II. — Rudra-Çiva
Les dieux du Veda resteront les dieux du sacrifice; les livres liturgiques ne s'interdisent pas « de les évoquer et de les définir sous leur aspect physique en termes saisissants ». Mais ces dieux ne sont plus des dieux populaires ; la plupart ont changé de nature: Varuna est un dieu des eaux; les Asuras sont des êtres d'aspect titanique. Les vieux dieux sont devenus des dieux de folk-lore, de littérature, tels par exemple dans la Mahâbhârata ; ils se mêlent au peuple des démons et des demi-dieux, moins puissants que les sorciers thaumaturges ou que les pénitents. — D'autre part, les dieux souverains et cosmogoniques des Brâhmanas, par exemple Prajâpati, le Premier né, l'Existant par soi, conceptions abstraites, êtres de raison sans force et sans vie, sont par nature étrangers au peuple ; ils sont même étrangers à la vie morale et religieuse des prêtres qui ratiocinent sur leur essence. — Peut-être faut-il faire une demi-exception pour Brahmâ1; souverain du monde, roi d'un ciel suprême « d'où l'on ne revient pas », où il y a des
voir, et qui vivant la vie que la caste leur assigne: «Aimez Krishna et faites tout pour Krishna : c'est là le vrai yoga ». — Il y a cependant, dans la Gita, de la métaphysique (Barth, I, 170, 174), et on s'est donné grande peine pour concilier les affirmations contradictoires qui y foisonnent: labeur inutile. L'ouvrage est dû à une secte de Yogins dévots, à une confrérie ennemie des thèses doctrinales comme des exagérations ascétiques, très peu préoccupée d'édifier un système. — « Sans la bhakti la science est ou vaine, ou impossible. C'est la bhakti qui illumine l'âme et qui seule peut rendre fructueux les efforts de la contemplation et de l'ascétisme » (Barth, I, 191). — On ne peut dater la Gita avec précision : Barnett, vers le commencement de notre ère; Bhandarkar, avant le ive siècle, avant notre ère; Senart : « Je ne vois pas que l'œuvre se doive ramener plus bas que le iv8 siècle » (p. 36).
1. Sur Brahma, Barth. I. 82; Keith, J.R.A.S. 1910, 216; 1913, p. 199, Windisgh, Buddhas Gebart, 33.
nymphes, des eaux, des fruits et des fleurs (Kaushitaki) et aussi des joies quintessenciées, il est regardé par les bouddhistes comme le surveillant, très pur et très saint, de cette portion de l'univers où nous vivons ; il est, par les bouddhistes, défini comme le dieu des brahmanes, le dieu chez qui les brahmanes veulent aller après la mort sans savoir au juste où il règne et comment on va chez lui : de même qu'un homme est amoureux d'une femme dont il ignore le nom, la caste et la demeure.
Mais les Brâhmanas et les Upanishads témoignent d'un culte nouveau, le culte deRudra, première ébauche de Çiva, ou plutôt première apparition de Çiva dans les milieux sacerdotaux '.
Rudra, certes, n'est pas inconnu aux Hymnes, mais jamais il ne fut, à proprement parler, un dieu védique, un dieu du sacrifice. Il acquiert maintenant un relief nouveau; il apparaît comme le plus grand dieu, un dieu sur qui le rite n'a pas de prise, maître du bétail humain et maître des dieux, terrible et amical — « d'aspect colérique et d'aspect bénin », comme on dira plus tard — ascétique, orgiastique. — C'est lui que met en scène la célèbre Upanishad qui porte le nom de Kena « Par qui? », parce qu'elle débute en demandant : « Par qui l'intelligence est-elle mise en mouvement? » Hugo Ta traduite (Suprématie, Légende des siècles, I, 3) assez exactement, mais en omettant la conclusion qui nous intéresse. Lorsque le brin de
1. Barth, I, 43, 45, 82, 147, II, 244, IV, 280: Oldenberg, Veda, 181-188, 240, 285, 302; Rhandarkar, Vaishnavism, Çaivism... ; Carpenter, Theism, 226, 343 ; Hopkins, Epie Mythology, 219, 231 ; Barnett, Heroes, 57, 65 ; J. Charpentier, Wiener Zeitschrift, 23, 151; 25, 355. — Muir, Original Sanskrit Texts, encore très utile.
Sur la philosophie çivaïte, Barth, I, 183, Barnett, J.R.A.S. 4911,236; J. C. Chatterji, Kashmir Çaivaism (Srinagar, 1914) ; S. Gnana Prakasar, Philosophical Saivism (St Joseph Catholic Press, Jaffna, Geylon, sans date).
paille eût disparu aux yeux d'Indra, « Indra vit dans ce même espace une femme brillante, Umâ, fille de l'Himalaya, et lui demanda: « Quelle est cette apparition merveilleuse? » Elle répondit: « C'est brahman »... et c'est parce qu'ils s'approchèrent de brahman que Vâyu, Agni et Indra sont les trois grands dieux ». — Or Umâ, mentionnée ici pour la première fois, est dans la mythologie hindoue la femme de Çiva, la sœur aînée de ces nombreuses déesses, mythologiques, locales, Vierges et Sorcières qui symbolisent dans le Çivaïsme le principe femelle comme Çiva-linga (phallos) symbolise le principe mâle. L'auteur de la Kena, dévot çivaïte, identifie son dieu des bois, des fièvres, des troupes hurlantes, des sorciers et des sorcières, l'époux d'Umâ, l'ascète androgyne, avec l'Etre en soi de l'Ecole : dans Çiva, à date historique, se concentre et se reflète tout le paganisme, tout le mysticisme, tout l'ascétisme. Il devint le dieu de la science et de la grammaire, tout comme Kubera, son général en chef, le dieu à tête d'éléphant, le dieu gnome gardien des trésors, inconnu au Rigveda mais sans doute apparenté à Kabeiros, devint le dieu de la littérature (Hopkins, Congrès d'Athènes, 1912).