CHAPITRE L
rités de la doctrine chrétienne, et sur les devoirs qu'elle nous impose à tous.
Le christianisme est le principe de toute vraie civilisation, c'est l'honneur des peuples et leur prospérité. A l'Evangile de Jésus-Christ est assuré l'empire du monde, et la nation, quelque petite qu'elle soit, qui sera la plus chrétienne, devra aussi jouir de l'influence la plus grande. Mais le christianisme, c'est par-dessus tout le salut des âmes ; et ici en particulier, vos magistrats sentent que, vos égaux devant la loi, ils sont aussi vos égaux devant Dieu. Faibles et pécheurs comme vous, ils ont comme vous besoin de lumière et de force, ils ont comme vous à remercier Dieu de ses faveurs, et comme vous ils se disposent à s'approcher extraordinairement de lui, par la médiation du Sauveur du monde ...»
Le mandement de 1839 se distinguait encore par sa simplicité, son énergie, son onction. 11 appelait fortement le peuple à se réfugier au pied de la croix. Mais en 1840 on put signaler, avec autant d'étonnement que de regret, un grand changement dans le langage du conseil d'état. Le mandement de jeûne, bien pauvre de christianisme évangélique, préconisait en revanche les œuvres et les efforts de l'homme et ne parlait guère de la grâce de Dieu et du salut par la foi au Fils de Dieu. Il semblait même favoriser l'opinion si répandue que les œuvres, le culte, les prières, les fêtes chrétiennes ont une sorte de valeur expiatoire et peuvent nous mériter le pardon de nos péchés passés. « Puisse notre jeûne produire de salutaires effets et nous obtenir grâce devant Dieu, » ainsi parlaient nos magistrats. On était décidément entré dans une voie nouvelle ; la réaction était visible et laissait présager quel serait désormais le rôle de l'état vis-à-vis de l'église réorganisée. Chose étrange, du reste, le mandement ne disait mot du nouveau régime sous lequel l'église nationale serait placée dès le 1er janvier de Tannée suivante. Il ne contenait pas même l'allusion la plus éloignée à celte organisation toute nouvelle et si importante par les résultats qu'elle pouvait avoir. Le conseil d'état avait-il
MOUVEM. RELIG. IV. 2
déjà honte de son œuvre? La position prise antérieurement par l'état vis-à-vis du christianisme positivement évangélique, position sympathique, tendait évidemment à se modifier.
Au mois d'avril de cette même année, le conseil d'état avait renvoyé de Perroy un suffragant , sans que la commission ecclésiastique fût consultée. Celle-ci avait été déjà nantie de l'affaire et elle avait absous le suffragant, contre l'avis du doyen, M. Simonin, qui était allé ensuite solliciter cette destitution auprès du conseil d'état. La commission ecclésiastique avait fait des représentations au conseil, et la paroisse avait réclamé en faveur de son suffragant; mais le conseil n'avait pas reconnu qu'il s'était trompé *. Des pasteurs qui avaient, quelques années auparavant, donné de meilleures espérances, mais auxquels la nouvelle situation que la loi de 4839 devait faire à l'église ne laissait plus de liberté d'esprit, se montraient presque ouvertement hostiles aux sociétés évangéliqnes et aux oratoires, et ne voyaient de salut que dans la vieille routine de l'église nationale. A Aubonne, entre autres, ils encourageaient ainsi l'opposition déclarée de l'autorité municipale qui avait juré une guerre à mort aux mômiers et à l'Oratoire en particulier. Selon eux, l'Oratoire nuisait au culte public, portait le trouble dans les familles et tendait à la séparation 2.
Le changement dont on peut reconnaître ici les indices s'accomplira graduellement et parallèlement à des transformations analogues dans le domaine de la politique. L'état moral et religieux du peuple, état sur lequel de nombreuses révélations jettent un triste jour, suivra également la même marche.
A l'époque à laquelle nous sommes parvenus, l'église natio-
1 Lettre de M. S. Chappuis à M. Vallotton, pasteur à Vallorbes, 18 avril 1840. ■ Lettre de M. A. de Mestral, suffragant à Aubonne, à M. S. Chappuis, 5 mai 1840.
