CHAPITRE I
périodique, d'une valeur incontestable, mais qui en était à ses débuts, la Revue suisse, se jeta dans la lice1. Le numéro de mars renfermait sous ce titre : De la constitution de l'cglise dans le canton de Yaud-, un article dû à la plume d'un jeune jurisconsulte, M. Edouard Secretan, mort il y a peu d'années professeur de droit à l'académie de Lausanne. II. Secretan n'était pas partisan du maintien de la confession de foi. S'il lui semblait désirable de conserver une église nationale, parce que celte institution était, disait-il, profondément enracinée dans notre histoire ; s'il pensait de même relativement aux pasteurs, à cause de leur influence généralement salutaire, d'un autre côté, il ne voulait aucun dogme légal. Généralement parlant, ainsi raisonnait II. Secretan, il y a impossibilité pour l'état de choisir un dogme. Au fond, ce sera toujours le clergé qui sera chargé de ce soin. Le projet Burnier en est une preuve. Plus large, moins exclusif que le projet Bauty à l'égard de la question actuelle, il aboutit également à confier le choix de la règle d'enseignement à un clergé consacré sous l'empire d'une certaine confession. Or, quelque doute qu'il eût sur la science théologique du grand conseil, M. Secretan aimait encore mieux le grand conseil. Cependant les pouvoirs politiques n'étant point aptes à trancher des questions de doctrine religieuse, le choix d'un dogme par l'état est une chose illogique et impossible en
1 A la veille du jour où la Revue suisse allait paraître. M. S. Chappuis l'annonçait en ces termes à son ami, M. Henriod, proposant à Neuchàtel :
Lausanne, 27 décembre 1837.
« .... J'en viens à la Revue suisse dont le premier numéro paraîtra le 1er janvier. Charles Secrétan s'y est mis avec zèle et s'y est pris de manière à s'assurer une collaboration suivie. Je crois que le journal méritera le succès. M. Vinet n'a pas voulu être "porté sur la liste des collaborateurs, mais le premier numéro contiendra déjà un article de lui sur l'étude de la littérature. M. Agassiz s'est fait rayer de la liste, mais de manière à laisser l'espoir de sa coopération. Ainsi encore de quelques autres. »
M. Juste Olivier s'intéressa directement et activement à la fondation et à la rédaction de la Revue suisse.
* Revue suisse, 1838, pag. 109.
quelque sens qu'on la prenne, sous quelque côté qu'on l'examine. Ce choix lui-même, s'il était possible, serait une injustice, car il conduirait à V intolérance. Donc, pour qu'il n'y ait pas intolérance, il faut faire l'abandon des confessions de foi légales. « Nous aurions, dit M. Secretan, une église nationale, et pourtant libre dans la production et l'exposition de ses doctrines. » La véritable confession de foi d'une église étant l'esprit vivant qui l'anime, une règle d'enseignement ne serait pas seulement inutile, elle ferait du mal ; elle gênerait, elle opprimerait; la carrière de l'église serait fermée aux hommes indépendants, tandis que les pasteurs ne devraient puiser leurs enseignements que dans leur conscience. L'enseignement religieux devrait être aussi libre qu'un autre, et cette liberté de l'église serait nécessaire aussi bien aux troupeaux qu'aux pasteurs. Tout ce que le clergé gagnerait en idées, en science, en zèle, en faculté d'action tournerait immédiatement au progrès du peuple; réciproquement, le progrès du peuple impliquerait et rendrait d'ailleurs toujours plus nécessaire l'avancement du clergé.
Dans le cours de son argumentation, M. Secretan n'avait point songé aux doctrines de la confession de foi ; il n'avait point parlé des mérites et démérites de cette confession ; « ce n'est pas, avait-il dit, en vue de son contenu que je m'élève contre un mode tendant à faire fixer les doctrines de l'église par ses partisans obligés. » En ne mettant pas le pied sur le terrain des doctrines, M. Secretan se distinguait donc du Nouvelliste qui attaquait ouvertement la confession de foi pour ellemême. Cependant l'écrivain de la Revue suisse se demandait s'il était possible qu'on voulût encore des confessions de foi pour peu qu'on reconnût quelle était la marche actuelle de l'humanité. De son côté, M. Druey aurait encore admis une confession de foi, à la condition, bien entendu, qu'elle eût été la négation, la contre-partie des doctrines officiellement reçues par l'église
vaudoise... En définitive, donc, les deux publicisles, quoique partant de prémisses différentes, arrivaient à la môme conclusion pratique : l'abolition de la confession de foi helvétique. L'un et L'autre représentaient deux partis ou deux tendances, pour lesquelles la confession était une Carthage qu'il fallait détruire; delenda est Carthago!
