CHAPITRE II
de confiance. Il avait décliné successivement, et pas toujours sans souffrances intérieures, les offres agréables ou brillantes qui lui étaient venues de Genève, de Montauban, de Paris, de Berne, de Francfort. Une première fois déjà, un appel lui avait été adressé de Lausanne. Vinet s'effrayait parfois de ces témoignages que lui seul, dans sa modestie, trouvait trop honorables. Cependant il aimait profondément son pays et rien autrefois ne lui avait paru plus désirable que de planter sa tente sur les bords du Léman, en face des Alpes. Mais Vinet était homme à résister aux entraînements de cette nature, pour ne céder qu'aux ordres de sa conscience, qu'aux ordres de Dieu même.
Dans la réponse de M. de Mestral Berlin, 23 janvier), nous rencontrons cette phrase :
« . . . . Vous me dites qu'un parti cherche à entraver votre nomination ; je pense que ce ne peut être que die einseitifje methodistische Partei, qui, dans ses vues bornées et sa complète ignorance du développement théologique allemand, vous redoute comme néandrien. Mais, cher ami. j'aime à croire que vous vous exagérez à vousmême l'influence que ce parti peut avoir dans ce cas. B..., à qui j'ai lu cette partie de votre lettre, pense la même chose, et nous avions toujours cru que justement ce parti extrême avait très peu d'écho dans le conseil d'instruction publique et le conseil d'état. ...»
De Rivaz, le 11 septembre 1838, M. Chappuis écrivait à M. Henriod, ministre à >'euchàtel :
« (Dans une conférence à huis clos), les questions ont porté sur le principe
de la morale chrétienne, sur les collisions des devoirs, sur la doctrine de la justification, sur la tradition et sa valeur, sur la trinité et sur les peines éternelles. Les membres ecclésiastiques de la commission, au nombre de sept. ont. à l'exception de M. Vulliemin, accueilli mes opinions avec une défiance marquée, en sorte que ma nomination a été douteuse un moment. Les laïques étaient unanimes en ma faveur. Cependant les ecclésiastiques ont fini par voter pour moi. à l'exception d'un seul. J'en ai été bien réjoui, parce que j'y vois une sorte de consentement de notre église à la nouvelle tournure que va prendre l'enseignement de la théologie. C'était l'Angleterre et l'Allemagne en présence, Dwight et Néander. Grâces à Dieu. Néander l'a emporté. Le lendemain, la commission a décidé l'appel de M. Herzog. de façon que, sauf la confirmation du conseil d'état, la faculté de théologie est constituée. ...»
Quelques jours plus lard, le 16 septembre, M. Chappuis s'adressant encore à M. le ministre A. de Mestral, à Etoy, lui disait :
La commission propose au conseil d'état de me nommer professeur. Quoi-
Il fallait qu'une voix du ciel lui criât : Va! et que sa détermination, comme il l'écrivait à son ami M. A. Forel, fût « toute spirituelle. » A la fin, cette voix se fit entendre, et, à la date du 3 mai, Vinet écrivait au conseil d'état du canton de Vaud : « ...Après bien des combats, j'ai résolu de regarder comme un appel de Dieu même la vocation qui me serait adressée de la part de l'autorité. Des considérations auxquelles il n'est pas donné à la conscience de résister m'ont déterminé.... Une fois décidé, j'ai résolu de ne regarder ni à droite ni à gauche, mais en avant et en haut, et de chercher mes espérances là seulement où j'avais trouvé les motifs de ma détermination1. » C'était bien le devoir qui se montrait ici à Vinet dans toute sa grandeur et qui s'imposait à lui, car, comme il le disait encore dans une lettre à M. Forel, la carrière qui s'ouvrait devant lui ne lui apparaissait pas large, lumineuse, riante, mais comme un défilé obscur, étroit, par où il allait passer à la hâte; quelques jours, et tout serait fini.
Le 1er novembre 1837 fut un grand jour pour l'académie de Lausanne. Ce jour-là, en effet, Vinet était officiellement installé
que la chose n'ait pas eu lieu encore, je regarde ma nomination comme certaine. Après beaucoup d'hésitations de la part de la majorité des membres ecclésiastiques de la commission et des experts, tous m'ont donné leur voix, à l'exception de M. Pilet (de l'école de l'Oratoire, à Genève), qui a, du reste, motivé son vote avec dignité et bienveillance. 11 me semble que ce vote est un présage. L'école de théologie de Genève et la faculté théologique de Lausanne se sont rencontrées, et l'une a repoussé l'autre. Il m'est évident que l'on a la conscience d'une sorte de répulsion intérieure. Dieu veuille que ce sentiment soit dominé par celui de l'union en Christ, de la confiance commune en lui, en son œuvre et en son amour. »
1 M. le professeur E. Rambert, de Zurich, dans le beau volume qu'il a consacré à Alexandre Vinet (1875), donne des détails précieux et intimes sur les luttes que Vinet eut ;» soutenir avec lui-même, à cette époque et dans ces circonstances de sa vie. Voir, en particulier, tom. II, pag. 6-22 de la troisième édition.