CHAPITRE IV
par les doctrines hégéliennes, et préludant déjà au rôle prépondérant qu'il devait jouer plus tard dans les troubles religieux de notre canton, provoqua la présentation au grand conseil de pétitions relatives à un changement dans la liturgie. Il s'agissait de la prière touchant les rois et les magistrats. Dans la session du printemps, le grand conseil entendit (jeudi 1er juin) la lecture du rapport de M. Gindroz sur cinq pétitions ayant trait à cet objet, mais ces dernières ayant été envisagées comme inopportunes et mal rédigées, la discussion en fut renvoyée à la session d'automme. Les promoteurs de la demande, ne se tenant point pour battus , publièrent alors en brochure les Pièces relatires à la prière touchant les rois et les magistrats, renfermée dans la liturgie de V église nationale du canton de Vaud*. Cette brochure nous apprend que les pétitions venaient de Lausanne, de Vufflens-la-Ville et de Penthaz et qu'elles portaient quarante- .sept signatures en tout. Les pétitionnaires réclamaient la suppression dans la liturgie des prières pour les rois et les magistrats, comme contraires à l'idée de la souveraineté du peuple et aux principes démocratiques. La chronique locale de Lausanne raconte qu'il se trouvait parmi les signataires des pétitions un homme, fort respectable du reste, If. de L****\ qui, pour donner plus de netteté à ses protestations, s'asseyait toujours avec grand bruit lorsqu'au service divin le pasteur prononçait la prière pour les rois.
M. Druey, qui avait composé la pétition de Lausanne, s'appliqua, dans la brochure que nous venons de mentionner, à réfuter le rapport de M. Gindroz. L'honorable professeur concluait au rejet des pétitions ; M. Druey, toujours habile, sut se placer sur un terrain qui était au fond le véritable. Il constatait que l'église nationale avait pour chef le grand conseil, aux décisions duquel elle devait se soumettre , ce qui était anormal,
• Lausanne, octobre 1837.
mais la conséquence du privilège et du salaire, et il ajoutait : Si l'église veut la liberté, qu'elle demande légalité (des cultes) ; parole dont l'église devait reconnaître un jour, mais non pas avant d'avoir fait de dures expériences, la vérité profonde et la rigoureuse logique.
La discussion sur les pétitions eut lieu le jeudi 23 novembre. M. Monnard présidait le grand conseil. M. Druey prononça, dans le sens des pétitionnaires, un discours long, diffus et subtil, auquel répondirent victorieusement MM. Gindroz, Simonin et Jaquet. Le général Guigner avait antérieurement déjà combattu la pétition *.
Ainsi se termina un débat dont l'importance réelle ne devrait peut-être pas se mesurer à la valeur intrinsèque de la question posée, pas plus qu'à la brièveté de la discussion. Il y avait là un symptôme que nous ne devons pas négliger, un signe des temps, un indice de tendances et de préoccupations qui devaient prendre un jour des proportions extraordinaires et se traduire par des actes auxquels on ne se serait point attendu. Le germe devait grandir, pousser des racines dans le peuple, et contribuer pour sa part aux révolutions ecclésiastiques qui agiteraient le pays en bouleversant l'église. N'oublions pas en effet que, dans le temps même où cette question de liturgie se posait devant le grand conseil, il se préparait pour l'église nationale du canton de Vaud une transformation dont nul ne prévoyait la nature et l'étendue, dont nul surtout, si ce n'est peut-être M. Druey, ne devinait le dernier mot.
1 Au cours de la discussion sur une pétition de M. de L***'*, un membre du grand conseil s'écria plaisamment : « Eh ! messieurs, nous n'en aurons jamais fini avec les béatitudes de M. de L**"**.» 11 est bon de dire que le prénom de ce dernier était Béat. — Malgré le vote du grand conseil, M. de L'**** ne se tint point pour battu. 11 défendit avec une ténacité qui pouvait paraître exagérée la cause qu'il avait embrassée, dans des écrits publics, entre autres dans une Lettre sur la dernière pétition pour demander l'élagation des prières royalistes (Vevey, Michod, 1841. 8 pages), qui est un modèle de fantaisie politico-religieuse.
L'IRVINGISME
Première apparition de l'irvingisme dans la Suisse romande (1835). — Edouard Irviruj. — Ses succès comme prédicateur. — Ses vues sur l'humanité de Christ et la sanctification du croyant; — sur les dons surnaturels. — Les uttérances. — Déposition d'Irving. — Restauration de la hiérarchie primitive. — Mort d'Irving.
