En effet les anciens brahmanes ou Rishis ont
donné des caractères très particuliers à l'initiation (upanayana) ou association du jeune homme à la communauté aryenne ou védique. Les rites cruels ou bizarres de plusieurs tribus « primitives » sont ou inconnus ou abrogés : l'essentiel de l'initiation est l'étude du Veda aux pieds d'un maître. Le candidat, par définition, est un « étudiant en choses sacrées » (brahmacâriri) ; soumis à des règles strictes d'alimentation, astreint à la continence — le mot brahmacarya est devenu synonyme de chasteté — l'étudiant vit dans la maison du maître, obéissant, studieux, mendiant pour son maître et pour lui-même. La discipline à laquelle il se soumet servira de modèle (Kern, Bouddhisme, II, 2; Jolly, Recht und Sitte, 107, 152; Deussen, Phil. of the Upanishads, 369, etc.).
La rédemption des fautes, crimes ou délits ou manquements, — la « pénitence » au sens propre, en tant qu'institution juridique étayée par la caste — exige de nombreux actes de purification dont plusieurs sont d'ordre ascétique et indo iraniens. (Jolly, Recht und Sitte, p. 117, 121; et art. Expiation and Atonement, dans Hastings, V, 659).
2. Les rites religieux comportent le jeûne: « Qui, ayant invité les dieux, oserait manger, avant que les dieux aient mangé? » (Lévi, Sacrifice, 83, 169). L'usage bouddhique du jeûne vient des traditions védiques. — Les sacrifices solennels sont précédés de la consécration {dîkshà, Oldenberg, Veda, 339 ; Lévi, Sacrifice, 102) qui, au propre, est une « mortification », une souffrance (tapas). — Le Rigveda nous laisse dans le doute si la vieille liturgie aryenne connaissait la dîkshà et le tapas sacrificiel de la liturgie des Brâhmanas. Do bons juges, et je me rangerais volontiers à leur avis, pensent qu'il y a ici des usages et des concepts étrangers à la tradition des Rishis. Quoi qu'il en
soit, le vieux sacerdotalisme fit une large place, et dans les spéculations cosmogoniques et religieuses, et clans les rites, au tapas. Le mot tapas signifie « chaleur » et on explique le sens « ascétisme pénible » « austérité » par l'usage très répandu de la « mortification chaude » : se tenir entre quatre feux avec le soleil sur la tête. D'après les Brâhmanas, c'est en s'échauffant, en peinant, en se mortifiant, que Prajâpati a créé le monde. Si l'univers est un sacrifice, il est aussi un tapas. Le tapas et la continence (prahmacarya) sont aussi nécessaire au salut que le sacrifice (Barth, I, 42, IV, 295; V. Henry, Magie; sources védiques, X, 154, 169; Atharva, XI, 5 etc.). — Mais il faut noter que la spéculation mystique subordonna souvent à la « connaissance » ou gnose (Jnâna) et à l'ascèse morale, et le sacrifice et la pénitence. Cependant la Maitri enseigne: « Celui qui n'est pas un pénitent (atapaska) ni n'obtiendra la gnose, ni ne réussira dans l'œuvre » ; et les bouddhistes croient que, pour obtenir l'extase (dhyàna) ou recueillement (samàdhi), il faut d'abord ébranler et suspendre momentanément le désir (ràga) par la méditation du squelette : méditation qu'on pratique d'habitude et aisément dans les cimetières.
3. Nous croyons que, dès les temps primitifs — on dirait une variante adoucie des coutumes barbares — le chef de famille devenu vieux abandonnait à son fils le droit de diriger la maison en lui transmettant en même temps l'obligation de remplir tous les devoirs à l'égard des dieux, des morts et des hommes. Les textes décrivent, d'une manière impressionnante, le cérémonial par lequel le père prend congé des dieux (Kaushitaki, in fine; Jolly, § 155; Rhys Davids, Dialogues, 1,212).
A l'époque classique, antérieure à Alexandre, le
père de famille, quand il a vu le fils de son fils — le Brahmanisme ancien n'admettait pas qu'un Arya se dispensât du mariage; le Brahmanisme soutiendra toujours qu'un fils est nécessaire au bonheur du père et des ancêtres (Gita, I, 42; Manu, IX, 138; l'histoire d'Agastya dans Mahâbhârata, III, 96; Garpenter, Theism, p. 167) — peut quitter la maison et s'installer dans un hermitage, seul ou accompagné de sa femme, encore astreint à un minimum de rites ou « sacrifiant en lui-même » (quatre variétés d'anachorètes, Deussen, Phll. of the Upanishads, p. 374). L'anachorète mène la vie la plus frugale, vit et se vêt des produits de la forêt, multiplie les ablutions. C'est le vanaprastha, le 6Xo[Jioç des Grecs (Strabon, XV, I, 60), qui nous est connu par la littérature, par les inscriptions, par les sculptures bouddhiques. — La vie de l'Arya se divise donc en trois périodes d'efforts ou d'austérité (àçrama) (voir l'article de Deussen, sous ce mot, dans Hastings): stage d'étudiant ou de novice (brahmacdrin ; Foucher, Gandhàra II, 252, sur l'iconographie), stage de maître de maison (dont toutes les journées, encombrées de rites et d'offrande, sont en vérité des efforts), stage d'anachorète. L'anachorète est un ascète par la frugalité ; souvent aussi — soit par imitation des pénitents et solitaires plus ou moins orthodoxes, soit sous l'influence des spéculations brahmaniques — il est, dans toute la force du terme, un tàpasa, un mortifié. Ses pénitences toutefois sont exemptes des exagérations les plus maladives et restent dans le cadre de la tradition (bains, feux, soleil).