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nale du canton de Vaud subit une perte sensible par la mort de M. Manuel, pasteur à Lausanne. Le souvenir de cet homme si remarquablement doué est encore vivant dans notre pays.
Louis Manuel, né à Rolle en 1790, avait été successivement suffragant à Aigle et à Vevey, puis, de 1815 à 1826, pasteur à Francfort-sur-le-Mein. En 1826, il était rentré dans sa patrie et avait occupé dès lors, pendant six ans, le poste de chapelain de la maison pénitentiaire et de l'hospice cantonal. Il y avait également six ans qu'il desservait l'une des places de pasteur de Lausanne, lorsque, le 15 octobre 1838, il rendit son âme à Dieu.
D'une nature vive et impressionnable, M. Manuel était enrichi des plus beaux dons de l'imagination et du cœur. A de vastes connaissances, il unissait une raison supérieure, un esprit plein de grâces, un vif sentiment du beau dans sa forme la plus pure. Et quant au charme de sa conversation, « il était si grand, dit Vinet, qu'on ne croyait d'abord avoir que du plaisir ; mais en revenant par le souvenir sur une heure délicieuse passée auprès de cet incomparable causeur, on était surpris de ^e trouver riche d'une vertu de plus, s'il est permis d'appeler ainsi toute puissance qui porte vers le bien et vers la vérité.... Il parlait de tout mais religieusement. L'onction se répandait sur tous les sujets. La littérature et la philosophie, dont ses entretiens abondaient,, devenaient du christianisme sans cesser pour cela d'être de la littérature et de la philosophie1. »
A ces éloges, si bien mérités, ajoutons un témoignage non moins justifié. Dans la première partie de celte histoire (tom. II, pag. 357), nous avons parlé d'un cours de morale donné à l'académie de Lausanne par M. Manuel. Adolphe Lèbre, l'un des auditeurs les plus capables déjuger le professeur, écrivait, en date du 27 janvier 1835, à M. S. Chappuis :
1 Revue suisse, 1838, pag. 578-587.
20 livre vin.
« ... Je ne vous avais rien dit du cours de M. Manuel.... Nous sommes fort contents de ses leçons ; elles ne sont pas profondes, ni bien scientifiques et cela n'est pas étonnant dans les circonstances de M. Manuel; mais elles sont excellentes, délicieuses du reste. Il a dans son enseignement tant d'âme, de cœur, et jusqu'à ce jour vous savez que nous n'étions guères heureux de ce côté avec la plupart de nos professeurs. Il a ensuite une grâce, une élégance tout aussi rares, je le crois, dans une chaire théologique ; on reconnaît essentiellement en lui le littérateur et le prédicateur. Il nous a donné dernièrement une leçon sur le caractère de Jésus-Christ; tout le monde en est sorti on ne peut plus content. Ses paroles avaient une onction qui touchait chacun de nous. On voyait, dans l'expression de sa figure, le respect, l'adoration que son cœur éprouvait pour Jésus-Christ : il excelle dans ces sortes de leçons où son talent peut le plus librement se développer. Il nous fait du bien ; il aura montré une grande chose, c'est que dans la science ou la pratique, la vérité doit toujours s'offrir à nous comme sainte, comme réclamant notre culte, notre dévouement, notre amour; c'est une de ces choses évidentes que chacun se dit intérieurement, mais son exemple aura fait pénétrer ces sentiments dans nos cœurs, je l'espère. »
Lorsque M. Manuel rentra dans son pays, en 1826, c'était tout d'abord un ministère de conciliation qu'il avait à y exercer; il ne faillit point à cette tâche, et son action fut singulièrement bienfaisante auprès des divers partis religieux alors en présence. Faisant du ministère dont il était revêtu un ministère vraiment universel, il l'exerçait, sans restriction de lieu, de temps ou de personnes, avec une bonhomie parfaite, accompagnée de franchise et du tact le plus délicat. Il avait dans son zèle quelque chose de paisible et de patient qui exerçait sur les cœurs, et même sur les consciences, plus de puissance qu'on ne peut le dire.