CHAPITRE I
La charité était l'âme de la prédication de M. Manuel. Son orthodoxie, rigoureusement déterminée dans ses croyances, comme s'exprime M. Monnard, était rendue onctueuse par sa charité. La foi en Jésus-Christ se montrait dans ses sermons telle qu'elle était dans sa vie ; elle n'y était pas une abstraction, mais une affection; c'était moins un dogme qu'une adoration et une tendresse intime1. De là celle prédication si élevée, si philosophique, dans son point de vue, et si chrétienne, si simplement et si constamment chrétienne, quant au témoignage qu'elle rendait à la grâce de Dieu en Jésus-Christ. « Personne, dit à ce propos Vinet, ne faisait entrer si naturellement et de plein droit toutes choses dans la sphère d'attraction de l'Evangile ; personne, en donnant de plus vives secousses à la conscience, n'a donné à l'intelligence une plus vive satisfaction. Aussi, parmi les hommes de pensée, tous ceux qui avaient du sérieux dans l'âme s'empressaient d'aller l'entendre ; attirés d'abord par son talent si pur et si noble, par la simplicité originale de sa pensée, l'onction pénétrante de son langage, la chaste et poétique élégance de sa diction, ils obéissaient bientôt à un attrait plus profond ; ils revenaient satisfaire, en l'écoutant, la faim spirituelle qu'il avait excitée en eux, et se nourrir, comme des enfants, morceau par morceau, du pain de vie qu'il leur avait rompu. »
k Vous aurez appris, écrivait M. S. Chappuis à son ami, Monsieur Henriod, ministre à Neuchâtel , 9 novembre 1838, vous aurez appris la mort de M. Manuel. Nous faisons en lui une perte irréparable. C'était un chrétien vivant, un prédicateur distingué et un savant véritable. Il avait une intelligence élevée, une prodigieuse mémoire et une instruction inépuisable. Doux de caractère et de charité, roi dans la conversation, il était recherché de tous, et tous aussi le regrettent. On ne le
1 G. Monnard, Notice biographique sur M. le pasteur Manuel.
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remplacera pas. Je ne puis m'empêcher de déplorer qu'il ne reste rien de lui, car plusieurs ouvrages laissés en ébauche ne pourront être publiés. Seulement on nous promet un volume de sermons que je me réjouis de voir paraître. »
Après la mort de M. Manuel, ses amis se hâtèrent en effet de recueillir quelques-uns de ces beaux sermons que l'église avait eu le privilège d'entendre et ils les livrèrent à l'impression1. Chacun put alors admirer à loisir la richesse d'idées et de vues, la perfection littéraire de forme et l'exquise simplicité de ton qui caractérisaient la prédication de M. Manuel. Chacun put se convaincre que le fonds commun de toute prédication évangélique était ici complètement renouvelé par la nouveauté des aspects et par l'individualité même de l'orateur. La pureté de la doctrine n'excluait rien, n'exagérait rien et reproduisait avec un rare bonheur les belles proportions et l'harmonieux ensemble du système évangélique. Aussi, la simplicité lumineuse des arguments, la justesse des idées, la mesure parfaite de l'expression, la douce gravité de l'accent, le mouvement soutenu du style, rappelèrent vivement, à ceux d'entre les lecteurs de ces sermons qui avaient eu le privilège de les entendre, la pénétrante éloquence de l'orateur dont les lèvres s'étaient si tôt fermées.
Peu de semaines avant M. Manuel, le 7 septembre 1838, un fidèle ministre de Jésus-Christ, Charles Rochat, pasteur de l'église dissidente de Vevey, s'était endormi au Seigneur. Il n'avait que quarante-sept ans, mais nous savons combien il avait souffert de persécutions pour la cause de l'Evangile, par quelles circonstances pénibles et douloureuses il avait dû passer. Sa foi avait été souvent éprouvée par le feu. On pouvait ne pas partager toutes ses vues, mais on ne pouvait pas s'empêcher
1 Sermon de L. Manuel, pasteur. 1839-1841. 2 vol. Chacun de ces deux volumes renferme vingt sermons.