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III. — Krishna-Vishnou

Bien que les cultes de Rudra-Çiva et de ses épouses soient très divers, les religions çivaïtes forment un ensemble relativement unifié : plusieurs étages, mais une seule maison. Beaucoup plus ramifié le Vaishnavisme ou Vishnouisme \ c'est-à-dire la collection des cultes dont le dieu, un dieu-homme ou un dieu-ani-

1. De Buddha, t l'Illuminé », on tire bauddha ; de Jina, e le Victorieux » on tire jaina, disciple du Jina, le Jain des Européens ; de Çiva, çaiva ; de Vishnu, vaishnava, adorateur de Vishnou. — Sur les avatars, ci-dessous p. 326, n. 1.

mal, fut considéré, à une date indéterminée, comme un avatar de Vishnou.

Parmi ces cultes, deux sont notables, le culte de Krishna et celui de Rama K Nous ne parlerons que du premier.

Il nous est connu par le Mahâbhârata, par une littérature fort étendue, encore vivante aujourd'hui, par quelques références grecques. Il est attesté par des inscriptions. — Dans ces inscriptions, comme dans le Mahâbhârata souvent, Krishna est désigné sous le nom de Bhagavat « Seigneur » ou de Vâsudeva = fils de Vasudeva ; les adorateurs de Krishna sont les Bhâgavatas, « adorateurs de Bhagavat » 2; leur plus beau livre est la Bhagavadgïtâ: « Chant du Seigneur ». Dès le milieu du 111e siècle, les Bhâgavatas se recrutaient en nombre dans le Rajputana, dans le pays de Mathura ; la plus curieuse de nos inscriptions est celle gravée à Besnagar (près Bilsa, Gwalior) par le bhàgavata Heliodora, fils de Diya (Dion) de Taxila, ambassadeur du roi Amtalikita (Antialcidas, successeur de Demetrius, 171 av. J.-C.) auprès du roi Kasiputra Bhagabhadra : ce grec consacre à Vasudeva, dieu des dieux, une colonne, « étendard portant un Garuda » (Garuda, oiseau mythique, est la monture de Vishnou) 3.

1. Sur Rama, Barth, I, 158, Bhandarkar, Vaishnavism, p. 46, Hopkins, Epie Mythology.

2. Sur la valeur primitive et classique du terme Bhagavat qui, chez les Krshnaïtes, désigne Krishna-Vasudeva, qui, chez les Bouddhistes, est réservé au « futur Bouddha » (Bodhisattva) et au Bouddha (voir à ce sujet les observations de Senart, Origines bouddhiques, Conf. du Musée Guimet, t. XXV, p. 141), on peut discuter. C'est ce que firent surabondamment Grierson, The translation of the term Bhagavat (J.R A. S. 1910, 159), Schrader, ibid., 1911, 194, Hopkins, Epie use of Bhagavat and Bhakti, ibid. 1911, 727 ; Govindaoarya Svamin, ibid. 1912, 483.

3. Sur ces inscriptions, voir le Vaishnavism (p. 3) de Bhandarkar, et surtout Memoirs of the Archeological Survey, 1920, 4 et 5

1. Çiva est d'origine un dieu, un dieu de la nature, synthèse de forces diverses dont l'association n'est pas pour surprendre. Krishna, dans la théologie, est une manifestation, un avatar ou descente, de Vishnou ou de Dieu; dans la légende, un héros, une personnalité humaine à bien des égards, un dieu à biographie.

Rappelons d'abord comment Barth a expliqué ce que nous savons et ce qu'il faut croire de Krishna — Vishnou :

« Si, pour Çiva, la littérature védique fournit quelques données qui permettent d'entrevoir le mode de formation de sa personnalité et de conclure à la coexistence probable de son culte à l'état de religion populaire, elle ne nous a conservé

(Archaeology and Vaishnava tradition, par Ramaprasad Ghandra). La plus ancienne (caractères semblables à ceux d'Açoka) dit que le bhagavata Gàjâyana a fait construire, dans le lieu consacré à Nàràyana {nârâyanavate) une enceinte de pierre pour les Bhagavats Samkarshana et Vasudeva. — L'inscription I de Nanaghat (ier ou fin ne siècle) énumère Samkarshana, Vasudeva, Dharma, Indra, etc.

Le panthéon des bhagavatas n'est pas, on devait s'y attendre, monothéiste. (Sur Purusha-Narayana, Senart, Légende ; Barnett, Heroes, 78, considère Nara et Narayana comme des saints légendaires.)

On pense que le Héraclès adoré dans les plaines que traverse le

Johares (z=r yornanes := yamuna = Djoumna), à Mathora et à Kleisobara (Krishnapura??) est Krishna (Mégasthenes) : Kennedy en fait Çiva (J.H.A.S. 1907, 367).

On a beaucoup écrit sur la règle (Panini, IV, 3, 98) qui explique comment se forment les mots qui désignent les adorateurs de Vasudeva et d'Arjuna (Kielhorn, Grierson, Bhandarkar, Mazundar dans J.R.A. S. 1908, 502 ; 1909, 1122; 1910, 168). — Bhandarkar place au ive siècle avant J. G. un ouvrage bouddhique, le Niddesa qui signale (p. 89) les pratiques païennes d'éléphant... de corbeau, de Vasudeva, du feu, d'Indra, etc. Mais le Niddesa est, au mieux, du 1er siècle de notre ère. — Le grammairien Patafïjali (après 150 avant J. G.) signale des représentations scéniques de la légende de Krishna : Weber, lnd. Studien, XIII, 353, Lévi, Théâtre, I, 314, II, 52 ; Keith, J.R.A. S. 1917, 173 ; Luders et Konow (Indische Drama, 1920, p. 45) n'améliorent pas la version de Weber. — Je n'ai pas vu H. Rayghauduri, Materials for the study of the early history of the Vaishnava Sect.

