CHAPITRE III
l'une, entre autres, de M. L. Burnier1. Mais pour le moment nous n'entrerons pas plus avant dans la polémique qui suivit le retrait du premier projet du conseil d'état, parce que cette polémique intéresse tout aussi bien le second projet et que nous aurons à y revenir tout à l'heure. En attendant, retournons de quelques jours en arrière et indiquons les mesures prises par le gouvernement en vue de la rédaction d'un nouveau projet de loi. Avant cela, encore, signalons un fait, peu important sans doute en lui-même, mais intéressant comme indice de dispositions hostiles aux tendances représentées par la confession helvétique.
Le 20 janvier 1839, M. le doyen Ricou, pasteur à Lausanne, s'éteignait à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. La tombe s'était à peine refermée sur la dépouille mortelle de cet homme vénérable, que la pétition ci-dessous était adressée (29 janvier) au conseil d'état, dans le but, comme on le verra, d'obtenir un choix qui satisfit aux exigences de V église nationale et aux besoins de la population.
Monsieur le président et messieurs les membres du conseil d'état,
Les paroissiens de Lausanne soussignés viennent avec confiance vous exposer ce qui suit :
Depuis un certain temps, la prédication évangélique a pris un caractère nouveau dans les temples de Lausanne.
plaindre de ce qu'on a le cou pelé et même de ce qu'on est tenu à l'attache »
« Si vous ne voulez ou n'osez émanciper l'église, si vous tenez à la tutelle de
l'état, si vous vous appuyez sur le bras séculier, cessez de gémir et de crier à la tyrannie : ce n'est pas au milieu des oignons d'Egypte que vous trouverez la liberté du désert. » C'était dur, on en conviendra, était-ce absolument immérité?
1 La réponse, très serrée, de M. L. Burnier, dans les colonnes mêmes «lu Nouvelliste, provoqua, de M. Druey, une réplique dont voici un passage : « Il n'y a donc d'affranchissement véritable de l'église que dans sa séparation de l'état. »
On n'y prêche plus ni la morale chrétienne ni les grands préceptes de la charité. Les discours de la plupart des fonctionnaires de notre église sont constamment renfermés dans le cercle étroit d'un dogme exclusif emprunté au mysticisme le plus sombre.
Le bon sens et l'intelligence sont mises au ban et l'excès a été poussé jusqu'à mettre la crainte de Dieu en parallèle avec la crainle du diable t !
Sera-ce donc au siècle où nous vivons qu'on verra des fonctionnaires publics s'élever avec tant de violence contre la raison, et s'efforcer de l'enchaîner, dans le but de la ramener à ce qu'elle était au moyen âge?
Nous ne le pensons pas.
On a réclamé la liberté des consciences; nous la réclamons aussi pour nous. ..Or nous ne possédons pas cette liberté telle qu'on doit l'entendre, quand nous nous trouvons bannis de nos temples; nous le sommes aujourd'hui par l'effet d'une prédication qui confond et révolte tous les sentiments religieux et toutes les notions de cette sublime morale évangélique dont nous avons été nourris depuis notre jeunesse.
Nous ne prétendons point imposer ces sentiments et ces convictions comme des lois, mais qu'il nous soit au moins permis de repousser un joug que le fanatisme le plus déplorable voudrait nous imposer.
La circonstance actuelle est propre à fournir au conseil d'état l'occasion de faire droit à nos vœux et à nos espérances.
Il s'agit de pourvoir à la place de pasteur vacante dans cette paroisse par la mort du respectable doyen Ricou, dont les paroles parfois sévères, mais toujours consolantes, ont retenti pendant près d'un demi-siècle dans nos chaires.
Quoique uous ayons une haute confiance dans votre sagesse, messieurs, cette circonstance est trop importante pour que nous ne prenions pas respectueusement la liberté de vous supplier de peser le choix du nouveau pasteur.
Le vote émis par le grand conseil dans une occasion récente, a été une manifestation de la raison publique, sans altérer le moins du monde les sentiments religieux les plus purs.
Ce vote, cependant, a été critiqué par les hommes qui, les premiers, devaient le respecter et s'y soumettre, et la chaire de Christ a déjà été l'arène où ils n'ont pas craint de transporter le débat.
Veuillez, monsieur le président et messieurs, agréer favorablement cette requête. Elle vous est adressée par des citoyens dont vous ne sauriez méconnaître les intentions.
(Suivent les signatures.)
CHAPITKK HI. 207
On voit que les adversaires de la confession helvétique ne perdaient pas de temps pour profiter d'une victoire qu'un second débat en grand conseil pouvait remettre en question. Il fallait se débarrasser au plus tôt de doctrines abhorrées.
