CHAPITRE I
L'un des fruits du réveil, durant les années dont nous nous occupons, fut la multiplication des oratoires ou réunions religieuses en dehors des heures réglementaires du culte officiel. Après Lausanne, les chefs-lieux de districts de notre canton voient, les uns après les autres, s'ouvrir de semblables maisons de prière. Nous ne saurions en donner ici la liste chronologique complète, mais ce qu'il y a de certain, c'est que, graduellement, ces sortes de réunions s'établissent un peu partout ; elles prennent pied dans le pays. Dans les villes, on loue et l'on dispose des locaux spécialement affectés à ces services religieux ; dans les campagnes, ce sont les presbytères qui, le plus souvent, ouvrent leurs portes aux fidèles que le pasteur lui-même nourrira encore de cette Parole qu'il prêche dans le temple aux heures fixées par la loi.
La fréquentation des oratoires est généralement grande, et il semble au premier abord que le peuple n'ait plus de préventions contre ce moyen d'entretenir et de développer la vie religieuse dans le troupeau. On ne voit pas qu'il y ait opposition, hostilité. Tout se passe tranquillement. Cependant, il ne faudrait pas s'y tromper. Les préjugés sont même plus grands et plus répandus qu'on ne le croirait; l'opposition est réelle au fond, l'hostilité latente. Le jour viendra où, à cet égard comme à tant d'autres, les secrets des cœurs seront manifestés. Beaucoup de gens, même parmi les plus pieux, se défiant de toutes les nouveautés, quelles qu'elles soient du reste, les accueillent avec défaveur; d'autres n'ont jamais fait pour euxmêmes l'expérience des douceurs attachées à la communion fraternelle ; des troisièmes enfin, et c'est le plus grand nombre, s'irritent intérieurement de cet appel indirect adressé à leur conscience et ne veulent voir dans les oratoires qu'une forme
déguisée de la dissidence, un acheminement à la rupture avec l'église nationale. C'est contre ces préjugés, ces préventions, sans parler de la haine qui s'attache à tout ce qui porte l'empreinte de la piété, que les oratoires ont à lutter et devront lutter longtemps encore. Déjà même, certains faits semblent indiquer que la tolérance dont on use à l'égard des services extra -officiels pourrait bien n'être que fort précaire. C'est ainsi qu'à Moudon des réunions d'édification présidées par le pasteur national, dans le temple, durent être suspendues parce que la municipalité, revenant sur une décision antérieure, retira l'autorisation qu'elle avait accordée1.
Le gouvernement vaudois ne semblait point voir de mauvais œil le mouvement religieux qui s'accomplissait dans le pays. Plusieurs de ses membres pouvaientmêmeêtre envisagés comme très sympathiques à ce mouvement, et ce ne fut pas là le moindre des griefs que les politiques mécontents soulevèrent bientôt contre le conseil d'état envisagé comme corps. Le jour vint où celui-ci fut même hautement accusé de favoriser le méthodisme, et c'est ainsi que les liens qui unissaient ce gouvernement au peuple vaudois commencèrent à être le* plus fortement ébranlés. Le conseil d'état n'était pourtant point unanime ; il renfermait même dans son sein des personnalités très hostiles aux tendances religieuses du moment, et c'est ce que les futurs débats sur la loi ecclésiastique montreraient bientôt. Toutefois, ce n'est guère que depuis 1840 qu'on peut découvrir, dans les paroles officielles du gouvernement, un commencement de réaction contre l'influence générale du mouvement religieux, on mieux, contre la position que le gouvernement avait prise loi-
1 Narrateur religieux, N° 45, 9 novembre 1837.