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Dans son premier manifeste, annonçant son avènement au trône, Alexandre II affirmait son intention de procéder à de grandes réformes et, dans le rescrit célèbre au gouverneur général de Vilna, Nazimov, il disait sa volonté d'émanciper les serfs. Des Commissions spéciales, composées de gentilshommes, furent aussitôt constituées pour étudier cette question. A Pétersbourg des salons politiques s'ouvrirent parmi lesquels, le plus connu par ses idées libérales, était celui de la grande duchesse Hélèn Pavlovna, où la question de l'émancipation était débattue à fond. C'est alors que l'influence du journal de Hertzen : Kolokol (La Cloche), devint considérable. Katkov disait de lui : c'est la plus grande puissance en Russie. Rigoureusement interdite par le gouvernement impérial, cette feuille insaissisable arrivait de l'étranger en Russie, circulait clandestinement dans toutes les mains, l'empereur la trouvait sur sa table de travail, dans son salon, dans sa voiture. En 1859, la police en confisqua dix-mille exemplaires à la foire de Nijni-Novgorod.
Hertzen avait des correspondants mystérieux dans toutes les provinces de l'empire, et dans toutes les administrations. Il était tenu au courant de tout ce qui se passait même dans les cercles Les plus intimes de la Cour. Il connaissait et imprimait les noms des prisonniers enfermés secrètement dans la forteresse de Pierre et Paul ou envoyés en Sibérie. Il dénonçait toutes Les concussions, tous les abus, et la crainte de trouver son nom dans Kolokol arrêtait parfois les fonctionnaires Les plus audacieux. Hertzen exerçait sur la jeunesse universitaire une véritable fascination. Cette influence, il la conserva jusqu'en 1863, mais ensuite, à cause du développement de la réaction en Russie, et surtout à rause
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En outre, l'acte même était très mal rédigé. On prévoyait que l'arrangement entre propriétaires et paysans serait fait par des fonctionnaires spéciaux nommés arbitres territoriaux (mirovyié posredniki) ; mais quand l'acte fut publié, il n'y avait pas un seul arbitre territorial désigné, ni cadres où les prendre. Plus d'une année s'écoula avant que commença le fonctionnement de l'arbitrage territorial.
Dans toute la Russie, à l'exception des privilégiés de l'Ouest, les intérêts des paysans étaient grandement sacrifiés à ceux des propriétaires, et la manière dont la réforme était mise en pratique rendait impossible le développement et le perfectionnement de l'exploitation agricole par les paysans, a Avec l'émancipation même des paysans, dit Tchernychevski, on a commencé leur ruine, qui a amené la crise agraire. »
Le manque de précision sur les moyens de réaliser la réforme fut cause qu'en maints endroits de la Ku des collisions sanglantes eurent lieu entre les paysans et les autorités. La plus grave se produisit dans le villa de Bezdna, de la province de Kazan, où, par ordre du général Apraxine, la troupe, sans aucune nécessiti sur les paysans, très surexcités par la nouvelle de l'émancipation, mais incapables d'interpréter la signification véritable de la liberté qui leur était donnée. 11 \ eût soixante-et-onze tués et cent quinze blessés. Ainsi que
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fustigé le peuple, on l'a massacré, déporté, condamné aux travaux forcés pour qu'il obéisse aux fonctionnaires. Le peuple s'est tûmais n'a pas cru, et, d'une œuvre inique, on n'a pas fait une œuvre équitable. Par les persécutions on a ruiné le peuple et le pays. Mais voilà que sous la pression de la nécesité on a déclaré la liberté. Le peuple a cru, s'est réjoui et s'est mis à prier. Cependant, quand les généraux et les fonctionnaires ont commencé à expliquer au peuple la nouvelle loi, il s'est aperçu que la liberté ne luiétait donnée qu'en paroles non en fait, que la nouvelle loi renfermait toute l'ancienne, seulement sur un autre papier et avec d'autres mots. Il y a la corvée à faire et les impôts à payer comme auparavant ; pour avon une izba et de la terre, il faut les acheter de son propre argent. On a inventé l'état intermédiaire pour deux, six, neuf ans.
On a défini pour le peuple un nouvel état de servage
«Pour ceux qui crurent et se turent ce fut bien. Mais à ceux qui, n'ayant pas cru, commencèrent à se plaindre de ce que la liberté n'était pas venue, à ceux-là on vint faire la leçon avec des baïonnettes et des balles et, de nouveau, le sang innocent coula en Russie. Au lieu des prières pour le tzar ce furent les sanglots des martyrs qui tombaient sous les balles ou le knout ou qui s'affaissaient dans les fers sur la route de la Sibérie. Ainsi, de nouveau, par le knout et les travaux forcés, on veut contraindre le peuple à croire que la nouvelle loi est vérité divine ».
