CHAPITRE H
remarquer que, si ce mouvement avait rencontré des oppositions, c'était sans doute parce qu'il était chrétien, mais surtout parce qu'il ne l'était pas assez. Il fallait donc qu'à l'exemple du maître la prédication se rattachât toujours plus aux caractères de l'humanité et aux caractères du temps. Ici, qu'on nous permette de citer Vinet lui-même :
L'époque présente veut ce que veut l'humanité, lorsqu'elle demande que le côté rationnel du christianisme, sa philosophie, soit mis en relief, et qu'il devienne, ainsi que d'une renaissance morale, l'instrument d'une renaissance intellectuelle. Ce besoin et ce droit, par conséquent ce devoir, est de tous les temps; il n'y a pas eu, certes, une époque où l'évangile ait pu se passer d'être raisonnable. On peut même, en un sens sublime, appeler raison ce qui, dans tous les temps, a déterminé les esprits à se soumettre à l'évangile. Mais l'équilibre qu'on réclame aujourd'hui on ne l'a pas toujours si distinctement réclamé. La conscience et le cœur, dont les procédés sont essentiellement sommaires et synthétiques, ont souvent laissé peu d'espace aux analyses de la raison. On peut même dire plus : La conscience et le cœur se sont souvent chargés d'être raisonnables, à la place de la raison qui ne l'était pas; et tout était clair et logique dans l'âme, quaud tout, dans l'esprit, était embarrassé et subtil. L'époque où nous vivons semble avoir pris pour devise : « Que votre obéissance soit raisonnable. », Elle ne demande peut-être pas tant l'exposition des preuves externes de la religion, que la démonstration de sa cohérence interne, et de la convenance de tout son ensemble avec l'ensemble des choses du cœur et des affaires humaines. Elle demande compte au christianisme de sa philosophie. Ce n'est pas, messieurs, une philosophie qu'elle veuille obtenir en échange du christianisme, mais une philosophie qu'elle veut recevoir des mains du christianisme. Ce n'est pas non plus un spectacle intellectuel qu'elle sollicite pour quelques esprits superbes; c'est une satisfaction qu'elle veut faire partager à la raison populaire. Ce qu'elle réclame comme but, elle le demande aussi comme moyen; elle estime que le christianisme ainsi envisagé, deviendrait pour un peuple le plus vif stimulant à la réflexion, le plus énergique moyen d'ennoblissement intellectuel, et la source de toutes les idées saines et sûres sur lesquelles il aurait à ordonner sa vie.
Je m'empresse de le dire, la prédication, par cela même qu'elle a été chrétienne, est venue au-devant de ces besoins et de ces vœux; mais
MOUVEM. RELIG. IV. 5
qui sait si l'observation de l'homme et du temps ne lui est pas nécessaire pour y répondre mieux encore, et, chose admirable, pour devenir sous ce rapport plus chrétienne? car il y a une telle correspondance entre la religion chrétienne et l'humanité, que chacune, bien saisie, doit ramener à l'autre, et ainsi la foi vers la nature, et la nature vers la foi.
En quoi le christianisme est-il philosophique ? En ce qu'il est humain, simple, conséquent, pratique. Et ici, Vinet, faisant allusion à certaines lacunes de la prédication du réveil, ajoute qu'on ne peut faire mieux ressortir la philosophie de l'Evangile, ni mieux entrer dans l'esprit du temps, ni mieux servir la cause du mouvement religieux, qu'en faisant abonder dans les prédications la morale qui abonde dans l'Evangile même.
Ainsi Vinet, comme on l'a fait remarquer avec raison, voulait humaniser le réveil, le réconcilier avec la science, avec la raison, avec l'art1, et il terminait son discours d'installation par des conseils d'une nature toute pratique, mais qui, sous cette forme de conseils et de vœux, renfermaient plus d'une critique^ plus d'un appel à une transformation dans le sens de la largeur.
L'effet de ce discours fut grand. « Jamais, dit à ce propos M. Rambert, Vinet n'avait parlé de si haut, jamais si distinctement. Auparavant, du fond de sa solitude, il faisait la guerre de partisan, tiraillant, comme il disait, sur les flancs de la grande armée chrétienne; maintenant il occupait un des postes d'honneur;... sa parole avait une autorité toute nouvelle. » Bien des personnes, en parlant de cette intéressante cérémonie, rendaient de vives actions de grâces au Seigneur pour le nouveau don qu'il venait de faire à l'académie et à l'église.
Il ne faudrait pas s'y tromper cependant, car, dans ce jour plein de si belles promesses, le vieux levain d'hostilité se montra sous plus d'une forme. C'est le chef des môrniers, chucho-
1 E. Rambert, Alexandre Vinet, troisième édition, tom. II, pag. 33.