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I. — Caractères de ces religions

Rien de moins religieux que les Brâhmanas et les Upanishads, à considérer ces ouvrages d'un certain point de vue et dans leurs tendances essentielles, divinisation du sacrifice et des forces mystiques impersonnelles, hantise de l'Absolu inconnaissable. Toutefois un lecteur attentif voit que ces tendances n'étouffèrent pas, chez les vieux brahmanes, la crainte et le respect des personnalités divines.

Mais ce n'est pas parmi les prêtres sorciers des Brâhmanas et parmi les théosophes de l'Upanishad

1. Sur la nature de ces religions et sur la place qu'elles occupent dans l'histoire intellectuelle et religieuse de l'Inde, voir Barth, Religions, Senart, Légende du Buddha et introduction à la traduction de la Bhagavadgïta.

R. G. Bhandarkar, Vaishnaviem, Çaivism and minor religious Systems, Strasbourg, 1913 (ouvrage annoncé dans le mémoire : The Râmânujîya and the Bhâgavata or Pâncarâtra Systems, Congrès de Vienne, 1886). — Garpenter, Theism in médiéval India, 1921, d'une information large et sure. — A. Roussel, Cosmologie hindoue d'après le Bhâgavata Purâna, 1898. — L. D. B^rnett, Hindugods and heroes, 1922 (Collection Wisdom of the East), plein d'idées, qui toutes ont le mérite de mettre en lumière des faits négligés, mais d'un évéhmérisme vraiment trop radical. — Jacobi, art. Incarnation dans Bastings.

qu'ont pu naître et grandir, avec la bhakti — « dévotion » est un équivalent presque exact1 — les cultes ardents de l'Hindouisme, cultes de Çiva, de Krishna, du Bouddha, dont la note est l'absolue dépendance de l'homme à l'égard du dieu, tel le bétail (paçu) soumis au maître du bétail (paçupati), et l'amour passionné du dévot (bhakta) pour sa divinité d'élection, pour les images, pour le représentant humain de cette divinité. Par leur intensité et dans leur nature même, comme aussi dans leurs manifestations cultuelles (idolâtrie), ces sentiments sont étrangers au Védisme ancien (Rigveda) et secondaire (Brâhmanas, Upanishads) — C'est un tort de penser que la bhakti est née « dans les mêmes cercles intellectuels où s'est élaboré le monisme plus froid des Upanishads» (Keith, JRAS. 1906, p. 493; comparer ibid. 1907, p. 465 et 490, 1908, p. 883) : ce « monisme », en fait, est fiévreux, tout brûlant de mysticisme ; mais d'un mysticisme qui n'a rien à voir avec la bhakti, avec l'adoration, avec

1. La bhakti est quelquefois pure, spirituelle, raisonnable, e dévote » presque au sens de St François de Sales : par exemple Bhagavadgita, certains hymnes bouddhiques, les sectes vishnouites décrites par Grierson (art. Râmânuja dans Hastings), le Kural de Tiruvalluvar (Barth, I, 143, 185). — Mais la bhakti est surtout païenne, est le plus souvent contaminée de paganisme : étudier, par exemple, l'hindouisme du Bengale contemporain (Crooke, art. Bengal dans Hastings). Dès la Çvetaçvatara, on doit avoir pour le « guru » (ou maître) la même dévotion que pour le dieu; la bhakti pimente les débauches pieuses des sectes de « main gauche ».

Sur les formules magiques (dhârani), voir nos études tantriques (Bouddhisme, 1897).

Sur l'histoire de l'idolâtrie, Barth, I, 64, 224 ; Foucher, Gandhâra II, 362 (la statue de Héraclès et Porus, iconographie élaborée dans l'Inde centrale depuis au moins 200); Konow, Notes on the use of images, Ind. Antiquary, 1909. — Une vieille source est Pânini- Patanjali, v. 3. 99, VI, I, 154 (images de Çiva pour la vente, pour la montre, J.R.A.S., 1913, 671).