4. Il faut souligner une dérogation caractéristique au vieux dharma — loi, coutume, religion — dans le fait que des « étudiants » sont autorisés à passer toute leur vie dans le stade d'étudiants, pratiquant la continence, étudiant et méditant, travaillant pour leur
maître. — Dérogation plus importante, le brahmane n'attend pas les cheveux blancs et le fils de son fils pour renoncer au monde, et, parfois, au lieu de partir pour la forêt, anachorète sédentaire vivant delà forêt, il se fait vagabond et mendiant : devenu mendiant, « il persiste d'habitude à se réclamer de l'autorité des trois Vedas et, subsidiairement, continue soit à pratiquer quelques rites tel que l'entretien du feu sacré, soit à observer dans sa nourriture et jusque dans ses quêtes les règles cérémonielles de pureté » (Foucher, Gandhâra II, 249). Le mendiant d'origine brahmanique, disons-nous, reste le plus souvent fidèle à sa caste ; il se distingue des mendiants hérétiques, il est muni d'un bâton spécial, etc. Mais la règle n'est pas absolue, et certains livres louent le « cygne suprême », le paramahamsa, qui a renoncé à tout, même au souvenir de sa naissance pure1. Dans les traités brahmaniques de la coutume (dharmasùtra), par exemple dans Baudhâyana (II, 6, 11), sont énumérés les préceptes qui règlent la vie du mendiant — résidence fixe pendant la saison des pluies, vêtement (pagne, etc.) jaunerouge, aliments, coupe des cheveux, comment et de qui mendier, etc. — préceptes qui, avec de nombreuses variantes, sont communs aux Bouddhistes, aux Jainas, à toutes les confréries de religieux2.
Enfin, on rencontre dans quelques livres la théorie des quatre âçramas, quatre périodes distinctes de vie
1. Le mendiant brahmanique (tridandin) jette son bâton, son cordon, sa cruche, son filtre, son vase à aumône, même son pagne, et devient un cygne. Sur les Tridandins, (qui sont nommés dans les Sutras bouddhiques), Foucher, Gandhara, II, 262.
2. Sur l'ascétisme brahmanique, Jolly, Recht und Sitte, % 55 (forestier et mendiant); Deussen, art. Açramas dans Hastings (I, 128) et Phil. of Upanishads, p. 80, 367 ; 0. Franke, Digha, App. III et IV ; Rhys Davids, Dialogues, I, 212* Buddhist India, 249. — Le mémoire de Th. Blogh, Grhya und Dharmasùtra des Vaikhanasa, Leipsick, 1896, est à lire.
austère — étudiant, maître de maison, anachorète, mendiant — d'après laquelle l'anachorète (vanaprastha, vanin) part (pravrajati) comme mendiant et renonçant complet (pravràjin, parivràjaka, samnyâsin, yati) ; (Jabala Upanishad, etc). Cette théorie est manifestement artificielle : le maître de maison, quittant la maison, se faisait anachorète ou mendiant, et jamais ce ne fut une loi qu'il devait être anachorète avant de devenir mendiant (Rhys Davids, Dialogues, I, 212, 216; Winternitz, Geschichte, I, 202); mais elle est officielle dans l'Inde (Alberuni) et en Occident.
II. Origines de la vie de mendiant (bhikshu) ou de religieux (çramana).
1. Biïhler — qui assignait une date reculée à Baudhâyana : « qui précéda de plusieurs siècles Apastamba qui serait du ive-ve, et qui fut précédé de plusieurs siècles par Gautama l » — Jacobi (SBE. XXII, Intr. p. XXII), Charpentier (dans Rapson, p. 151) tiennent pour évident que le mendiant ou renonçant brahmanique a servi de modèle à tous les religieux de l'Inde. Les quatre dçramas sont plus anciens que le Bouddha, et de beaucoup. Oldenberg, sur l'autorité de la Brhadâranyaka, établit un rapport étroit entre la découverte de Yàtman et les débuts du monachisme. « De ces brahmanes qui, connaissant Yàtman, se font mendiants, l'évolution historique nouseonduit en droite ligne au Bouddha qui abandonne sa famille et ses biens pour aller à l'aventure, sous la robe jaune de moine, à la recherche du salut. L'entrée en scène de Yàtman, l'Etre un et éternel, et l'apparition de la vie monastique dans l'Inde sont simultanées : ce sont les deux
4. Des vues plus raisonnables dans Jolly, Recht und Sitte, pp. 3, 9, 10. — 0. Franke : Gautama à peu près contemporain de l'origine des plus anciens textes bouddhiques.
faces d'un même et considérable événement » (Bouddha, p. 30).