Et Hertzen pose de nouveau la question : « Qijefaut-il au peuple ? » Et il répond :
« La terre et la liberté, l'instruction. Mais comment recevoir tout cela, que faire pour les obtenir ? » Suit alors le vaste programme politique dont voici les points principaux :
i° Déclarer que tous les paysans son! libres avec les terres qu'ils possèdent actuellement ;
2° Les paysans doivent payer des impôts, pour Les besoins publics, mais ces impôts ne doivent jus dépos
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depuis 1855 et, en 1861, elles se dressaient déjà contre l'ordre de choses existant et le gouvernement, d'autant plus que ce dernier n'avait pas réalisé les espérances qu'avait mises en lui la société russe vers la fin des années 50. La réforme principale mal conçue, mal réalisée, trop à l'avantage des propriétaires, avait provoqué chez beaucoup le mécontentement et la colère. Quant aux paysans, sans doute ils étaient heureux d'être libres, mais ils commençaient à comprendre en quelle misère ils allaient tomber inévitablement.
Après l'acte du 19 février 1861, qui était en somme le résultat de la volonté personnelle de l'empereur et du travail des éléments sociaux, devait arriver fatalement une période de grandes réformes, tendant à modifier tout l'ordre gouvernemental. Il fallait, comme le réclamaient les slavophiles, attirer le plus grand nombre au gigantesque travail de la reconstitution l'Etat. Les meilleurs esprits de cette époque conseillaient ouvertement à l'empereur, de s'assurer la collaboration des forces sociales. Constantin Aksakov, comme s'il prévoyait la lutte politique qui devait bientôt s'ouvrir en Russie, remit à Alexandre II, à son avènement au trône, un projet portant convocation du Zemski Sobor(i). Mais le gouvernement d'Alexandre II, débordé par le parti réactionnaire et surtout par les propriétaires auxquels on avait arraché les serfs, ne pensait pas à une refonte de tout le mécanisme de l'Etat. La solidité de l'ordre existant ne faisait aucun doute. On reconnut seulement la nécessité de remplacer les anci OS fonctionnaires par de nouveaux, de donner quelque s satisfactions au parti libéral, mais le gouvernement n'avait nulle intention de faire appel aux forer- sociales, de surer leur collaboration. Tout se faisait ei ait comme
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rète, Métropolite de Moscou, ayant été nommé ministre de l'Instruction publique, son premier soin fut de réfrénei chaque velléité de libéralisme, ne cherchant d'appui que dans la bureaucratie conservatrice.
Les universités fermées, beaucoup des étudiants exclus allèrent grossir les rangs des futurs lutteurs révolutionnaires. L'écrivain bien connu, Chelgounov, dans son article : Du passé vers le présent, a donné une caractéristique remarquable de cette époque et de son influence sur le développement de la société russe : « Jusqu'en 1860, écrit-il, l'attention de la société fut tout occupée par l'émancipation des paysansj Mais quand il ne resta plus qu'à rédiger les statuts du 19 février, la société eut le temps de penser à autre chose. C'est pourquoi, à partir de 1860, commence une autre période dans le travail de la pensée sociale. Ce travail ne présentait pas de difficultés particulières vu que son programme était très simple et se résumait en un seul mot : .< liberté». En bas, les paysans étaient délivrés du servage , en haut, les classes intellectuelles se délivraient de l'Etat tout puissant et des vieilles conceptions moscovites. Il n'y eut jamais et sans doute n'y aura-t-il jamais dans notre histoire de moment plus grand que ce passage de L'idéV de l'Etat basé sur le servage et la bureaucratie à l'idée de l'Etat libre. Nous, contemporains de ce changement, qui aspirons à la liberté personnelle et sociale et ne travaillons que pour elle, sans doute nous n'avons pas le temps de réfléchir si nous faisons quelque chose de grand ou d'ordinaire. Nous aspirions simplement au Large, et chacun se délivrait, comme il le pouvait, de ce dont il croyait nécessaire de se délivrer. L'idée de liberté, qui nous a tous saisis, pénétra partout et il se fit vraiment quelque chose d'inouï, d'extraordinaire, Des officiers donnaient leur démission pour ouvrir une boutique de lingerie, une librairie, ou pour d< venii ors,
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sérieusement tous ceux auxquels était cher l'avenir de la patrie. Il était nécessaire de chercher un moyen quelconque d'améliorer le sort du peuple, et sans doute la pensée publique se fût arrêtée au moyen légal et pacifique si, après la délivrance des paysans du joug des propriétaires, Alexandre II eût délivré la Russie de son propre joug en la dotant, ne fût-ce que d'une parcelle, de liberté politique. Mais précisément il n'en montra nulle envie, et une fois l'autocratie intacte il ne restait à espérer qu'en la bonne volonté de l'empereur. Cependant avec les années cet espoir diminuait de plus en plus.
