CHAPITRE II
en éprouvait. Après cette séance, il ne parut plus qu'une ou deux fois dans le sein de la délégation et il ne s'y fit plus entendre. Douloureusement impressionné, malade même, il passait encore par une cruelle épreuve. C'est à cette époque, en effet, qu'il perdait une fille au souvenir de laquelle il consacra plus tard l'un de ses plus beaux cantiques. Du reste, il faut le dire, Vinet exerça peu d'influence sur la délégation; il était trop loin, trop au-dessus de la masse des députés. Et même, aux yeux de plusieurs, son éloignement parut une dispensation de Dieu. Il aurait, par sa supériorité, écrasé la discussion ; on n'aurait pas osé lui répondre et on ne lui répondit réellement pas. Les amis de M. Bauty empêchèrent même ce dernier de répliquer comme il en avait l'intention. Et puis, il faut le reconnaître, Vinet ne s'expliquait pas à fond ; il ne prévoyait pas les objections et n'y répondait pas d'avance; sa pensée jaillissait de son esprit comme un éclair éblouissant, mais qui faisait paraître les ténèbres encore plus obscures ; il lançait ses idées comme <les fusées, sans regarder à droite ni à gauche. Mais, chose à remarquer, c'est à partir de ce moment qu'il présenta la séparation non plus comme une convenance, mais comme un dogme.
Cependant la discussion avait continué et M. Chappuis, tout en donnant sa pleine approbation aux paroles de son ami et de son maître, avait porté la discussion sur le terrain théologique et traité les questions du sacerdoce général de tous les chrétiens, de la prêtrise et de l'ordination. Il avait examiné s'il existait une caste sacerdotale dans le christianisme et ce qu'était l'ordination dans la théologie protestante. Il avait attaqué le projet de la minorité comme constituant les ecclésiastiques en caste dans l'église et favorisant ainsi les préjugés catholiques. Enfin, il avait conclu son long et substantiel discours en votant « en faveur de la proposition d'introduire les laïques dans tous les corps constitués de l'église et de leur reconnaître le droit
de discuter toutes les questions qui seraient dans la compétence de ces corps1. »
Tandis que M. le professeur Leresche répondait aux discours de MM. Vinet etChappuis par une fin absolue de non-recevoir relativement à l'introduction des laïques dans les classes, où, disait-il, ils ne pouvaient rien faire de bien, MM. Grenier et Recordon votaient pour qu'on accordât aux laïques un droit que tous les délégués leur reconnaissaient au fond, et cela, parce que cette introduction serait un principe de vie pour l'église, un immense bienfait. M. Burnier qui, le dernier dans cette importante séance, prit encore la parole, plaida de nouveau la cause qu'il avait défendue dans la commission législative ; il insista sur ce fait que les pasteurs ne connaîtraient véritablement les besoins de l'église que lorsqu'ils auraient avec eux des représentants des troupeaux, et il alla jusqu'à admettre ces représentants dans la discussion des doctrines elles-mêmes.
Dans la huitième séance (jeudi 8 mars), presque tous les orateurs, entre autres MM. Colomb, Golliez, Dufournet, Archinard, déclarèrent s'opposer d'une manière plus ou moins complète à l'introduction des laïques dans les corps ecclésiastiques. M. Bauty prit essentiellement à partie les idées énoncées la veille par M. Ghappuis sur le sacerdoce ; idées que ce dernier
1 Bulletin de la délégation des classes, pag. 316. — A la date du 17 avril 1838, M. Chappuis écrivait à M. Henriod, proposant, à Neuchâtel :
« Pour en venir à ce synode, vous savez comment il a été convoqué. Le conseil d'état, obligé par la constitution de présenter au grand conseil le projet d'une loi destinée à remplacer les anciennes Ordonnances ecclésiastiques, se trouvait dans un grand embarras, vu la difficulté de la matière dans les temps actuels et la diversité des opinions. Il résolut de consulter le clergé. Les quatre classes durent envoyer des représentants pris dans son sein ou parmi les imposilionnaires, et la classe de Lausanne m'a fait l'honneur de me nommer. Nous avions à examiner deux projets de loi, dont l'un introduit les laïques dans les corps ecclésiastiques. Je me suis joint à ceux qui défendaient cette manière de voir, et je me suis trouvé, avec M. Vinet, le plus radical des radicaux. Aussi j'ai été le plus battu des battus, car notre parti a été en minorité, 13 voix contre 19. (Un membre s'est abstenu, ce qui, avec le prési-
