CHAPITRE I
De tout ce qui précède, il ressortira, croyons-nous, pour le lecteur, cette conviction que, dans le cours des dernières années, le réveil a continué à s'étendre, qu'il a pris chez nous une consistance que l'on n'eût jamais osé espérer dix ou quinze ans auparavant. Les oppositions extérieures cessent peu à peu, et, malgré les préoccupations causées par la refonte prochaine des institutions ecclésiastiques, on peut dire que tout est calme et paix pour l'église.
Mais ce que le réveil a gagné en étendue, ne l'a-t-il point perdu en profondeur ? Les aveux des partisans du réveil ont sur ce point une signification toute particulière. Déjà en 1834, M. le pasteur Bauty, du Sentier, consignait dans des lettres qui, malheureusement, sont demeurées inédites, ses craintes fondées sur les dangers intérieurs qui menaçaient le réveil. A ses yeux, il y avait dans la prédication évangélique du moment une grande lacune : « En général, disait-il, nous nous en tenons à cinq ou six devoirs : la profession franche du nom de Jésus- Christ, la nécessité d'annoncer l'Evangile à nos proches et aux personnes de notre connaissance, celle de contribuer aux progrès du règne du Dieu, d'aimer les frères, de s'abstenir des plaisirs du monde et d'observer le jour du repos, etc. » Après cela, sur une foule de points, il y avait absence de direction pratique, et M. Bauty attribuait cette lacune à quelque antinomianistne qui se serait glissé dans les discours, et qui, d'antinomianisme de fait, trop naturel à tout cœur d'homme, deviendrait un antinomianisme froid et systématique. « Et ce que je vois, disait-il encore, est-il propre à dissiper cette crainte? La présomption, la hauteur, la dureté sont-elles rares parmi nous ? Connaît-on la charité telle que le Samaritain nous l'enseigne dans la parabole? Comment puis-je me rendre compte de plusieurs mau-
vaises actions dont le scandale a fait plus de tort à l'Evangile que tous les raisonnements de la philosophie mondaine? » Quel aurait pu être le remède à cet état de choses? M. Bauty recommandait une prédication complète du conseil de Dieu. « La durée, disait— il , et les succès du réveil demandent qu'on s'applique à censurer et à exhorter. » Et pourquoi? « Parce qu'une prédication des promesses qui n'est pas accompagnée d'exhortations, de remontrances et de censures, a tôt ou tard pour résultat le retour de l'indifférentisme et de l'hétérodoxie. »
A l'appui de ces remarques, fruit d'une étude attentive de ce qui constituait le danger le plus pressant du réveil, citons ces paroles de la Feuille religieuse: a En général, le zèle des enfants de Dieu est moins vif, leur foi moins ferme et moins agissante, leur vie plus mondaine, leur union moins étroite, leur amour pour les âmes moins ardent, leurs efforts pour amener la gloire du Christ moins soutenus1. » L'année suivante, la Feuille insistait encore sur la sanctification, comme étant très nécessaire dans le moment actuel et dans l'état du réveil2. En 4837 enfin, les rédacteurs du journal que nous citons auraient voulu surtout s'efforcer d'imprimer à notre réveil religieux une marche plus ferme, plus vigoureuse, plus fidèle, et lui donner un caractère plus prononcé, plus spirituel. Ils parlaient encore, avec un accent de regret, de formalisme, de vie contemplative, d'activité inquiète. M. Bauty avait déjà fait allusion à plusieurs déviations pratiques du réveil : « En donnant, avait-il écrit, trop facilement le nom de chrétiens, on encourage le désordre de certaines personnes qui négligent leurs affaires pour des visites de piété; on encourage des quêtes où l'on est souvent dupes; on encourage l'hypocrisie ; on s'expose à un certain exclusisme dans l'amour... Notre amour finit par participer trop
1 Feuille religieuse, 1835, Avant-propos. 4 Ibidem, 1836, Avant-propos.