On a beaucoup écrit sur le sens du mot bhakti ; sources anciennes ; l'édit de Khàlsî, XIII (Skxart, I, 279), Theragàthà, 370; Jataka, V, 340, st. 9; Pànini, IV. 3, 95-96. — Voir ci-dessous p. 323, n. 2.

l'amour. De même, il n'y a pas de bhakti dans l'aspiration ardente du moine bouddhique vers le Nirvana. — C'est aussi une vue étroite que celle de Bloomfield: la bhakti serait née du dégoût qu'engendra à la longue l'intellectualisme trop froid des Upanishads, comme cet intellectualisme était né de l'abus du ritualisme. Nous nous refusons à enfermer toute l'Inde dans le cénacle des trente douzaines de prêtres consacrés au rituel et dans la demi-douzaine des anciennes Upanishads. C'est encore une tentative malheureuse d'expliquer l'origine de la bhakti par les hymnes que le chantre du Rigveda consacre à Varuna. Ces hymnes sont pieux et humbles, car Varuna, gardien de la morale, juge sévère, pardonne au repentir : la note, proprement hindoue, de la bhakti^ ne s'y manifeste pas. Weber, en somme, voyait moins mal lorsque, faute de découvrir aux religions de bhakti des antécédents védiques ou brahmaniques, il n'hésitait pas à leur attribuer une origine chrétienne : hypothèse qu'une chronologie étayée d'inscriptions datées a définitivement condamnée et dont Barth et M. Senart avaient montré dès longtemps les difficultés et l'insuffisance1.

1. Barth, Religions, 1879 (I, 192-196), E. Senart. Légende du Buddha, 1875, p. 390, sur les théories qui admettent l'origine chrétienne : Wilson, Lassen, surtout Weber, Ueber die Krsnajanmastamï, Ac. de Berlin, 1867, et Lorinser, 1869, Die Bhagavadgita (L'auteur de la Gita a traduit les Evangiles et les Pères). — Hopkius, Christ in Jndia, p. 120-168 dans India Old and New (1902); Grierson, JS'arayanas and Bhagavatas, Indian Antiquary, 1909, Barnett, Congrès des religions d'Oxford, 1908, II. 48, Hindu Gods and Rerots, 1922, p. 67, 82.

Un problème très différent est celui des influences chrétiennes dans les rites et les idées des sectes visnnouïtes modernes ; voir surtout Grierson, Modem hindu doctrine of wocks, J R.A.S. 1908, p. 337, Modem Hinduism and its debt to Nestorians, 1907 ; Sittars, Bhaktimarga dans Hastings (II. 539-551). Kennedy, Krishna, Christianity and the Gujars, ibid. 1907, p. 951, et la critique de Keith, The Child Krishna, ibid. 1908, p. 169.

R. Garbe a repris, et souvent modifié, dans Indien und das

Mais le point de départ de Weber reste acquis, les religions de bhakti, dans leurs origines, sont extérieures au Védisme. C'est un point que Barth (IV. 396) mit en vive lumière :

« Ces cultes n'étaient pas seulement étrangers au vrai Brahmanisme; au début, ils lui ont été plus ou moins hostiles, hostilité dont la réconciliation postérieure n'a jamais effacé entièrement le souvenir. Pas plus que le Bouddhisme ou le Jainisme, ils n'avaient que faire du Veda et des Brahmanes : car, comme eux, ils avaient rompu avec le rituel et la liturgie traditionnels qu'ils avaient remplacés par de tout autres pratiques. Au fond, ils étaient même affranchis de toute théologie et de toute spéculation, l'unique nécessaire étant une dévotion aveugle, passionnée à un dieu personnel, moins que cela, à un nom, à une image. Bref, pour parler en termes hindous, le salut, dans ces religions, n'était plus au bout du karmamarga ni du jnanamarga, de la « voie des œuvres » [sacrifice, rites] ni de la « voie de la connaissance », ces vieilles disciplines brahmaniques, mais au bout du bhaktimarga, de la « voie de la dévotion » qui était ouverte au premier venu ».

Etrangères au brahmanisme proprement dit (panthéon, cosmogonie, religion, sacrifice, spéculation védiques), les religions de bhakti sont aussi étrangères à cette antique tradition aryenne dont les brahmanes sont devenus les gardiens: sacrements, rites de la vie domestique, etc. Ces religions sont essentiellement des pùjâs, des adorations, des dulies, des hyperdulies, des idolâtries. Elles ont eu de bonne heure, comme elles en ont à basse époque, des livres de caryâ(caryâtantras) traitant des icônes, de la consécration des icônes, des temples, etc., et des livres de kriyà ré-

Christentum (Tubingue, 1914, pp. VIII-301, bon index) un grand nombre d'articles du Monist de Cbicago (1913, p. 321, 494, 1914, p. 35) de la Deutsche Rundschau (1913, p. 249, 413), des Archives fur Religionswisscnscha ft (XVI. 516). Ce livre, comme la traduction de la Gita du même auteur (Leipsik, 1905), est plus consciencieux que judicieux.

