CHAPITRE m
M. Ruchet, rapporteur, fit remarquer que « l'organisation avec les laïques avait l'avantage de séparer la politique des intérêts religieux. » L'orateur, appuyant ce qu'avait dit sur ce sujet If. Dcmiévillc, répéta que les 12 000 signatures obtenues contre le projet avaient été provoquées par les pasteurs, et ces deux députés se plaignirent des procédés employés dans cette circonstance par plusieurs membres du clergé. Il paraît en effet que quelques pasteurs poussèrent trop loin l'esprit de propagande, car, dans la séance suivante, l'honorable M. Jayet, ancien conseiller d'état, parla de l'exemple fâcheux donné à cette occasion par beaucoup de ministres1. Cette tactique du parti clérical nuisit certainement à la cause même de l'église. Les meneurs du grand conseil allaient répétant qu'on voulait remettre l'église aux mains du peuple et que les pasteurs ne le voulaient pas. Et, chose curieuse ! c'étaient des ecclésiastiques qui, dans le grand conseil, plaidaient contre leur propre cause. Le pasteur Simonin votait hautement pour la prédominance de l'état. Il ne croyait pas.que jamais on dût admettre la séparation de l'église et de l'état, parce que « l'église deviendrait par là trop puissante. » II. Berger, se fondant sur ce que dans nos pays une grande partie des individus avaient à peine de quoi vivre et ne pourraient faire des sacrifices pour soutenir une église, en concluait à la nécessité d'une église nationale entretenue par l'état.
En revanche, M. Jayet estimait obligée l'intervention des laïques. La seule question à discuter était celle-ci : Yaura-t-il, pour administrer l'église, des autorités spéciales, ou bien les autorités déjà constituées l'administreront-elles ? Mais M. Jayet se voyait contraint de rejeter le projet. Il avait cru le peuple va o dois assez avancé pour s'occuper d'affaires religieuses, et il s'était cruellement trompé; 12000 pétitionnaires avaient de-
1 Le pasteur C., de Cronay, avait <lit lui-même à M. Jayet, qui le raconta : « J'ai réuni mes gens, et je les ai engagés à signer la pétition. »
mandé le rejet de la loi proposée. Ces pétitionnaires savaientils ce qu'ils avaient fait?
On en était là de la discussion, lorsque le président du conseil d'état, M. De la Harpe, vint déclarer que l'article 5, contenant le principe fondamental de toute la loi, ayant été rejeté, le conseil d'état retirait le projet tout entier. Cette déclaration mit naturellement fin à ces longs débats, et replongea pour une année encore le pays dans les incertitudes et les agitations dont on avait cru être enfin délivré. En retirant son premier projet, le conseil d'état s'imposait l'obligation d'en présenter un nouveau. Nous ne tarderons pas à voir ce que devait être ce second projet officiel.
Dès que le vote du grand conseil sur la confession de foi helvétique fut connu au dehors, l'impression ressentie fut très vive ; les amis des doctrines évangéliques s'affligèrent et protestèrent4 ; les partisans de la libre pensée triomphèrent et applaudirent.
Parmi les premiers, et en première ligne aussi, nous rencontrons Vinet, qui n'attendit même pas la fin des débats dans le grand conseil pour exposer son opinion. Il y était autorisé d'autant plus que les dispositions du parti hostile à la confession étaient assez connues pour qu'on pût prévoir le résultat des discussions.
Dans un article de la Revue suisse sur Yéglise et les confessions de foi 2, Vinet prétendait qu'on avait exagéré dans les deux opi-
1 « Que dites-vous de notre grand conseil qui, avec dix voix, nous renverse
notre confession de foi, ce monument de trois siècles? C'est un signe des temps encore plus affligeant que la chose elle-même : l'avenir de notre église n'est pas réjouissant. » (Lettre de M. A. de Mestral, suffragant à Apples, à M. S. Chappuis, 30 janvier 1839.)
Flevm .sw's.se, numéro de janvier 1S39. 27 pages.