LA LIBERTÉ RELIGIEUSE
COUP D'ŒLL RÉTROSPECTIF
La révolution du 18 décembre 1830 et la cause de la liberté religieuse. — Caractéristique des partis. — Rapprochement momentané d'éléments hétérogènes. — Le peuple et la liberté religieuse avant 1831. — La liberté religieuse et la constituante. — La coalition de la haine et de la sottise. — L'omnipotence de l'état et les pasteurs fonctionnaires. — La liberté religieuse à bien plaire et le régime de la tolérance. — Le véritable état des choses. — La loi et les mœurs. — La logique des faits. — La liberté religieuse devant le grand conseil de 1S33. — Loi boiteuse et mal assise. — Les deux libertés. — Les adversaires de la liberté religieuse. — La presse politique. — Son influence sur les décisions législatives. — 1838 et 1839.
— Gravité des questions engagées. — Comment on s'était préparé à les résoudre.
— Le clergé. — Le parti radical et son coryphée. — La politique du dénigrement.
— Une forteresse à renverser. — Ce que veulent les adversaires de la confession «le foi helvétique. — Confession et liberté. — L'objectif poursuivi. — La délégation des classes; union et division. — Le triomphe du gouvernemontalisme et la négation constitutionnelle de la liberté religieuse. — Les métamorphoses de la loi ecclésiastique de 1839. — Négation du droit à la liberté religieuse pour tout le monde. — Conséquences ajournées. — Vainqueurs et vaincus. — La physionomie de la représentation nationale. — Partisans et adversaires de la confession de foi.
— La tyrannie des nécessités politiques. — Les défections. — Les prévisions de l'avenir. — Négations et prétentions des vainqueurs.
La révolution du 18 décembre 1830 avait marqué le triomphe du libéralisme sur le régime imposé au canton de Vaud par la constitution de 1814. La cause de la liberté religieuse n'avait
point été étrangère à ce mouvement de réaction. On se tromperait toutefois beaucoup si l'on s'imaginait que la plupart de ceux qui acclamaient l'ère nouvelle faisaient, dans leurs préoccupations, au premier des droits de l'homme, la place d'honneur à laquelle ce droit peut légitimement prétendre. En réalité, ils étaient peu nombreux les partisans décidés, les défenseurs inflexibles de la liberté religieuse. La cause de cette dernière avait bienfait naître des sympathies dans les rangs de la bourgeoisie honnête et instruite et parmi les hommes distingués par leur culture supérieure et la bienveillance de leur caractère; mais nous n'oserions pourtant pas affirmer que, chez plusieurs de ces derniers du moins, cette sympathie fût pure de tout mélange. On sait comment les coalitions se forment. Le parti qui se constitua à la veille de la révolution de décembre était composé d'éléments fort divers. Si l'objectif commun était le renversement du régime existant, si la devise commune était le mot de liberté, il n'en est pas moins vrai que, sous ce mot, les uns comprenaient plus, les autres moins. Le dépouillement, la vérification du contenu se ferait plus tard.
Il est certain que beaucoup de gens, dans notre pays, avaient été révoltés de la manière brutale dont le pouvoir s'y était pris pour entraver le mouvement religieux. Ils avaient honte des persécutions qui souillaient la terre vaudoise et qui faisaient à leur patrie un mauvais renom au dehors. Peu soucieux, au fond, de se mêler directement de ces questions, ils voulaient du moins que chacun fût libre à cet égard comme à d'autres. Mais il y avait loin de cette tolérance, très philosophique souvent et purement extérieure, à la liberté pleine et entière, nonseulement des convictions religieuses, mais encore et surtout de la manifestation publique de ces convictions. La liberté de fait, ils l'accordaient volontiers; mais la liberté de droit 1 c'était là pour eux une tout autre question.
D'autres hommes, les politiques par excellence, avaient
coup d'œil rétrospectif. 1831-1340. 327 des vues plus profondes, plus lointaines. La liberté religieuse ne les effrayait pas. Tout au contraire, semblait-il. Mais, pour eux, dans le fond, celte liberté était un moyen, non un but; un instrument, non un bien en soi. S'ils réclamaient la liberté , ce n'était pas par respect pour elle , mais parce qu'ils espéraient en faire le plus puissant dissolvant d'un établissement religieux qui faisait obstacle à leurs secrets desseins. On put suivre, d'année en année, les évolutions significatives et le développement graduel de cette politique assurément plus habile qu'honnête.
Les vrais libéraux de cette époque décisive étaient ces hommes qu'on essaya plus tard de flétrir, ou, tout au moins, de rendre suspects en les désignant sous le nom de doctrinaires. Eux, du moins, voulaient réellement, sincèrement la liberté religieuse. Ils avaient une trop grande vénération pour la conscience, une trop haute idée de la dignité humaine, pour apporter à l'exercice d'un droit imprescriptible des restrictions incompatibles avec ce droit. Ces questions, ils les envisageaient d'un point de vue très élevé, trop élevé, peut-être, et c'était bien là l'écueil contre lequel ils devaient finir un jour par se briser. Parce qu'ils étaient des hommes supérieurs, soit par leurs talents, soit par leurs aspirations, soit encore par leur patriotisme, ils se trouvaient en réalité à une assez grande distance de ce peuple au service duquel ils étaient prêts à se dévouer. Ne le connaissant pas suffisamment, ils se faisaient à son égard des illusions aussi dangereuses qu'honorables. En le traitant comme s'il était en mesure de marcher aussi vite qu'eux, ils ne pouvaient manquer de le fatiguer, et, à la longue, de le décourager. Les politiques devaient s'en apercevoir très vite, mais ils n'auraient garde de s'élever d'abord trop ouvertement contre des doctrines qui, après tout, favoriseraient leurs propres desseins et en hâteraient la réalisation.