— Le manifeste irvingiste de 1835. — Affinités de l'irvingisme et du catholicisme.
— L'irvingisme à Genève, — au canton de Yaud. — Second essai de propagande.
— L'adresse au clergé d'Ecosse.
C'est en 1835 que l'irvingisme Gt sa première apparition dans la Suisse romande, à Genève et dans le canton de Yaud, mais il y avait plusieurs années déjà que ce système ecclésiastico-dogmatique élait parvenu à établir des assemblées régulières de culte en Angleterre, à Londres en particulier.
Le fondateur de la secte, Edouard Irving (1792-1834), ministre écossais né de parents pieux , avait fait ses études universitaires à Edimbourg et acquis des connaissances aussi variées qu'étendues. En 1819, il devint le collègue du célèbre docteur Th. Chalmers, à Glasgow. En 1822, il fut élu pasteur de l'église écossaise de Hatton Garden, à Londres. C'est à partir de ce moment que le nom de cet orateur, plein de courage et de zèle, commença à voler de bouche en bouche. Quand Irving débuta au sein de son église, il avait à peine une cinquantaine
d'auditeurs. Trois mois après, si la place l'eût permis, la chapelle écossaise en eût contenu plus de quinze cents. Les plus célèbres orateurs du parlement, les Ganning, les Brougham, les Mackintosh, les Scarlett, les personnages les plus illustres, des princes mêmes, se pressaient au pied de la chaire du jeune et beau prédicateur, qui, encouragé par le nombre et la qualité des auditeurs, semblait se transformer graduellement et parlait avec l'énergie, la hardiesse d'un prophète. Bientôt, devenu le plus populaire des prédicateurs, il fut la grande merveille du jour dans l'immense capitale de l'Angleterre; une affluence extraordinaire se pressait à ses sermons, et les auditeurs enchaînés restaient des heures entières suspendus à ses lèvres.
C'est vers l'an 1827 qu'Irving commença à s'exprimer dan des termes tout à fait nouveaux sur la nature humaine du Christ Il déclara que le corps de Christ avait été une chair pécheress et que la Parole éternelle avait revêtu la nature humaine dan son état de chute. Ces expressions et d'autres semblables exci tèrent un grand étonnement chez les amis et les auditeurs habi tuels d'Irving. Vers la fin de l'année 1828, il présenta lui-mêm au public un ouvrage dans lequel il exprimait avec une entièr franchise et soutenait sans ménagement ses vues particulière sur ce sujet. Cet ouvrage portait le titre de : Sermons, lectur et discours de circonstance K II enseignait encore que, de mêm que le Saint-Esprit avait soumis en Christ et parfaitemen dompté tous les mouvements de la chair, il peut également le soumettre et les dompter entièrement en nous, jusqu'à ce qu'en fin, purifiés de tous nos péchés, nous soyons rendus saint
■ Conf. Narrateur religieux, Nos 179 à 184. 6 juin à 12 juillet 1840.
comme Jésus-Christ était saint K A ces vues sur l'humanité de Christ et la sanctification du croyant, Irving ajouta bientôt après que les dons miraculeux du Saint-Esprit devaient toujours demeurer en plénitude dans l'église, et que si nous ne les possédons pas, c'est uniquement à notre manque de foi qu'il faut nous en prendre. Dès lors il insista dans toutes ses prédications sur le devoir imposé, disait-il, aux chrétiens d'importuner le Seigneur dans leurs prières pour que les dons surnaturels leur fussent rendus2. « Un fait digne de remarque, dit à ce propos M. de Gollz, c'est que le désir de participer aux dons miraculeux de Page apostolique se manifesta dans le sein de l'irvingisme, longtemps avant que les premières guérisons et les premiers phénomènes du don des langues eussent fait leur apparition en Ecosse et à Londres. On y maintenait en théorie qu'une imitation complète des églises apostoliques ne pouvait avoir lieu sans la possession des dons miraculeux, et l'on se mit plus d'une fois a prier pour que ces dons fussent de nouveau accordés à l'église 5. » C'est en effet de ces dons-là que l'irvingisme se préoccupe, c'est dans ces dons qu'il cherche sa gloire.
En style irvingien, une uUérance* est une parole d'instruction, d'exhortation, d'avertissement ou de prophétie qu'une
1 Irving n'avait pas une vue très profonde de la chute et du péché. Avant la naissance de la secte, il parlait beaucoup de la dignité de l'homme, de sa ressemblance avec Dieu, du devoir imposé à chacun de se conduire d'une manière digne de sa haute origine; aussi, pour lui, la régénération n'était plus que le redressement de la vieille nature sous l'influence de la divinité invisible.
