ! Se peut-il que, destinée à exercer sur l'esprit hindou une emprise si profonde, si irrévocable, elle soit sortie non d'un fait général, d'une orientation spontanée des imaginations, mais d'une déduction théologique », — de l'hypothèse de la re-mort? (Senart, Bhagavadgita, p. 26).

IV. On peut, ce me semble, présenter des considérations assez fortes et montrer que la doctrine de la transmigration n'est pas très aryenne, n'est pas brahmanique.

1. Que les Aryas aient eu sur les morts et sur la génération toute sorte d'idées confuses d'où pouvait sortir la croyance à la transmigration, ce n'est pas douteux. Mais le dogme aryen et brahmanique est que

le père renaît dans la personne de son fils ; son fils est son âtman, son « soi » l.

2. Il y a longtemps que Barth l'a remarqué : « Il est vrai que la doctrine des renaissances se rencontre rarement dans les textes anté-bouddhiques, car il n'est pas rigoureusement démontré que les Upanishads où elle s'affirme doivent être regardées comme telles 2. Il est vrai encore qu'elle ne s'accorde pas bien avec l'ontologie des brahmanes » (I, 318; 1882).

Les brahmanes identifient l'âme individuelle et l'âme du monde : donc, comme le dit Yâjnavalkya, « après la mort, il n'y a plus de conscience »; l'âme se confond avec cette grande masse d'intelligence inconsciente dont elle est issue. — Pour concilier le dogme de Yâtman unique avec la croyance à la transmigration, on a dû, ou bien modifier profondément ce dogme en multipliant les àtmans (système Samkhya postérieur), ou bien supposer que Yâtman s'individualisait d'une manière stable en s'enveloppant de multiples organismes semi-matériels qui pensent, agissent et jouissent 3 : système compliqué dont le caractère tardif et arbitraire accuse la contradiction essentielle de l'ontologie des brahmanes avec l'idée de la transmigration.

3. La doctrine de la transmigration, telle que les bouddhistes la conçoivent, ne doit rien à la croyance aux Pères, ignore le séjour de la lune et la descente sous forme de pluie. Elle repose sur une théorie de la

1. Aitareya VII, 13, 6; Yajnav., I, 56; Manu, IX, 13; Kaush. II, 11, Brhad, IV, 4, 26 ; Windisch, Buddha's Geburt, p. 60.

2. « Les plus anciennes Upanishads sont peut-être antérieures au Bouddhisme » (I, 279; 1880).

3. Yâjnavalkya dans le célèbre dialogue sur l'acte nie absolument l'existence de ces organismes (le corps subtil). — Le Kathaka, très tranquillement, juxtapose à Yâtman immobile un jantu, un « être vivant », qui transmigre: c'est une hérésie qne condamnent les bouddhistes (Brahmajala).

conception qu'on retrouve, sous diverses formes, chez beaucoup de peuples « primitifs », les Aruntas par exemple, la théorie du gandharva : le gandharva est un être désincarné qui cherche une matrice: « On dit dans le monde qu'on obtient des fils et des filles par des prières. Mais il n'en est pas ainsi. C'est en raison de trois causes qu'un enfant est conçu : il faut que les parents soient unis, que la femme soit féconde et qu'un gandharva soit présent et prêt ». Les parents ne fournissent que les éléments matériels, le sang et la semence: si le principe spirituel (vijndna) ne descendait pas dans la matirce, ces matières ne seraient pas organisées en embryon; quand le principe spirituel quitte la matrice, l'embryon meurt. — C'est la négation de la famille, la négation de la caste, car « quelle est la caste d'un gandharva^ dira-t-on qu'il est brahmane ou kshatriya ? »

