CHAPITRE I
J'ai bientôt cent ans, monsieur le rédacteur, et depuis bien longtemps je ne suis plus que spectateur de tous les événements de ce monde. Comme je ne parle guère, mes voisins et mes voisines me comptent pour peu, et je vis seul de bonne amitié avec la solitude. Je dois vous dire pourtant que j'ai d'assez bons yeux et que je lis de jour sans lunettes. Ainsi je suis au courant tant bien que mal de toutes nos révolutions. Je me souviens fort bien de celle de 1798; j'étais alors bien vieux, c'était la première et elle me fit une grande frayeur. Dès lors je me suis un peu apprivoisé avec le monde, je puis même vous dire en confidence que j'ai été assez progressif, comme les jeunes gens disent. J'ai vu avec regret les hommes de 1798 et de 1803 devenir retardataires; j'ai nettement aperçu, mais avec douleur, la tendance oligarchique des hommes de 1814, et je ne saurais me dissimuler que les gouvernants de 1830 tombent dans ce qu'on appelle la doctrine. Je ne veux pourtant pas vous parler de tout ceci dans la crainte d'être pris pour un radoteur; mon plan est de vous occuper uniquement de notre église. Son histoire est très étonnante; quand j'étais tout petit elle était calviniste; plus tard elle a été rationaliste ; aujourd'hui on ne sait pas bien ce qu'elle est, et c'est pour cela que je veux vous entretenir des choses qui s'y passent.
Remarquez bien qu'il s'agit de tout refaire, il faut mettre à bas le vieil édifice avec la cathédrale et faire un temple neuf. Voilà une grosse besogne.
La première chose est de vous faire faire connaissance avec les sept sages que le conseil d'état a choisis pour architectes. Je vous en parlerai sans passion, car qu'y aurait-il entre eux et moi ? Ils me prennent pour un vieillard radoteur, et moi je ne vous cache pas que je les regarde comme des enfants.
D'abord nous trouvons M. Jaquct, conseiller d'état, j'ignore ce qu'il est. J'ai été à la tribune quelquefois, je l'ai vu et entendu, mais pas toujours compris; il parle si vite que je n'ai pas pu le suivre, c'est la faute de mon âge. J'ai remarqué que les mots : fondement moral, antécédents, ordre public, se multipliaient dans ses discours; or, c'est un tort, parce que c'est tellement à la mode que cela devient rebattu. Au reste, on dit M. Jaquet instruit et très honnête homme.
Quant aux six autres, il faut remarquer que le conseil d'état a choisi trois avocats et trois ministres. Voilà un petit sénat qui aura peine à s'entendre, car la logique des ministres et la logique des avocats n'était ni eu renom ni d'accord de mon temps. Peut-être en sera-t-il autrement aujourd'hui que les lumières ont fait tant de progrès.
M.Jayet, si j'en juge par ce que j'ai lu, n'a point fait de profession de foi et je lui en tiens bon compte, car à quoi cela sert-il pour le public? Ses amis prétendent qu'il sourit quelquefois quand on lui parle de certaines matières; ses adversaires, ai-je ouï dire, racontent qu'il veut que l'organisation de l'église tende à favoriser une bonne administration. A coup sûr il n'est pas mystique, car son débit plein de feu n'a pas une seule de ces intonations que nous appelions de mon temps monacales. On dira de lui : celui-là n'est pas mômier; mais il veut une belle église, bien assise, très solide, bien ornée et même un peu dorée.
M. Bridel, pasteur, est un partisan déclaré de l'église nationale. Quelques-uns disent que ses opinions anti-méthodistes se ressentent un peu de son séjour à Genève, quant au rationalisme; d'autres disent qu'au fond il est calviniste pur, mais qu'il ne veut point de séparation, afin que l'église reste forte et travaille dans l'intérieur du temple. A tout prendre, il est évidemment nommé, dans l'intention du conseil d'état, comme représentant de l'église nationale. A cet égard, l'opinion des méthodistes est unanime, du moins à ce que l'un d'eux m'a dit.
M. Nicole, avocat, est religieux et éclairé, ses opinions sont celles de la réformation et de la confession de foi helvétique. Sa parole sera d'un grand poids dans la balance, parce qu'il réunit la confiance de tous à la connaissance des choses.
M. Burnier, pasteur, veut l'indépendance de l'église ; il croit, dit-on, que cette indépendance est inséparable de la liberté religieuse et que la liberté religieuse est la base du libre examen, lequel exclut toute idée de domination civile, et de confession faisant loi hors de l'Ecriture. Il veut même, dit-on, que la religion ne soit pas enseignée d'office aux enfants; cette idée est tout à fait conséquente avec celle delà liberté religieuse, et elle me semble tout à fait juste, quoique toute neuve pour moi qui suis vieux; mais il est douteux au moins que cette nouveauté fasse fortune chez nos concitoyens qui sont restés un peu routiniers.
Après le pasteur Burnier, pour continuer à alterner, il fallait un laïque et on a choisi M. Pidou, professeur en droit. Lui, dit-on, est sur cette matière tout à fait de l'académie de Lausanne, savant, prudent, chrétien raisonnable, aussi on ne connaît point encore ses idées sur le fond de la question.
M. Bauty est pasteur; c'est le sixième membre, on assure qu'il se rapproche de M. Burnier sur certains points, et de M. Bridel sur d'autres. Il y a dans ces nuances plusieurs choses qui me paraissent incompréhensibles et trop subtiles pour être utiles. Il a fait un livre qui a