CHAPITRE IV
votes lui font éprouver, et de vous présenter un aveu qui est dans le cœur et dans la bouche de beaucoup d'autres citoyens.
Soit que l'on s'en tienne à la lettre de votre mandat, qui, reconnaissant à l'église une existence propre, antérieure à lui, ne vous appelle qu'à régler les rapports de l'état avec elle; soit que l'on rapproche de ce mandat l'article constitutionnel qui lui sert de limite en réservant expressément le maintien de l'église nationale dans son intégrité ; soit enfin qu'on donne pour commentaire à ce même mandat la grande et libérale pensée du XIX* siècle, qui interdit aux pouvoirs politiques de s'immiscer dans les questions spirituelles, on ne peut, messieurs, à la vue de vos premiers votes, se défendre d'un pénible étonnement.
Car, non-seulement vous avez supprimé la règle d'enseignement dans laquelle l'église de notre pays reconnaissait depuis trois siècles le sommaire de ses croyances, mais d'avance vous imprimez à cette église toutes les doctrines et les systèmes qui pourront surgir successivement dans des conseils investis, sans le consentement d'aucune église, du droit de consacrer et de surveiller les pasteurs.
Ainsi, le règlement des rapports entre l'état et l'église comporterait l'altération et même l'enlèvement de la doctrine au nom de laquelle cette église fut convoquée et qui depuis lors a été son caractère, son nom propre et la garantie de son identité.
Ainsi, l'on pourrait, sans porter atteinte à son intégrité, lui retrancher sa base, sa substance, en un mot cela précisément sans quoi elle n'est plus elle-même; et son intégrité consisterait tout entière dans les avantages matériels qu'elle peut tirer de son union avec l'état.
Ainsi, le pouvoir politique, se substituant à l'église dans le choix d'une doctrine, devient, de protecteur et de gardien de l'église, la personne même de l'église.
Ainsi, par une anomalie unique (et puisse-t-elle demeurer unique!) dans un pays où la liberté a substitué, en toutes choses, la souveraineté de la loi au bon plaisir de l'homme, vous auriez substitué le bon plaisir de l'homme à la souveraineté de la loi ; et vous vous prépareriez le spectacle, étrange pour des yeux vaudois, d'un dicastère administrant, jugeant et punissant sans autre règle que son opinion.
Telle est, messieurs, au jugement de bien des citoyens, la portée de vos premiers votes si vous les confirmez.
Mais élevons-nous à une considération qui domine et embrasse toutes celles que nous venons d'indiquer.
Vous feriez, pouvoir politique, invasion dans un domaine que la
philosophie, la religion, la politique elle-même vous interdisent de concert.
Le principe qui distingue et soumet à des juridictions différentes le spirituel et le temporel est un des axiomes de la sociabilité et de la civilisation moderne ; en sorte que le nier ou seulement l'entamer, c'est reculer dans les voies de la sociabilité et de la civilisation.
Ce principe a coûté assez cher à l'humanité pour qu'elle pense l'avoir payé tout à fait et pour qu'elle le regarde comme irrévocablement acquis à l'avenir.
Or, que feriez-vous, messieurs, en supprimant, sans mission, la religion du pays, et en taisant de quelques-uns de vos délégués la règle vivante et capricieusement mobile des croyances publiques, sinon une invasion dans ce domaine d'où les gouvernements les plus éclairés se sont déjà retirés, et que, malgré eux et cédant à 1 a puissance de la vérité, les gouvernements moins éclairés abandonnent aussi pas à pas? Votre mission, si nous en jugeons bien, est de réduire au plus petit nombre possible les embarras qui peuvent résulter de l'union de l'église avec l'état ; votre mission ne saurait être de les multiplier et de les rendre plus inextricables.
Vous ne pouvez avoir oublié combien chèrement ont été payées toutes les tentatives pareilles à celle que vous faites aujourd'hui.
Vous ne pouvez ignorer, éclairés comme vous l'êtes, qu'aucune infraction, même involontaire, aux immuables principes sur lesquels repose le développement progressif de l'humanité, n'est demeurée sans conséquence, et que l'erreur, dans les questions de cet ordre, est grosse d'orages et de malheurs.
Ne permettez pas, nous osons vous en supplier, qu'aucune préoccupation étrangère obscurcisse dans votre esprit des principes aussi évidents. Veuillez ne pas voir la question présente à travers vos opinions particulières, que nous respectons, mais qui ne peuvent prévaloir contre une vérité aussi générale, aussi constatée, aussi nécessaire.
Quelles que soient, messieurs, vos vues en matière de doctrine, la question pour vous se pose toujours la même: Est-ce aux pouvoirs politiques à statuer la religion du pays? La réponse de votre conscience ne saurait être douteuse.
Citoyens législateurs ! l'amour du bien, nous en sommes convaincu, domine dans votre assemblée, et jamais des préoccupations de parti, des sympathies personnelles ne prévaudront dans son sein sur l'intérêt du pays bien aperçu, ni sur la vérité distinctement reconnue. Si nous n'en