CHAPITRE II
l'école, dans la marche de celle-ci? Au fond et toujours, l'action évidente de l'élément chrétien positif. On représentait l'école comme un centre de méthodisme, et lorsque, dans la séance du 28 mai 1839, le grand conseil eut à discuter une adresse de 568 régents et régentes en faveur de l'école, M. Druey, en particulier, s'éleva très fortement contre ce qu'il appelait l'esprit confessioniste de M. Gauthey. Après une assez vive discussion à laquelle prirent part, outre M. Druey, MM. Gindroz, Monnard, Jaquet, etc., l'adresse des régents fut simplement déposée aux archives.
Les adversaires de l'école normale prétendaient bien vouloir des instituteurs chrétiens ; ils affirmaient que, dans leur pensée, la religion devait être maintenue dans les écoles primaires et dans les écoles normales; seulement, cette religion, selon eux, devait être non une orthodoxie dont la sévérité ne convenait plus, mais quelque chose de raisonnable. M; Gauthey avait pu faire justice des reproches adressés à l'école, montrer que les fruits que celle-ci avait produits, bien loin d'être mauvais, étaient sains et nombreux1; on n'en continuait pas moins la petite guerre commencée, guerre d'insinuations, de procès de tendance, et, au besoin, de calomnies. Les témoignages flatteurs donnés à l'école normale, soit par le comité, le conseil de l'instruction publique, le conseil d'état lui-même , soit encore par des hommes faisant autorité en ces matières, le père Girard, par exemple, et Victor Cousin, qui visitèrent l'école en 1837, ces témoignages, disons-nous, ne paraissaient point suffisants pour dissiper les préjugés ou mettre un terme à une hostilité qui devait réussir un jour à com-
* Conf. Gauthey, De l'école normale, pag. 153-170. — La commission du grand conseil chargée de l'examen de la gestion du conseil d'élal en 1840, devait cependant rendre un beau témoignage à {'heureuse influence que l'école avait exercée sur la méthode et l'art d'enseigner, aussi bien que sur les dispositions morales des instituteurs qui avaient appris à aimer leur profession. [Rapport au tjrand conseil, mai 1S41.)
promettre gravement une si belle institution. Tout le monde, à la vérité, sentait bien qu'aucun progrès un peu solide ne pouvait s'opérer dans l'instruction primaire sans une école normale; mais ce que le parti radical, déjà en bonne voie de formation, ne pouvait voir sans un déplaisir toujours plus accentué, c'était la présence, à la base de l'institution, du principe chrétien hautement reconnu et professé. Les instituteurs y devenaient mômiers, disait-on, et, malgré les notables progrès accomplis dans le sens de la liberté religieuse pratique et de la tolérance, la haine d'un christianisme pris au sérieux n'en était pas moins vivace au fond de bien des cœurs. Après cela, nous ne prétendons pas qu'il n'y eût rien à reprendre dans la marche de l'école, que tout y allât au mieux. Peut-être le conseil de l'instruction publique voulait-il aller trop vite en besogne et ne tenait-il pas assez compte de l'état général du pays et des tempéraments dont il fallait accompagner certaines réformes. Dans le domaine de l'instruction publique, comme dans celui de l'église, les hommes de cœur et de dévouement qui se trouvaient à la tête des affaires de la petite république vaudoise purent contribuer, en une certaine mesure, à soulever contre eux le reproche de cloctrinarisme. Jamais, du moins, leurs intentions ne sauraient être légitimement incriminées.
L'école normale une fois constituée, on s'occupa activement de la, réorganisation des écoles primaires. En 1834, le grand conseil, considérant la nécessité d'améliorer l'instruction publique primaire dans le canton, et voulant en particulier que les écoles fussent plus en harmonie avec les besoins et les ressources du pays, vota une loi qui maintenait les principes précédemment admis sur la fréquentation obligatoire, sur le nombre des écoles, sur les devoirs et les charges imposés aux
communes. M. le professeur Gindroz, rapporteur de la commission et auteur du projet de loi, plaida la cause de ce dernier dans un très remarquable Exposé des motifs qu'on nous permettra d'analyser ici brièvement.