Si la Revue suisse avait accueilli le travail de M. Secretan, ce n'était cependant pas qu'elle voulût prendre parti dans la question. Elle avait même fait des réserves assez expresses, et son but avait été simplement de jeter dans la plus importante discussion un élément qui pouvait devenir salutaire, surtout sous le point de vue critique et négatif. C'est dans cette pensée qu'à la même époque, et toujours dans la livraison de mars, elle publiait, sur les matières controversées, quelques pages très remarquables dues à la plume de M le ministre F. Frossard*.
Ce n'était pas précisément la cause de la confession helvétique que M. Frossard venait plaider ; il admettait qu'on renonçât à des confessions de foi « vagues, ambiguës, gothiques, trop vieilles pour nos lumières et pour nos besoins ; » il admettait encore qu'on en fît d'-autres « meilleures et courtes. » Mais s'il faisait bon marché du document theologique, il retenait du moins la doctrine qui faisait le nerf même et le centre de la confession : « Jésus-Christ médiateur entre Dieu et l'homme. » Et cette doctrine, M. Frossard en faisait l'objet précis de la profession qu'il mettait dans la bouche de tout membre actif de l'église. Ceci est en effet digne de remarque. Voilà une idée qui surgit, non pas absolument nouvelle, puisqu'à cette époque déjà elle s'était présentée à quelques esprits, mais une idée qui n'a pas encore été mise en avant dans les discussions provoquées par les projets de loi ecclésiastique. Or cette idée, M. Frossard la précise, la développe, l'applique de manière à
• Revue suisse, 1838, pag. 144. (Un doute.)
lui assurer désormais l'attention, non-seulement de théoriciens ecclésiastiques, mais d'églises qui en feront l'expérience.
La base posée également par MM. Burnier etBauty dans leurs projets de loi, savoir la composition de l'église telle qu'ils conçoivent cette composition, paraît inadmissible à M. Frossard. M. Bauty est protestant, mais son projet ne l'est pas ; il condense l'église-société dans l'église-prêtre, et au sommet de la large pyramide qu'il a posée, il met un clergé. A son tour, le projet Burnier qui met les laïques au sommet de la pyramide, renferme une grosse erreur : l'église-école se faisant société. A ces deux systèmes, M. Frossard oppose l'idée d'une église active àeprofessans, c'est-à-dire d'une église-société dans laquelle on entre par la profession. L'église-école (idée de M. Bauty) mène à un clergé, à la séparation de l'église-peuple qui croit et écoute, et de l'église-prêtre qui parie et qu'on croit; l'église-école qui se fait société (idée de M. Burnier) est le rapprochement monstrueux de deux principes inconciliables. Maintenant, dit M. Frossard, les deux opinions sont en présence; en présence dans l'esprit de plus d'un laïque, en présence dans notre clergé. La lutte existe. La commission législative a posé la question, elle ne l'a pas suffisamment agitée. Pour cela, il eût fallu une discussion dans son sein, entre ses membres théologiens, et, chose rare 1 ces derniers se sont accordés de prime abord. La délégation des classes posera de nouveau cette question, mais ne la résoudra pas ; elle ne dira pas ce qu'est l'église. Et pourtant ce serait la première question à résoudre. Donc, une loi définitive étant impossible dans ce moment, il faudrait faire une loi provisoire, temporaire et qui ne préjugerait rien quant à la composition de l'église et quant à la participation des laïques à son gouvernement intérieur.
M. Frossardvoyaitjuste.il aurait préalablement fallu s'entendre sur la nature de l'église et aucun des deux projets n'avait abordé cette question fondamentale. On avait discuté à perte de