4. Les Upanishads ont-elles emprunté, en l'accomodant tant bien que mal à leurs vues propres, la croyance à la transmigration très répandue autour d'eux? C'est assez vraisemblable. Mais il est, pour nous, presque évident que la croyance populaire à la transmigration n'est pas sortie des cénacles où s'élaboraient les vues confuses et contradictoires des Upanishads. Les écoles brahmaniques purent supposer que les animaux, les vampires et les revenants expiaient d'anciens péchés; ne leur était-il pas interdit d'imaginer un système du monde qui détruisait la famille et tous les rites de famille, qui transformait les dieux, et les plus grands, en fonctionnaires temporaires? A vrai dire, elles n'ont jamais cru que le fils fut la réincarnation d'un être quelconque, rené dans une famille noble ou vile, riche ou pauvre, pour manger le fruit de ses actes ; elles n'ont jamais adhéré absolument à un système qui nie le destin

(daiva). Si elles n'ont jamais admis la doctrine intégrale de l'acte et de la transmigration, c'est peutêtre une raison de croire qu'elles ne l'ont pas inventée.

5. La doctrine de la transmigration nous apparaît comme fondée sur le vieil animisme, aryen ou hindou — car le mélange est parfait depuis longtemps, — stylisé, transformé en une théorie générale de la vie et du monde, dans des milieux, nous ne dirons pas non brahmaniques, car les brahmanes, avec leur: frères les religieux ou çramanas, sont les maîtres de la pensée indienne — mais étrangers à la tradition sacerdotale telle que les Brâhmanas, littérature très spécialisée, nous la font connaître.

Elle a de multiples racines. D'abord la croyance aux réincarnations, au gandharva, sans laquelle le système ne se peut concevoir. En second ordre, la croyance à une mystérieuse loi de causalité, le dogme de l'efficacité mécanique et suprême des actes de l'homme (actes du corps, de la voix et de la pensée) dans certaines conditions : rite, vœu solennellement exprimé ou longuement « médité », austérités, actions bonnes et mauvaises au point de vue moral. Le crime doit être puni ; l'austérité doit porter des fruits dans une autre vie; les dieux ne sont dieux que par l'effet d'actes accomplis jadis. — La doctrine de la transmigration soumet les dieux eux-mêmes aux renaissances : c'est une des manifestations de l'athéisme inconscient dont est fait le paganisme, qui ne met pas de différences essentielles entre l'homme et le dieu. Cette doctrine suppose une vue assez nette de la non perpétuité des paradis : le paganisme hindou a pris en effet une conscience relativement claire de ses principes. La notion d'éternité suppose celle de l'absolu. — On explique souvent la croyance à la transmigration par le

profond sentiment de la justice qu'on attribue, un peu gratuitement, au peuple indien; et, en cela, on ne se trompe pas complètement.

| 4. — Ascétisme.

I. Ascétisme brahmanique. — La même question se pose pour l'histoire de l'ascétisme, pour l'histoire de la croyance à la transmigration. Il est certain que le brahmanisme le plus sacerdotal a connu et pratiqué diverses formes d'ascétisme ; qu'une forme très particulière d'ascétisme, la vie de religieux errant et mendiant, est recommandée dans l'Upanishad et justifiée par la doctrine « aupanishadique » de l'âtman; il est possible que les textes en question soient plus anciens que le Bouddhisme. On a conclu, à tort à notre sens, que la vie de religieux mendiant avait été créée et organisée par les brahmanes des écoles sacerdotales et philosophiques (Upanishads) ; que, ici comme ailleurs, la spéculation pure, arrivée à ses dernières conclusions, avait ouvert le chemin à la pratique. Quelques savants ont pensé que la doctrine de Vâtrnan a été inventée par la caste militaire — opinion peu soutenable — mais, eux aussi, placent les débuts de la vie de mendiant dans l'Upanishad. Nous pensons que, avant les Upanishads, l'ascétisme indien florissait en de nombreuses sectes non brahmaniques et avait élaboré diverses règles de vie « religieuse » dont le brahmanisme tira parti. Mais la plus ancienne forme d'ascétisme qui nous est connue est brahmanique et rejoint, par delà le Veda, les temps préhistoriques de Pindo-iranisme.

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