par contre aucun indice au sujet de son rival, le Vishnu sectaire [c'est-à-dire Vishnu adoré, en qualité d'être suprême, par une secte ou une fraction de l'Hindouisme brahmanique]. Vishnu, il est vrai, la vieille personnification du soleil, est déjà dans les Hymnes un dieu de premier ordre et, dans plusieurs passages, on le trouve revêtu d'une sorte de souveraineté. Mais c'est là une distinction qu'il partage avec d'autres divinités et dont les écrits postérieurs paraissent même se souvenir fort rarement... t Dans les Brâhmanas... on ne voit pas davantage que Vishnu soit en train de se transformer ni d'agrandir son rôle... il n'y a pas la moindre trace d'un acheminement de Vishnu vers le rang suprême 2. Dans la poésie épique au contraire, dans le Mahabharata, Vishnu est en pleine possession de ce rang. Mais en même temps apparaît un héros, un homme-dieu, Krishna, qui est déclaré une incarnation de son essence divine, et cette figure, absolument inconnue au Veda, est sans aucun doute possible une divinité populaire. Il faut en conclure, ce semble, qu'il y a une relation entre la suprématie de Vishnu et son identification avec Krishna, et on est amené à se demander si Krishna a été assimilé à Vishnu parce que celui-ci était arrivé à occuper le premier rang, ou si la primauté du dieu brahmanique n'a pas été plutôt la conséquence de sa fusion avec le dieu populaire. De ces deux solutions, c'est la dernière qui nous paraît la plus probable... Le Mahabharata, en général, n'est vish-

1. D'après Keith, t Vishnu est un dieu solaire et c'est à cette caractéristisque qu'il doit son avènement comme dieu souverain » (J.R.A.S. 1908, 169).

2. Barth précise: « Nous exceptons naturellement des compilations aussi tardives que le dixième livre du Taittiriya-Aranyaka ». - De même Barnett (Congrès d'Oxford, 1908, II, 49) : t Ce livre n'a aucune valeur chronologique, car c'est une « section supplémentaire » (Khilakanda) ; il n'existe pas dans la recension du sud ; même à le regarder comme Upanisnad (Mahannrayana), les Pandits du sud dans leurs éditions des 108 Upanishads le rélèguent en appendice » — Mais Jacobi (Hastings, VII, p. 195) tire parti de cet ouvrage, et Keitti [J.R.A.S. 1908, 169) : «Il peut difficilement être postérieur au me siècle avant J.-C ; il est probablement beaucoup plus vieux, et toute théorie sur Vishnou doit en tenir compte. » — [Un bon travail du Jésuite suisse le P. Robert Zimmermann, Die Quellen der Mahanarayana-Upanishad, thèse de Berlin, 1913]. — Un des passages curieux de cet ouvrage est le suivant: «Je suis brahman : par conséquent, c'est à moi-même que j'offre la libation ». Le Bouddhisme du Pancakrama a des formules analogues.

nouite qu'autant qu'il est krishnaïte : le culte le plus répandu en somme y est celui de Çiva. — Une fois élevé au rang suprême... Vishnu trône dans son paradis, le Vaikuntha... Il est identifié avec Narayana, l'ainé des êtres qui, porté sur les replis de Çesha ou Ananta, le serpent « sans fin » symbole de l'éternité, apparut à l'origine des choses flottant au-dessus des eaux primordiales. Selon qu'il veille ou qu'il se replonge dans le sommeil mystique, il donne naissance à la création ou la fait rentrer en lui-même... Mais c'est moins par luimême qu'il intervient dans les affaires du monde et qu'il recueille les hommages des hommes, que par l'intermédiaire de ses incarnations. Celles-ci sont fort nombreuses, car Krishna, qui est probablement la plus ancienne, n'est pas la seule figure sous laquelle il se soit montré ici-bas: « Chaque fois, est-il dit dans la Bhagavadgita, que la religion périclite et que l'impiété triomphe, je m'émets moi-même. Pour la défense des bons et la répression des méchants, pour l'affermissement du droit, je deviens manifeste d'âge en âge »... Un Avatara au sens le plus élevé et le plus complet (car ils n'ont pas eu tous la même valeur) n'est pas une apparition passagère de la divinité, encore moins la procréation par l'union d'un dieu ou d'une mortelle d'un être en quelque sorte intermédiaire, c'est la présence mystique et en même temps réelle de l'Être suprême dans un individu humain... » (I, i5o-i54) *.

2. L'histoire de Krishna et des religions krishnaïtes, que nos aînés n'abordaient qu'avec beaucoup de précautions et de réserves, prend un caractère vraiment trop précis dans plusieurs mémoires récents. Pour les auteurs de ces mémoires, la mythologie comparée n'existe plus, ni aucune sorte de mythologie. Aussi se hasardent-ils à discerner, à travers la légende 2, les

1. Je ne suis pas sûr que cette définition de l'Avatar soit exacte de tout point. — Sur les Avatars de Vishnou, l'étude consciencieuse de H. Jacobi, art. Incarnation dans Hastings, VII, p. 195, et Hopkins, Epie Mythology (1920), p. 209. — Dès une époque ancienne plusieurs sectes bouddhiques ont considéré Çakyamuni comme une manifestation, une « descente » d'un Bouddha plus ou moins éternel: ces manifestations, ces descentes sont de l'ordre des créations magiques (comparer le Docétisme).

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