Dans l'ensemble, les membres du clergé devaient voir avec
satisfaction la fin d'un régime qui, sous prétexte de défendre Téglise nationale, l'avait si fort rabaissée aux yeux de la chrétienté protestante. Tous ceux d'entre les ecclésiastiques qui avaient souffert de ce régime, dans leurs personnes ou dans leurs convictions; tous ceux dont la conscience s'était révoltée à la vue de l'intolérance légale et de la persécution officielle ; tous ceux enfin qui n'étaient pas retenus par des vues arriérées sur la position normale de l'église vis-à-vis de l'état, ou par des préventions inexplicables contre une large interprétation du mot liberté , tous ceux-là , disons-nous , ne pouvaient qu'augurer les plus heureuses conséquences des événements de décembre 4830. Et pourtant, quoique la liberté considérée en général comptât bien des partisans convaincus dans les rangs du clergé , le nombre des amis de la liberté religieuse se trouverait bien réduit le jour où il faudrait revendiquer cette liberté dans sa plénitude et en réclamer l'application la plus étendue.
Quant au peuple lui-même, au peuple proprement dit, à la masse de la nation, sans méconnaître la part qui lui revient de droit dans le changement de régime qui marque chez nous les derniers jours de 1830, nous ne sommes pas intimement convaincu qu'il y ait eu chez lui autre chose qu'un entraînement plus ou moins intelligent, une satisfaction donnée à des aspirations plus ou moins définies. Si, de lui-même, notre peuple n'est guère porté à sortir d'un calme dont il s'accommode fort bien, on sait pourtant qu'il cède aussi, et même facilement, à des pressions exercées tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Le tout, avec lui, est d'arriver à l'heure juste, au moment propice. Et tel était le cas en cette mémorable année 4830.
Ainsi, et pour nous résumer sur ce point, les éléments divers, au fond peu homogènes, qui se sont unis dans les dernières années du régime inauguré en 1844, et qui, par leur union,
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par leur etïort commun, ont amené la révolution du 18 décembre 1830, ne présentaient, ni séparément, ni dans leur alliance, des garanties suffisantes pour un triomphe durable de la liberté religieuse. Si cette dernière, avec des alternatives assez curieuses d'énergie et de langueur, a régné chez nous durant une période de quinze années, c'est grâce à l'influence prépondérante de certains hommes et de certaines idées qui s'imposaient temporairement au pays. Le besoin n'en était ni bien profond, ni bien conscient chez notre peuple. Reine d'un jour, malgré sa légitimité, la liberté religieuse ne pouvait se dire constitutionnelle, parce qu'elle n'était pas l'élue de la nation.
Avant 1831, la liberté religieuse n'existait pas dans le canton de Vaud. Ce qui existait, c'était l'arbitraire gouvernemental donnant gain de cause aux préventions du peuple et à ses emportements. On n'était redevable d une tolérance momentanée qu'à la lassitude, et d'une liberté de fait qu'à l'inconséquence. Dans le fond, le peuple éprouvait une répugnance instinctive à l'égard de la liberté religieuse. Pour lui, cette liberté était synonyme de séparation, c'est-à-dire de secte, d'exagération, c'est-à-dire d'hypocrisie. Etait-ce absolument sa faute, s'il assimilait ainsi des choses qui, en droit, n'ont aucun rapport0 N'avait-il pas été instruit de haut à juger ainsi ? Et, malheureusement, des erreurs de jugement, des imprudences de parole, des faits regrettables chez les partisans de la liberté religieuse, n'avaient-ils pas contribué, à leur manière, à cette éducation défectueuse du peuple? Malgré tout, ne pouvait-on pas espérer que, dans notre pays, se lèverait enfin le jour de celte liberté si précieuse, si absolument nécessaire à l'existence comme à la dignité d'une nation?
Avec l'année 1831, les espérances des amis de la liberté re-
ligieuse semblent vouloir se réaliser. Une constitution nouvelle, élaborée par une assemblée nouvelle elle-même, sans attache avec les conseils législatifs de la période antérieure, sans obligation vis-à-vis du passé ; une charte imposée aux constituants par les exigences du présent et par celles de l'avenir, charte vivifiée par le souffle du progrès, ne pouvait manquer d'inscrire parmi ses articles fondamentaux le premier des droits de l'homme. Il n'en fut rien. Devant la constituante de 1831, la liberté religieuse succombait, et l'article 12 du projet, article timide, malgré l'apparence, ne parvenait pas à vaincre les répugnances de la majorité.
