CHAPITRE III
Lausanne, couverte de quarante signatures, demandait tout simplement la suppression de l'église nationale et la liberté illimitée des cultes. Ce violent réquisitoire était au fond le premier effort tenté publiquement pour renverser l'église nationale. Il était d'une logique que les simples ne trouveront certes pas rigoureuse. Nous le donnons ici comme une curieuse pièce historique :
Le méthodisme, comme vous savez, MM. les membres du grand conseil, fut importé dans le canton par des étrangers, vers 1816. Ces étrangers étaient riches ; ils employèrent leur or et leurs séductions à faire des prosélytes ; ils y réussirent.
Des pasteurs révérés de l'église nationale combattirent les nouvelles doctrines ; mais tel est l'attrait de la nouveauté que, malgré la puissance de leur parole, le mal ne fit que s'accroître. La dissension s'introduisit dans les familles. Des pères furent brouillés avec leurs enfants; des maris avec leurs femmes; des frères avec leurs sœurs.
•Le cinquième commandement dit: « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient prolongés sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donne. » Les missionnaires du méthodisme dirent aux jeunes gens : « Si vos pères vous opposent leur autorité, résistez-leur. » La résistance eut lieu; la désobéissance et la rébellion devinrent des actes méritoires, malgré le commandement de Dieu.
Des plaintes furent portées au conseil d'état; le désordre était flagrant; il fut poussé à un point si extrême que le conseil d'état se crut obligé de prendre quelques mesures; des arrêtés, des proclamation? furent publiés ; la loi de 1824 fut rendue: elle eut l'air d'une persécution. On porta quelque intérêt à ceux qui en étaient les victimes, et elle finit par tomber en désuétude longtemps avant d'avoir été révoquée.
Vint la révolution de 1830; on avait prévu la tendance du méthodisme; on demanda et on obtint le maintien de l'église nationale. Plusieurs méthodistes s'en étaient retirés; ils comprirent leur maladresse, ils y rentrèrent. Ils purent dès lors prêcher leurs doctrines du haut de la chaire, et à l'heure qu'il est, elles se sont tellement propagées que la grande majorité des pasteurs de l'église dite nationale en est infectée. On prêche ouvertement le dogme de la prédestination ; on vous envoie, sans le moindre scrupule, en enfer; on vous damne impitoyablement vous et les vôtres; à l'Evangile de grâce et de miséricorde, on a substitué
les rêveries sombres et mystiques d'un simple mortel du XVIe siècle ; on les revêt d'un jargon inintelligible, et malheur à vous si vous manifestez du doute ou de l'aversion !
Ce n'est pas tout, marchant de conquête en conquête, le méthodisme s'impatronise dans l'instruction publique, dans l'instruction publique supérieure, entendez-vous ? La carrière de l'enseignement est fermée à quiconque n'est pas initié. Prenez la liste des nominations à l'académie, au collège cantonal, à l'école normale, vous en serez convaincus.
On a repoussé de l'académie un savant allemand qui s'offrait à enseigner la philosophie, parce qu'il est disciple de Hegel ; on a repoussé du gymnase, malgré les plus brillants examens, un autre Allemand qui s'offrait à enseigner l'histoire et la géographie, parce qu'en faisant sa leçon sur la réforraation et sur le Nil, il n'a assigné à ces deux grands phénomènes que des causes naturelles. Et combien d'autres exemples ne pourrait-on pas citer!
Emules des jésuites et véritables jésuites du protestantisme, ne pensez pas que les méthodistes s'arrêtent en si beau chemin ; ils viseront au conseil d'état et y parviendront si vous n'y prenez garde. Dieu sait alors ce qui arriverait à la patrie!
Pénétrés de ce danger, sûrs qu'il en résulterait des conflagrations violentes, sûrs également que le méthodisme est antipathique à l'immense majorité du peuple, les soussignés demandent qu'il vous plaise de décréter :
1° La liberté illimitée des cultes.
2° La suppression de l'église dite nationale.
C'est là, dans l'opinion des soussignés, le seul remède au mal qu'ils ont signalé ! Les ministres ne seront plus des fonctionnaires de l'état ; ils exerceront une profession comme les médecins et les avocats exercent la leur ; ils recevront des honoraires selon leur mérite et selon leurs œuvres ; ceux qui ne partagent pas les opinions et la croyance de leur pasteur obligé ne seront plus tenus, sous peine de ne point remplir leurs devoirs religieux, d'aller entendre des doctrines qui leur répugnent, qui blessent leur bon sens et leur raison ; on se groupera autour d'un pasteur de son choix ; en un mot on aura chez nous ce qu'on a en Amérique, dans cette Amérique qu'on cite à tout propos en matière de politique et de législation, et qu'on n'a pas encore imitée dans ce qu'elle a de meilleur.
En outre, l'état fera une économie de plus de 300000 francs par an. Agréez, messieurs, etc.