« Comme réformateur, Alexandre II n'a pas soutenu longtemps l'examen. L'insurrection polonaise, écrasée avec une cruauté inouïe, a été le signal d'une réaction de jour en jour plus terrible. On était forcé d'abandonner tout espoir en les moyens pacifiques et légaux. Il restait soit à se soumettre tacitement à tout, soit à chercher d'autres voies pour le salut de la patrie, et, naturellement, tous ceux qui aimaient la Russie ont choisi ce dernier.
« Ainsi, en même temps que s'accentuait la réaction, le mouvement révolutionnaire grandissait. Les sociétés secrètes paraissaient l'une après l'autre dans Les principales villes de Russie. Le coup de revolver de karako sov, résultat de cet état d'esprit de la société, était un avertissement pour Alexandre IL Mais celui-ci ne voulut pas le comprendre, et à partir de 1866 la fureur de la réaction redoubla. En quelques mois tout ce qui portait encore le cachet du libéralisme des premières .m; du règne était détruit. Ce fut une véritable ba< chanale de réaction. »
Quelques années plus tard cette réaction amenait logiquement le terrorisme.
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traîner toute la société russe dans la voie de la lutte active contre le pouvoir, au nom du triomphe des principes socialistes.
Arrêté et mis en jugement sur une fausse dénonciation, au cours du procès , lecture fut donnée d'une lettre anonyme dans laquelle on mettait en garde le gouvernement contre Tchernychevski « ce socialiste rusé, chef de toute la jeunesse ».
« Si vous n'isolez pas Tchernychevski, écrivait l'auteur
de cette lettre, il y aura du malheur, le sang coulera
C'est une bande de démagogues furieux ; ce sont des cerveaux fêlés. Cette « jeune Russie » a en elle tous les instincts bestiaux. Peut-être pourra-t-on les tuer tous, mais que de sang innocent coulera pour eux. A Voronèje, à Saratov, à Tambov, partout il existe des Comités composés de pareils socialistes et partout il y a de la jeunesse. Envoyez Tchernychevski où vous voudrez mais ôtez-lui la possibilité d'agir. Débarrassez-vous de Tchernychevski au nom de la tranquillité générale. » Vain calcul, car même au bagne Tchernychevski resta le véritable chef spirituel du mouvement révolutionnaire.
Comme écrivain, Tchernychevski se rattachait, par sa conception des problèmes sociaux, aux grands utopistes français de la première moitié du XIXe siècle, surtout à Saint-Simon et à Fourier. L'organisation qu'il préconise dans son roman Que faire ? est du pur fouriérisme, e1 ce roman eut une influence considérable sur Les jeunes femmes et les jeunes filles de cette époque.
Armando, dans son livre sur le nihilisme, a écrit : La figure de Tchernychevski est la tête de Méduse que l nihilistes arborent dans toutes Leurs tentatives de rébellion contre le tzar. Enfermé dans sa prison de Sibérie, isolé, impuissant, Tchernychevski a fait plus de mal à L'autocratie russe que les Hertzen et Les Bakounine pendant leur exil en Europe, avec leurs sociétés secrètes, Leur liberté d'action et de propagande. I es socialistes rus»
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en faire un secret s'ils contiennent la preuve évidente de la culpabilité de Tchernychevski. C'est dommage ! » Il faut remarquer que Nikitenko était plutôt conservateur et que cette note de son journal reflète l'opinion du
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monde auquel il appartenait.
Condamné aux travaux forcés et à la reléeration perpétuelle en Sibérie, Tchernychevski, au bout de vingt ans» reçut l'autorisation de vivre à Astrakhan (octobre 1883). Cette mesure fut prise à la suite de pourparlers du gouvernement avec les révolutionnaires, dont nous parlerons plus loin.
Tchernychevski vécut encore dix ans ; ses travaux furent alors exclusivement littéraires ; parmi ceux-ci citons sa traduction de l'Histoire Universelle de Weber. Il mourut à Saratov le 17 octobre 1889.
Tchernychevski avait été le collaborateur principal et l'un des rédacteurs en chef de la revue Sovremennik (Le Contemporain), fondée par Pouschkine. Dans cette même revue travaillait un autre jeune écrivain dont l'influence sur la société russe fut également considérable : Dobrolubov.
Dobrolubov s'était fait une place à part dans le supplément satirique du Sovremennik, le Sifflet, dans lequel il établissait une stricte démarcation entre les « libéralisants »qui n'obéissaient en cela qu'à La mo Le, et Les hommes pour qui la liberté était le mot d'ordre sacré de toutes leurs aspirations morales. L'historien de la littérature russe, Vengucrov, a dit de Dobrolubov qu'il était un « critique publiciste », expression qui définit parfaitement le talent de Dobrolubov, après Lequel La critique littéraire devint une véritable tribune, les œuvres littéraires n'étant qu'un prétexte pour exposer V - i Léals sociaux .Dobrolubov a créé un genre de critique qui s'occupe peu du côté artistique de l'œuvre mais beaucoup des conclusions sociales qui en découlent. Les articles de Dobrolubov avaient l'air dr traiter de Tourgueniev, d'Ostrovsky,
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