CHAPITRE II
cadres ecclésiastiques, pouvaient bien répandre autour d'eux de la vie religieuse, mais qu'ils ne contribuaient pas à la vie ecclésiastique et il ajoutait :
€ C'est de vie ecclésiastique qu'il s'agit, parce que c'est de celle-là que nous manquons. Je répète courageusement ce mot vie ecclésiastique, parce que nous avons une église vaudoise, une église nationale, à conserver, à sauver. Sauver, dira-t-on : oui, messieurs, sauver. L'Evangile ne périclite pas, mais l'église, oui , et ce qu'il y a de remarquable, c'est que les progrès mêmes de l'Evangile peuvent à la longue menacer l'église ; c'est que s'il crée en dehors d élie une vie, un mouvement, une activité qu'on ne trouve pas au dedans d'elle : si dans son sein tout est monotone et contraint, on ira chercher ces choses où elles se trouvent; c'est que, si l'on veut empêcher la ruche d'essaimer, il faut lui laisser faire du miel ; c'est que si l'on ne veut pas que le chrétien s'expatrie, il faut lui rendre la métropole plus chère, plus attrayante que toutes les cotùnies. Mais, messieurs, ce mouvement évangélique, libre, spontané, très peu ecclésiastique, que nous avons reconnu, n'est pas le seul signe des temps, ni la seule voix d'avertissement qui retentit à nos oreilles. Nous sommes avertis encore par cette anarchie des idées, par ce déchaînement des théories, par ce chaos dans lequel est plongé le monde des esprits. Dieu est le maitre, messieurs, et sa parole est puissante ; mais cette double conviction ne nous dispensera jamais de chercher, dans la sphère de notre intelligence, les meilleurs moyens d'établir le règne de Dieu, et de faire éclater la puissance de sa parole. Dieu peut se montrer fort en nous, aussi bien que hors de nous, avec nous comme sans nous. Or, n'avons-nous rien à ajouter à l'efficace de la prédication individuelle, par une prédication coUeclwe, pour ainsi dire0 Le pasteur prêche : l'église ne doit elle pas prêcher? N'y a-l-il pas, au milieu de cet individualisme qui éparpille les forces de la société, n'y a-t-il pas, sous le bon
plaisir de Dieu, chance de succès et de victoire pour une forte confédération, non d'intérêts, mais de consciences? Et n'est-ce pas le temps, le temps marqué, où la vie religieuse doit se développer, et devenir, sans perdre son caractère essentiel, une
vie ecclésiastique 1 ? »
Vinet avait cessé de parler et la situation devenait singulièrement embarrassante pour la majorité de la délégation. En si sérieuse matière, en présence de problèmes aussi graves, on ne devait point s'attendre à ce qu'une plaisanterie vînt au secours de l'assemblée et la sortît de l'impasse où elle était engagée. C'est pourtant ce qui arriva. Un délégué de la classe d'Orbe, le doyen Liardet, homme d'esprit, du reste, et qui agissait le plus sous main, témoigna toute son admiration pour le discours que l'on venait d'entendre, mais demanda que Vinet voulût bien en tirer la dernière conséquence. Or, cette conséquence, qui n'était autre que la séparation de l'église et de l'état, ne pouvait être tirée dans une telle assemblée. Vinet, pris au dépourvu, ne s'étant pas douté de ce qu'on lui demanderait, se troubla, paraît-il, balbutia et sortit avant la fin de la séance 5. Cet homme si droit, si consciencieux, si partisan de la libre émission des idées, supportait difficilement la contradiction. Il en était péniblement affecté et laissait entrevoir le chagrin qu'il
1 Bulletin de la délégation des classes, pag. 313, 314.
'■ Le Bulletin de la délégation des classes ne fait nulle mention de la prière adressée à Vinet par M. Liardet et de l'incident qui suivit. Nous n'en parlerions pas, si le fait ne nous avait été attesté par MM. Bauty et Burnier eux-mêmes. Le doyen Liardet égayait, paraît-il, l'assemblée par ses malices. Prévoyant la tournure que prendrait 1 la discussion sur l'introduction des laïques, il avait résolu de tendre un piège aux partisans de ce système et il dit un jour à M. Bauty : « Bauty, je ne suis plus des vôtres; je passe avec armes et bagages dans le camp Burnier, et vous allez voir comment je le défendrai. » Nous venons de voir, en effet, ce que le doyen entendait par là.