Nous avons en effet des textes (Çatapatha, XIV, 7, 26; Brhad, III, 5, I; IV, 4, 22; Oldenberg, Buddha\ 36, Rhys Davids, Dialogues, II, 15) qu'on regarde comme les plus anciens témoignages de la vie de religieux et qui exposent le motif qui pousse les brahmanes à partir comme mendiants.
« Les brahmanes cherchent à connaître Vatman par l'étude du Veda, le sacrifice, l'aumône, la mortification, le jeûne. Celui qui connait Vatman devient un Muni. C'est parce qu'ils désirent ce monde [éternel] que les religieux (pravrajin) quittent la maison. Sachant cela, les anciens ne désirèrent pas des descendants : « A quoi bons des descendants [nécessaires à la possession du royaume des Pères], puisque cet atman, ce monde [éternel] nous appartient]? » Sortant du désir des fils, de la richesse, des mondes, ils pratiquent la vie de mendiant... » « Quel est cet atman qui réside dans tous les êtres? C'est ce qui va au-delà de la faim, de la soif, du chagrin, de l'hébétement, de la mort. Connaissant cet atman, les brahmanes sortant du désir des fils, de la richesse, des mondes, pratiquent la vie de mendiant. »
Donc, « la spéculation religieuse est née dans les hermitages brahmaniques; elle eut des attraits irrésistibles pour un peuple fatigué du formalisme rituel. D'innombrables sectes se formèrent. Il fut admis qu'un homme de n'importe quelle classe pouvait partir, abandonner sa maison, fonder une secte ou s'associer à une secte d'ascètes itinérants. » (Thomas dans Rapson, p. 484), En d'autres termes, la vie de religieux mendiant a été créée dans le cadre brahmanique (quatrième àçrama) à l'usage des brahmanes : certains brahmanes crurent que la vie d'anachorète n'était pas assez sainte1 et, pour mener à bonne fin la
1. Il faut noter que le Bouddhisme, s'il est surtout un ordre mendiant, compte beaucoup d'anachorètes sédentaires et beaucoup
recherche du brahman, eurent cette idée originale de partir comme mendiant vagabond, sans feu ni lieu. Plus tard, la vie de religieux mendiant fut « dé-brâhmanisée » : d'une part, elles s'ouvrit à toutes les castes, les brahmanes consentant à ce que les gens de basse caste suivissent leur exemple; d'autre part, inventée par les adorateurs du soi- dieu (âtman-brahman), elle s'inspira dans certains cercles de doctrines et de lois disciplinaires élaborées par des manières d'hérétiques, kshatriyas ou enfants perdus du Brahmanisme, négateurs du Veda. Tout 1'ascélisme hindou serait issu de l'Upanishad par des dégradations et avilissements successifs. — C'est ainsi qu'on écrit l'histoire1.
Nous pensons que l'appareil chronologique sur lequel s'appuie ce schéma est très fragile. On ne peut déterminer avec sécurité les relations chronologiques de la Brhadâranyaka et du Bouddhisme -prébouddhisme-jaïnisme. Les livres où est décrite la vie du mendiant brahmanique — lequel répugne beaucoup à abandonner les marques de sa caste — sont très pos-
de résidents conventuels. — Le saint est vêtu de haillons, maigre au point que les veines font saillie ; il médite seul dans la forêt sans relations avec les laïcs ou avec les mendiants (les « sans domicile ») (Dhammapada 395, 404, Suttanipata, 628, Mahavastu, III, p. 172).
1. A mon avis, — et je ne suis suspect de démocratie ni en politique, ni en histoire, ni en philosophie — des plébéiens ont pu précéder les patriciens dans la voie des mendiants ; les brahmanes, en se faisant mendiants, ont adopté un genre de vie déjà réglé et peut-être dans ses détails ; en se faisant « cygnes » et en répudiant leur caste, ils se sont rendus semblables aux derniers des derniers ; mais ils furent bien plus nombreux à se ranger dans les confréries du Bouddha ou du Jina. D'autre part, la vie ascétique n'a pas sa source première dans l'idée pure de l'Absolu, dans le désir de la délivrance, de même que la mortilication ne dérive pas d'une philosophie stoïcienne ou du désir de plaire à un Dieu. L'importance que nous assignons aux démarches de la pensée pure et aux initiatives des brahmanes et des kshatriyas est assez grande si nous croyons que les penseurs et les fondateurs d'ordre ont mis au service de disciplines morales et religieuses, au service de la civilisation, les forces brutes mystiques de l'hindouisme.
térieurs aux dates de Bûhler. Rhys Davids, par la simple juxtaposition des textes relatifs à ce mendiant a montré que la vie de mendiant itinérant (quatrième âçrama) est toujours restée plus ou moins en dehors du cadre orthodoxe.
Mais nous n'arriverons pas à la solution du problème par des discussions philologiques et par le conflit des hypothèses. Cette solution on la trouvera, suffisamment claire, dans un examen plus compréhensif des pratiques indiennes d'austérité, d'ascétisme, de yoga *. Ce mot désigne un ensemble de procédés, les uns