La pétition dont nous venons de placer le texte sous les yeux de nos lecteurs avait réuni quarante-cinq signatures. Mais la chose était devenue une affaire de parti. Tout le monde s'en occupait; la municipalité s'en mêlait et déterrait d'anciens privilèges qu'elle faisait valoir ; la classe de Lausanne s'assemblait à Vevey et présentait quatre candidats à la place vacante. Enfin, peu de semaines après, la contre-pétition suivante, couverte de soixante-une signatures, était également adressée an conseil d'état :
5 mars 1839.
Monsieur le président et messieurs les membres du conseil d'état.
Quelques citoyens de Lausanne vous ont adressé, le 29 janvier, une pétition au sujet de la nomination d'un pasteur dans cette ville. L'intérêt qu'une démarche semblable prouve serait de nature à réjouir, or le respect pour la libre expression de toute opinion religieuse aurait engagé les soussignés à garder le silence, si le blâme jeté dans cette occasion sur leurs pasteurs actuels l'avait permis.
Laïques, libres de toute influence, nous n'avons pas cru pouvoir laisser sans réponse des inculpations graves que les faits ne justifient pas.
On a accusé les pasteurs de Lausanne de renfermer leur prédication dans le cercle étroit d'un dogme exclusif emprunté au mysticisme le plus sombre. Cette accusation est aussi obscure et peu concluante qu'elle est peu sérieuse. Elle nous paraît signifier seulement qu'il a été prêché du haut de nos chaires des doctrines qui n'ont pas l'assentiment de quelques hommes.
Or, messieurs, nous croyons qu'il ne s'agit pas, dans une église qui reçoit la Bible pour sa règle de foi, de savoir si une doctrine quelconque plaît ou répugne, mais si elle est enseignée dans la Bible. Nous ne demandons pas si un dogme est du siècle où nous vivons, ou du moyen dgc, ou aussi ancien que la création du monde, mais s'il est de la Parole de Dieu: autrement, dire qu'il est exclusif ou mystique, c'est risquer de le dire de
la Parole de Dieu elle-même. Et puisque les pétitionnaires ont mentionné un point de doctrine particulier, nous ferons remarquer qu'il n'est, à notre connaissance, aucune portion de l'église grecque, romaine ou évangélique qui n'admette l'existence de cet être redoutable dont la présence et l'activité se montrent depuis les premières pages de la Genèse jusqu'aux prophéties des derniers jours, comme étroitement liées au système de la Révélation tout entière. Si le bon sens et l'intelligence mettent hors de la religion le Tentateur, pourquoi pas le Médiateur et toute la Bible? — Quant au reproche de négliger la prédication de la morale chrétienne, il n'est guère mieux fondé. En effet, si la morale évangélique est celle qui suppose la vérité de l'Evangile, si celui-ci est le principe d'où elle découle comme de sa source, prêcher cet Evangile n'est-ce pas mettre dans les cœurs la semence qui portera plus tard pour fruit toutes les vertus chrétiennes? N'est-ce pas, qu'on nous permette de le dire, procéder logiquement? Sous ce rapport, c'est-à-dire comme conséquence nécessaire d'une foi réelle aux vérités de l'Evangile, nous avons le droit d'affirmer que la morale chrétienne est habituellement prêchée dans nos chaires, et que même les applications les plus particulières ne sont point oubliées.
Tels sont, messieurs, les points sur lesquels nous avions besoin de vous faire connaître nos sentiments, en donnant par là aux pasteurs de cette ville un faible témoignage de notre respect et de notre affection. Ce témoignage n'est d'ailleurs qu'une manifestation d'opinions individuelles, aussi bien que la pétition à laquelle nous avons cru devoir répondre. Nous ne pouvons, ni les uns ni les autres, donner notre avis pour la voix du troupeau. Pour juger si l'enseignement de nos chaires satisfait aux besoins de la paroisse, il faut voir s'il est écouté. Or, il est certain que les temples de Lausanne sont aussi fréquentés qu'ils le furent jamais. Nous supposons en l'honneur du public de cette ville que, si la prédication de ses pasteurs faisait, comme on le dit, outrage au bon sens, si elle révoltait tous les sentiments religieux, tant de personnes respectables ne persévéreraient pas à la suivre. Le caractère moral, le zèle et le dévouement de nos pasteurs n'ayant été l'objet d'aucune inculpation, nous pensons que les pétitionnaires sont d'accord avec nous pour leur rendre justice et nous nous en réjouissons.
Nous répétons, messieurs, que nous ne prétendons point nous élever ici contre le vœu exprimé par quelques-uns de nos concitoyens d'entendre, à l'avenir, un enseignement différent des prédications actuelle?. Partisans de la liberté religieuse, nous la voulons pour d'autres aussi