Les écoles primaires sont-elles du domaine de la législation? Le gouvernement peut-il intervenir dans l'éducation du peuple? Non, répondra-t-on, si l'on part du point de vue des idées abstraites d'état, de gouvernement, de liberté. Mais ce serait oublier l'état actuel des peuples et des individus. Les masses sont incapables de satisfaire à leurs besoins moraux. Abandonnée à l'industrie particulière , l'instruction primaire serait livrée le plus souvent aux calculs de l'intérêt privé, de la cupidité ; des contrées entières en seraient privées. Donc, « créer ét faire prospérer l'instruction publique, et surtout l'instruction primaire, dont tous les citoyens éprouvent les bienfaits, est dans notre siècle une nécessité politique, c'est-à-dire un droit et un devoir pour le gouvernement. » La conséquence en est qu'un gouvernement « doit toujours mettre les établissements consacrés à l'instruction publique en rapport avec l'état politique du pays et les besoins des citoyens dans leurs diverses positions sociales. » L'instruction primaire, en particulier, doit être l'objet des soins les plus assidus et les plus généreux.
Ces principes ont leur application naturelle dans le canton de Vaud où existe la souveraineté du peuple, où chacun est électeur et peut être élu. Mais « nos écoles ne sont point en harmonie avec nos besoins. » Le moment est donc venu d'élever les écoles au niveau exigé.
Après avoir, dans un premier chapitre, envisagé tes écoles en général, leur nombre dans le pays, le nombre des élèves dans chacune d'elles, les méthodes d'enseignement, les écoles de filles, les objets d'enseignement, les locaux et les dispositions matérielles, le rapport s'occupe des régents.
La vie, 1 ame d'une école, c'est l'instituteur. Le sort d'une
école dépend du régent. Le choix des régents fait donc la destinée de l'instruction primaire. Les régents seront examinés et présentés par le conseil de l'instruction publique, mais le choix définitif appartiendra aux autorités communales. L'examen portera sur la science de l'éducation (pédagogie) aussi bien que sur les connaissances exigées. Les autorités supérieures décideront dans les cas de conflit entre le régent et la commune.
C'est à propos du traitement des régents que le rapport discute cette importante question : L'instruction publique doit-elle être gratuite ou non? et, afin de rester conséquent avec le caractère obligatoire que la loi imprime à l'instruction primaire, il répond affirmativement: « La fréquentation de l'école ne peut pas être obligatoire, si elle n'est pas entièrement gratuite. » En outre, l'éducation de la jeunesse est une obligation pour l'état, un devoir politique ; donc l'intérêt public demande qu'elle soit doûnée gratuitement. Cependant les communes dont les ressources seraient insuffisantes, pourront exiger une rétribution modique et équitable des parents.
Le troisième chapitre de Y Exposé a trait à la fréquentation des écoles. « Cette fréquentation doit-elle être facultative et libre, ou imposée par la loi et sanctionnée par des mesures pénales? » En faveur du système de la liberté, on peut dire que l'éducation est du domaine de la pensée et du sentiment de l'homme intérieur, sur lequel la loi est sans puissance. En revanche, les principes d'ordre et de nécessité sociale, de garantie de la moralité publique, militent en faveur du système de l'obligation. Mais le conseil d'état n'avait pas eu à se prononcer entre ces deux systèmes ; l'opinion avait décidé pour un système de conciliation: le peuple voulait l'école ; il admettait volontiers l'obligation de la fréquenter, mais la liberté de l'instruction privée était réservée.
Enfin, la direction des écoles se rapporte au matériel et à l'instruction. Il faut que cette direction soit intelligente, éclairée,