CHAPITRE II
comme professeur de théologie pratique. En même temps que lui, Sainle-Bcuve, portant un nom déjà connu, était présenté à la jeunesse studieuse et au public qu'il allait vivement intéresser par son cours sur Port-Royal1. La grande salle de la bibliothèque cantonale était complètement remplie d'auditeurs des deux sexes, dont plusieurs étaient venus de loin. Une indisposition subite ayant empêché M. E. de la Harpe, président du conseil de l'instruction publique , de présenter Vinet et de l'assermenter, ce fut le président du conseil d'état, l'élève et l'ami du récipiendaire, Auguste Jaquet, qui dut s'acquitter de cette fonction. Après avoir procédé à l'assermentation et à l'installation dans les formes ordinaires, il remit à M. Leresche le brevet de professeur honoraire que le conseil d'état lui conférait comme témoignage de reconnaissance pour ses longs et utiles services, soit comme professeur de théologie pratique,
1 Nous rencontrons, dans des lettres de M. S. Chappuis qui nous ont été obligeamment communiquées, les détails suivants sur Sainte-Beuve. Nos lecteurs y trouveront certainement quelque intérêt :
Lausanne, le 27 décembre 1837.
« A monsieur Henriod, proposant, à Neuchàtel,
» Sainte-Beuve nous donne sur l'histoire de Port-Royal des leçons auxquelles
je suis fort assidu. Il régne sur ce cours une grande variété d'opinions. Les uns le vantent sans mesure, les autres le déprécient. Tout le monde a été surpris. La grande masse du public attendait un type de Parisien vif, léger, sémillant, élégant, joli cœur, spirituel, galant et blagueur, une espèce d'Alexandre Dumas qui donnerait des irapressions à tout le inonde, qui aurait le mot pour rire, raconterait au besoin, tout en ayant soin de la voiler suffisamment, l'anecdote scabreuse, ferait la fine plaisanterie voltairienne sur les dévots et les superstitieux. Au lieu de ce magnifique idéal créé par la poésie de nos avocats et de nos flâneurs, voilà que le recteur de l'académie nous présente un jour un petit homme en forme de crochet, assez gauche, laid, jeune encore, mais avec une figure vieillotte et ridée, et par-dessus tout cela chauve. Ça a été bien pis encore quand il est monté en chaire. On a alors entendu une espèce de récitatif monotone, une cantilène prolongée, qui répondait assez mal aux espérances qu'avait fait naître le professeur parisien. Et puis voilà encore qu'au lieu des impressions d'Alexandre Dumas, nous avons un cours étudié, solide, savant, profond quelquefois. Au lieu du mot pour rire et des anecdotes grivoises, nous entendons des propos théologiques, et au lieu de la piquante saillie d'esprit fort, on nous parle tout
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soit comme ancien vice-président du conseil académique. Le président du conseil d'état adressa ensuite au nouveau professeur quelques paroles simples, affectueuses et bien senties. « Vous avez, lui dit-il en terminant, accepté cette vocation comme une direction de la providence, recevez-la aussi comme le vœu d'un gouvernement qui met le soin de l'éducation publique au nombre de ses premiers devoirs et qui sait que le plus ferme appui de cette cause est, après Dieu, dans le concours des hommes dévoués et capables. Venez donc habiter au milieu de nous, vivez-y longtemps ; vivez-y heureux, du bonheur que Dieu donne à ceux qui l'aiment. Vivez pour le bien de la religion et de l'église, du pays, des élèves qui vous sont confiés, vivez enfin pour des amis, au nombre desquels celui qui vous adresse ces paroles et qui reçut vos soins, s'honore de pouvoir se placer *. »
feu, ou plutôt on nous chante sur la grâce. Aussi, grande fureur dans la basoche. Un avocat, grand homme dans un sens, mais d'ailleurs bien petit, a eu le courage d'assister pendant un mois aux leçons, pour pouvoir les répéter en charge au café Morand et dans un cercle de la ville, au grand divertissement des habitués. Mais tout le monde n'est pas mécontent et Sainte-Beuve a aussi ses enthousiastes. D'abord le beau sexe en raffole, ce qui a bien son agrément et console sans doute des colères prosaïques de nos hommes d'affaires. Le zèle a été si loin qu'il y a un certain nombre déjeunes filles qui se sont mis dans la tête de fonder un petit Port-Royal protestant. J'en ignore les règles, mais je doute qu'on se soit imposé un silence absolu. — Quoi qu'il en soit, amis et ennemis continuent à venir aux leçons, et après deux mois d'épreuve, M. Sainte-Beuve a bien encore deux à trois cents auditeurs. J'ai, quant à moi, beaucoup de plaisir à l'entendre. D'abord, il est vraiment savant et solide; il a beaucoup de sérieux; il examine le sujet sous toutes ses faces et il est aussi théologique que littéraire; enfin et surtout, il a un goût et un talent pour l'observation psychologique qui répand un grand intérêt sur ses leçons. Ajoutez qu'il est chrétien ou du moins ami du christianisme, ce qui n'ôte rien à son mérite, et qu'il a dans sa foi, trop littéraire encore peut-être, une candeur et une sincérité qui le font aimer. J'avoue que son débit est un peu traînant, qu'il chante à moitié son cours etqu'il lit d'une manière déplorable. Mais il a un mérite réel qui fait passer là-dessus.»
La Bibliothèque universelle (mai-août 1876) renferme sur Sainte-Beuve à Lausanne des détails fort piquants de M. Juste Olivier.
1 Discours prononcés à l'installation de M.Vinet, etc. Lausanne, Ducloux, 1837. 50 pag.