Ce fait était grave assurément, grave en soi déjà et dans le moment présent, grave aussi comme symptôme. Cette première défaite en faisait présager de nouvelles, de plus désastreuses. En refusant de reconnaître par un article formel de la charte la liberté de droit, la constituante réservait aux futurs pouvoirs législatifs la possibilité, la facilité de ne point garantir, de supprimer même, la liberté de fait, si la liberté venait à se produire sous cette forme. D'ores et déjà elle proclamait la persécution constitutionnelle, comme le lui reprocha l'un des plus chauds et des plus éloquents avocats de la liberté religieuse, le professeur Monnard.
On chercha dans le temps , avec une curiosité bien naturelle, à se rendre compte des influences diverses sous lesquelles la majorité des constituants avait refusé de sanctionner un droit aussi imprescriptible que celui de la liberté religieuse. On se livra à des suppositions plus ou moins plausibles, on ne s'éloigna sans doute pas beaucoup de la vérité sur ce point, mais qu'importaient, après tout, le traditionalisme intolérant du régime précédent, l'ignorance réelle de la plupart sur les questions discutées, les craintes puériles d'un grand nombre? Le fait était là, patent, dans toute sa brutalité. La révolution du 18 décembre s'était faite dans le but de revendiquer la liberté
coup d'oeil rétrospectif, 1831-18-îU. :;.U avec toutes ses applications, et il devenait évident que la plus sacrée de ces applications était tacitement demeurée en dehors du programme de la majorité. Les efforts énergiques des libéraux de l'époque furent impuissants à renverser la muraille do Chine élevée par la coalition de la haine et de la sottise.
Le résultat premier et immédiat de l'échec subi par la cause delà liberté religieuse fut de donner plus que jamais au pouvoir exécutif la haute main sur l'église. A la vérité, il n'était pas besoin de cet échec pour persuader au gouvernement qu'il lui était loisible d'exercer des fonctions attribuées ailleurs à des supérieurs ecclésiastiques. Cela était de tradition chez nous. Mais, assurément, on ne se serait pas attendu à voir le travail entrepris en vue de réparer constitutionnellement une grande erreur, aboutir à confirmer cette erreur, à la légaliser, en quelque sorte, à la transformer en une vérité de droit. Et c'est pourtant là ce qui arriva. La constitution adoptée, devenue la loi fondamentale du pays, le gouvernement ne voulut plus voir dans les pasteurs que des fonctionnaires, des employés de l'étal. Dans le système de l'étal-évêque, rien de plus naturel et de plus simple. Mais ce n'était sans doute pas pour perpétuer, bien moins encore pour consolider un état de choses anormal, contre nature, qu'on avait fait la révolution de décembre et signé tant de pétitions en faveur d'une réorganisation de l'église sur la base de la liberté.
Une constitution est le sol qui doit produire toutes les lois spéciales et dans lequel celles-ci doivent puiser la séve qui les nourrit et les vivifie. Si la constituante de 1831 avait sérieusement désiré voir un jour la libertt'1 religieuse s'établir chez nous, s'y acclimater et y jouir de la plénitude de ses droits, elle n'aurait pas manqué de lui préparer les voies, d'ensemencer le sol de cette graine féconde ; elle aurait assuré dans le présent les conditions de l'avenir. Mais non, se bornant à de stériles vœux, elle n'eut pas le courage, ou peut-être
pas la volonté, d'accomplir un grand acte de justice et de vérité. Après cela, que pouvait être une loi faite après coup, en dehors même de l'esprit de la constitution? Un essai malheureux, incomplet, impuissant. Une loi semblable devait être comme une plante dépourvue de racine et fixée au sol par un artifice ingénieux, mais trompeur. De par la constitution, il était décrété que la liberté religieuse n'aurait chez nous aucune existence légale, qu'elle y serait reçue à bien plaire, à titre d'étrangère, et qu'elle y vivrait, si elle devait y vivre, sous la haute surveillance de la police.
Malgré le refus de la constituante de reconnaître par un article formel à la liberté religieuse le droit à l'existence, le régime de la tolérance prévaut chez nous à partir de 1831. Les expériences faites antérieurement devaient détourner des voies de la violence, de la contrainte, de la persécution, les magistrats qui avaient souci de leur propre dignité aussi bien que de la tranquillité du pays et de sa réputation au dehors. Les hommes alors aux affaires, personnellement animés des meilleures intentions, n'avaient accepté l'héritage du passé que sous bénéfice d'inventaire. La liberté profita de ces dispositions favorables et l'on put se livrer à l'espoir que, malgré les apparences contraires, elle avait réellement gagné sa cause.
En fait, il n'en était point ainsi. On le vit bien en 1833, à l'occasion de l'émeute de Vevey, cette malheureuse queue de 1824, comme on l appela dans le temps. Il sembla un momen" que les plus mauvais jours d'un passé qu'on croyait bien et définitivement disparu allaient recommencer. C'était une réaction brutale, mais puissante, contre l'essai de liberté pratique tenté en dépit du silence gardé par la constitution. C'était la protestation populaire, avec ses accès frénétiques, avec ses ex-