CHAPITRE II
L'influence de Vinet sur la jeunesse académique a été, on le sait, considérable. Des faits dont nous aurons à tenir compte plus tard suffiraient déjà à le prouver. Cette influence, Vinet la dut d'abord à ce qu'il y avait d'irrésistible dans l'attrait exercé par sa personnalité; ensuite à la profondeur et à la plénitude des pensées qui caractérisaient son enseignement. Il a été rarement donné à un professeur de s'emparer à ce point de ses auditeurs1. Parmi les collègues de Vinet dans la faculté de théologie, Chappuis seul, par la manière élevée dont il concevait et enseignait la théologie, par son caractère sûr, par son cœur sympathique, qui contrastait si étrangement avec ses dehors réservés, peut être envisagé comme ayant partagé avec son ami l'affection et le respect des étudiants. Et cependant, grâce à l'excessive délicatesse de sa conscience, grâce encore à son respect de l'individualité chez ceux qui entouraient sa chaire de professeur, Vinet sut se garder toujours de la tentation d'exercer une pression quelconque dans le sens de ses vues particulières sur les rapports de l'église et de l'état. On l'en accusa aigrement plus tard et il put réclamer avec une énergique et légitime indignation. « Trop convaincu pour être impatient, i il ne cherchait pas même dans la conversation intime
1 Voici de quelle manière M. Chappuis parlait de l'enseignement de son illustre collègue :
■ . . . . Vous ne vous faites pas d'idée de ce qu'on a de plaisir à entendre les cours de Vinet, à ne les envisager que littérairement. C'est une modestie (un professeur !), une grâce, une délicatesse, une précision d'expressions, une profondeur et une richesse d'idées extraordinaires ; et j'ai vu des juristes sortir d'une de ses leçons, frappés de sa supériorité marquée sur tout ce que nous pouvons entendre ailleurs. Aussi a-t-il ordinairement une partie des pasteurs et ministres de Lausanne au nombre de ses auditeurs » (Lettre à M. Henriod, proposant à Neuchâlel. 27 décembre 1837.)
« .... Nous avons ici en M. Vinet le type du professeur français, tel qu'on peut le désirer. Solidité, profondeur, Allseiligkeit, élévation, piété, noble simplicité, élan sans emphase, convenance de la forme avec le fond, toutes ces qualités se trouvent réunies en lui à un haut degré. » (Lettre à M. A. de Mestral. étudiant en théologie, à Berlin, 8 janvier 1838.)
à faire pencher les esprits de son côté. Il attendait tout de la vérité et du temps.
L'influence de Vinet ne fut du reste pas limitée au cercle plus ou moins restreint de ses élèves et de ses disciples proprement dits ; elle s'exerça d'une manière prépondérante sur tout son entourage, et, comme le dit très bien M. Rambert, il devint pour l'église « un docteur, un maître. » « Aucun guide ne fut plus suivi, aucun prédicateur ne fut plus entouré, aucun pasteur ne vit une multitude affamée se jeter plus avide sur le pain qu'il distribuait. Il y eut un temps où, dans le monde chrétien, aucune autorité ne surpassait la sienne.... Ceux qui n'ont pas vécu dans le canton de Vaud de 4837 à 4845, ne sauraient se figurer quelle joie ce fut, pour un public nombreux et choisi, de posséder enfin cet homme déjà tant admiré, de ne pas le lire seulement, de l'entendre, de le voir attirer sur Lausanne les regards de l'étranger, et faire de cette antique et modeste cité le centre d'une vie intellectuelle et religieuse, dont l'influence devait rayonner au loin \. » Cependant, nous le répétons, dans la patrie même de Vinet, cette influence fut d'abord plus immédiatement morale et religieuse. Les principes du penseur chrétien sur la séparation de l'église et de l'état, bien loin de faire rapidement leur chemin, comme on l'a prétendu, ne rencontrèrent pendant longtemps que fort peu de sympathie. Le pays les ignorait, et le clergé lui-même ne fournit que bien tard quelques adhérents à des idées qui l'effrayaient plus qu'elles ne l'attiraient. C'est ce que la crise ecclésiastique de 4845 s'est chargée de démontrer.
4 E. Rambert, Alexandre Vinet, troisième édition, tom. Il, pag. 34.