CHAPITRE U
La municipalité de Lausanne avait accordé le temple de Saint-François. La solennité avait été fixée au samedi 24, à six heures du soir. Voici comment le Nouvelliste vaudois, dans son numéro du 27 décembre, raconta la fête qui venait d'avoir lieu : « Les pasteurs de Lausanne ont célébré le troisième jubilé de la réformation dans notre canton par un service religieux, dans le temple de Saint-François, la veille de Noël, de six à neuf heures du soir. Il y avait foule... Plusieurs personnes n'ont pas pu y pénétrer, mais les curieux étaient évidemment en majorité. La cérémonie était sans aucun caractère officiel, car le conseil d'état n'avait pas accédé à la demande d'une partie du clergé qui aurait voulu une fête plus ou moins semblable à celle de Genève... De très bonnes choses ont été dites, surtout par M. Manuel ; mais on a regretté une exposition claire, positive, brève de la Réformation, en général, et dans notre canton en particulier... On s'attendait à quelques larges considérations sur la nécessité intrinsèque de la Réforme comme loi de développement de l'esprit religieux et de la marche progressive du christianisme... »
Nos lecteurs n'auront guère besoin que nous leur fassions remarquer le ton peu sympathique de ce compte rendu. C'était déjà rendre suspecte la cérémonie de Saint-François que d'en faire une espèce de démonstration de la part des pasteurs de Lausanne, et que d'insister sur son caractère non officiel. Les regrets exprimés par le correspondant du Nouvelliste avaient bien l'air d'une critique, comme si le jubilé eût dû être, non la commémoration du passé religieux du pays, mais une indication du buta atteindre par le développement de la libre pensée. Mais le Nouvelliste n'en était plus à son point de départ; il avait changé d'esprit en changeant de rédaction, et ce n'est point trop s'avancer que d'attribuer à M. Druey les critiques ci-dessus et les suivantes :
« Le catholicisme a été ménagé ; aussi la commémoration a
été froide... La dévotion de quelques personnes a été troublée par l'absence du recueillement chez un grand nombre de spectateurs... Aucun laïque n'a pris la parole, ce qui donnait à la cérémonie l'apparence d'une fête du clergé protestant. L'esprit de la Bible a été beaucoup trop, si ce n'est entièrement sacrifié à la lettre... On a de nouveau érigé cette lettre en une autorité que l'on substitue à celle du pape... Les paroles des orateurs trahissaient une appréhension marquée de la raison ou de la philosophie, etc., etc.1. »
Tout différents furent les rapports des promoteurs et des partisans du jubilé. A leurs yeux, malgré les lacunes qu'elle avait présentées, cette fête toute spirituelle avait été précieuse et bénie ; elle avait offert un grand intérêt. A quatre heures déjà, la foule était accourue au temple où, depuis cinq heures, il avait été presque impossible de trouver place. 2500 personnes y avaient pénétré, tandis que, faute de place, 5 ou 600 s'en retournaient chez elles. A six heures, le chant d'un cantique avait ouvert la fête. Sept pasteurs, MM. Bridel, Manuel, Scholl, Fabre, Monneron, Frédéric Chavannes et Gauthey, s'étaient succédé en chaire, ayant chacun une tâche spéciale à y remplir. Ces allocutions n'avaient été interrompues que par le chant d'un cantique composé pour la circonstance2.
Dans un grand nombre de paroisses, le jubilé de la réformation vaudoise fut célébré, sans beaucoup de solennité, il est vrai, mais non sans quelque bénédiction pour les âmes. A Yverdon et à Vevey, c'est à l'Oratoire seulement, mais devant de nombreux auditoires, que les souvenirs du passé furent rappelés en même temps que les privilèges et les devoirs des fils de la réforme.
1 Nouvelliste vaudots, N° 105, 27 décembre 1836.
2 Narrateur religieux, N° 1, 5 janvier 1837. — Réunion de prières et d'actions de grâces, tenue dans le temple de Saint- François, etc. Marc Ducloux, 1837. 41 pages.