glant le culte quotidien et mensuel, les processions, Temploi des formules saintes. Ces pùjds n'ont rien de védique, ni dans leur esprit, ni dans leur matériel : mais, si elles ignorent le Brahmanisme, elles n'y contredisent pas ; pratiquées par n'importe qui, elles peuvent être pratiquées par des hommes fidèles aux sacrements et aux rites du Brahmanisme : de même aujourd'hui les mêmes fêtes religieuses groupent de hons vishnouites et d'authentiques musulmans. Ces pïïjâs ne prétendent pas à remplacer, à supplanter le Brahmanisme : de même en va-t-il du Bouddhisme qui, lui aussi, fut une pûjâ ; qui, à l'origine et longtemps, ne possède aucune cérémonie bouddhique pour la naissance, pour le mariage, pour la mort ; dont les adeptes laïcs (upâsaka) restent ou peuvent rester fidèles à toutes les obligations du Brahmanisme domestique. — Ces pujâs sollicitent et obtiennent le concours des brahmanes.

Le Bouddhisme, qui a pour centre un institut monastique solide, possède d'origine ou de bonne heure une gnose ou dogmatique propre : le Bouddhisme est une bhakti, une pûjâ, mais aussi un « système » {darçana), parce qu'il est une Eglise (samgha). Les autres religions de bhakti sont étrangères, d'origine, à toute spéculation proprement dite : leurs adeptes sont des dévots sans plus. Mais quelle secte indienne peut rester longtemps purement dévote, « païenne » et idolâtrique, dans sa totalité? Les adorateurs de Rudra-Çiva et de Krishna se recrutent, non seulement parmi les castes illettrées et les bonnes gens de la classe moyenne, mais encore parmi les savants, les ascètes, les yogins (voir ci-dessus, p. 299). Très vite naîtront des disciplines de gnose (jnànatantra) et de mysticisme pratique (yogatantra) : la bhakti comporte, en effet, une théologie : Dieu, ses avatars, la grâce, le salut, etc. Plusieurs

Upanishads (Kena-upanishad, Çvetâçvatara) sont d'anciens spécimens de cette littérature : les adorateurs savants de divinités personnelles nées dans les profondeurs de l'Hindouisme ont tiré parti, en les remaniant, des philosophies védiques. L'indigence doctrinale des religions de bhakti rendait cette adaptation facile: s'y employèrent, non pas les brahmanes du rituel, non pas les brahmanes « monistes », mais, bien souvent, des brahmanes très « orthodoxes », puisque fidèles aux dogmes de la caste 1 : témoin la Bhagavadgïtâ. L'auteur de ce presque chef d* œuvre, visiblement, obéit à deux pensées maîtresses : adoration et amour de Krishna, fidélité à la tradition morale et sociale du devoir propre à chaque caste; le reste lui est indifférent. Il embellit son livre d'une nomenclature philosophique mi-moniste, mi-dualiste et athée — qui donne un air savant au monothéisme dévot ; il ne croit pas anémier ou compromettre sa foi ardente en identifiant Krishna, Dieu et Sauveur, avec le Dieu-Tout du Brahmanisme: magnifier Krishna, c'est là sa grande affaire2.

1. Les brahmanes n'ont jamais constitué un clergé ; parmi eux, les professionnels du sacrifice forment une sorte de clergé ; mais ils n'ont pas d'orthodoxie autre que rituelle (Barth, II, p. 267). — Cette orthodoxie ne les empêchera pas d'officier dans toutes les pûjàs.

2. Bhandarkar, Vaishnavism, p. 13, donne une bonne analyse de la Gita. — Parmi les nombreuses traductions, on peut signaler la plus ancienne, Wilkins, 1785; celles de Telang (S. B. E., VIII), de Garbe (Tubingue, 1905), de Barnett (Londres, Temple classics, sans date, précieux pour les renseignements scolastiques), de E. Senart (Classiques de l'Orient, VI, 1922). Cette dernière est précédée d'une introduction qui situe enfin le livre, fait justice de plusieurs théories baroques (Garbe) et restreint le champ des hypothèses utiles.

La Gita exprima une pensée précise et ferme. Krishna est Dieu ; le seul moyen de salut est la dévotion absolue, énamourée, de Krisna, source et fin des êtres : t Ils sont en moi, mais je ne suis pas en eux ». De tous les hommes à qui il est cher et qui lui sont chers, Dieu préfère ceux qui ne renoncent pas à l'action, au de-

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