reproduisit aussitôt sous une autre forme, mais avec non moins de netteté. Au fond, la bataille était finie. La discussion avait rempli cinq longues séances ; deux fois elle avait été interrompue par des motions d'ordre. La première fois, la motion n'avait pas été accueillie; la seconde fois, elle le fut, mais formulée en ces termes : les laïques (et plus tard : des représentants des paroisses) seront-ils introduits, Moyennant des garanties, dans tous les corps qui seront constitués pour s occuper du gouvernement de l'église 1 ? 19 voix s'élevèrent contre cette proposition ; 13 l'adoptèrent. (MM. Pache, doyen, Gindroz, ancien doyen, Bumier, Leresche, de Vufflens, Gaudard, Solomiac, délégués de la classe deMorges et Nyon ; et MM. Vinet, Monneron, V. Mellet, doyen, Grenier, Chappuis, Jules Chavannes, et Ch. -F. Recordon, délégués de la classe de Lausanne et Yevey.) Le principe n'étant pas admis, les garanties tombaient naturellement. Celle votation fut néanmoins suivie d'une longue discussion, agitée, sans objet, semble-t-il, et si tumultueuse que M. le président Gindroz dut intervenir et insister sur la nécessité de terminer quelque chose et de conserver la bonne harmonie. C'est ainsi que l'on se sépara. On essaya bien le lendemain (neuvième séance, vendredi 9 mars) de reprendre la question générale
dent, fait bien 34.) J'ai soutenu que l'église est une société d'hommes qui professent le christianisme, et que, comme ils ne sont tous membres de l'église que par cette profession, ils sont tous égaux entre eux, qu'il n'y a plus de prêtres proprement dits dans le christianisme, que la distinction entre ecclésiastiques et laïques n'est qu'une distinction conventionnelle, reposant sur une nécessité d'ordre, mais qui ne détruit nullement l'égalité entre chrétiens, laquelle est fondée sur ce que tous sont dans le même rapport immédiat avec Christ, qui est lui-même notre unique médiateur, le souverain sacrificateur de la foi que nous professons. Cela n'a pas trouvé grande faveur. Je ne peux guère vous parler en détail de ce concile des trente-quatre, comme on l'a appelé ; c'est une longue histoire. Si vous le désirez, je vous ferai passer le bulletin de ses séances qui ont duré trois semaines, dans la salle du grand conseil, sous les yeux d'un nombreux public. Comme les séances duraient six à sept heures par jour, et que j'étais secrétaire, j'ai été horriblement occupé pendant ce temps. • 1 Bulletin de la délégation des classes, pag. 329.
primitive de l'union de l'église avec l'état, mais, presque dès le début, M. Grenier fit remarquer que la décision de la veille ayant tranché la question du gouvernement de l'église, la discussion serait inutile, et l'assemblée vota par 27 voix l'abandon des deux articles des projets de loi.
A partir de ce moment, on ne put plus se le dissimuler, la délégation était sans utilité ; elle ne devait pas aboutir. M.Druey avait raison, en sortant de la salle des séances, de se frotter les mains et de dire que, désormais, la délégation perdrait beaucoup de son intérêt; ses espérances commençaient à se réaliser. La quatrième question: Des corps constitués clans Véglise, remplit, il est vrai, cinq nouvelles séances, du 9 au 14 mars. Mais après le vote qui "était intervenu au sujet des laïques, les partisans du projet Burnier étaient visiblement découragés; quelque acrimonie se mêla à leurs discours, et la majorité de la délégation, exprimant de nouveau sa crainte de l'élément laïque, décida par 48 voix contre 13 que des représentants des paroisses ne seraient pas admis dans les classes. Peu à peu les discussions s'embrouillent; par exemple, celles sur le synode, sur la commission centrale; les votations deviennent laborieuses; la délégation se survit à elle-même. Ce n'est pas que, de temps à autre, on n'assiste à des débats assez vifs, à des escarmouches ou mieux à des duels entre MM. Burnier et Bauty. Dans la douzième séance, par exemple (mercredi 14 mars), où fut traitée la question de Y action du gouvernement de l'église, la discussion prit même essentiellement la tournure d'un entretien contradictoire entre ces deux représentants de tendances si opposées, et elle se termina comme toujours par l'exclusion des laïques de toute participation à la vie de Pé-