* Conf. Guers, L'irvingisme et le mormonisme jugés d'après la parole de Dieu. Genève. 1853.
■ Genève religieuse, pag. 4i3.
4 Du mot anglais utler qui signifie prononcer, proférer.
MOUVEM. RELIG. III 19
290 appendice r.
personne douée prononce au milieu de ses frères, pendant qu'elle est sous le pouvoir ou l'influence de l'esprit. Aux yeux des irvingiens, cette personne est un vrai prophète.
Les uttérances commencèrent d'abord à Port-Glasgow en Ecosse, par l'organe des frères Mac Donald et de miss Campbell (Mrae Gaird). Mais bientôt, c'était en 1831, une certaine miss Hall, qui faisait partie de la congrégation d'Irving à Londres, eut une uttérance au milieu de l'assemblée et dès ce moment l'église d'Irving fut livrée au pouvoir des prophètes et de ceux qui parlaient des langues inconnues. Ce qui n'était d'abord que des phénomènes isolés, devint bientôt une institution régulièrement organisée de l'église, et, afin d'arriver à pouvoir faire abstraction de dix-huit siècles pendant lesquels l'histoire de l'église est étrangère à ces dons miraculeux, on supposa gratuitement que la vie de l'église primitive avait été une institution de Dieu destinée à durer dans tous les temps, mais tombée, après l'époque des apôtres, dans un état de chute profonde. Maintenant Dieu donnait à l'irvingisme la mission de restaurer l'église déchue, de la réorganiser et de la conduire, « comme une épouse parée, » au-devant de son céleste époux *.
L'autorité ecclésiastique de laquelle Irving dépendait l'ayant destitué (13 mars 1833), à cause de ses excentricités et de ses erreurs2, ses amis et lui ouvrirent une chapelle indépendante.
1 Conf. de Goltz, pag. 444.
2 Irving prononça pour sa défense, devant le presbytère d'Annan (Ecosse), un discours de près de deux heures, dans lequel il protesta avec force contre les inductions qu'on voulait tirer de sa doctrine. Entre autres choses, il dit : « Quant à l'opinion que Christ ne serait pas très saint, j'affirme que cette opinion ne m'appartient pas; me l'attribuer est une fausseté.... Je n'ai jamais écrit, je n'ai jamais prêché une si condamnable doctrine. » 11 établit ensuite quelle était la pensée qu'on interprétait d'une manière si sévère; il croyait que Jésus a dû lutter dans sa chair contre le péché, mais qu'il en est demeuré victorieux; il ne concevait pas comment il pourrait être commandé aux hommes d'imiter Jésus, si celui-ci n'a pas eu à combattre comme eux. « Oui, Jésus a été malade pour nous, il a lutté pour nous avec une chair soumise au péché, et voilà pourquoi il peut nous ordonner de le suivre
APPENDICE h 291
(Newman Street.) Ainsi se forma Y église apostolique, dont l'accroissement fut rapide. En peu de temps se formèrent à Londres sept communautés représentant les sept églises de l'Apocalypse.
Bientôt, à la voix des prophètes, la hiérarchie primitive fut restaurée. On eut des apôtres, fondateurs et gardiens de la doctrine, dont le nombre s'éleva jusqu'à douze et fut déclaré parfait. (4834.) On eut soixante évangélisles, selon le nombre des colonnes du tabernacle au désert. On eut des anges, des anciens, des <l iurres, des diaconesses, etc. On accorda l'attention la plus extrême à l'arrangement du nouveau temple.
On apporta également un soin tout particulier à rendre le culte pompeux, par le moyen des liturgies solennelles, des litanies, et des somptueux vêtements des prêtres.
Sur ces entrefaites, Edouard Irving qui, selon les uttérances, devait, revêtu de la puissance d'un prophète, aller en Ecosse pour y rassembler le peuple de Dieu, se rendait en effet dans sa pairie terrestre, mais pour y mourir, épuisé de fatigue, abattu, découragé, chez un de ses parents, à Glasgow. Ainsi s'éteignit, à quarante-trois ans (G décembre 1834), cet homme si éminemment doué, ce puissant prédicateur, ce chef de secte ardent et convaincu. Ses derniers moments furent paisibles, ditdans nos luttes avec le péché, dans nos infirmités, à la mort.. . Mais partout il a été saint; il l'a été dans le sein de sa mère, dans son enfance, dans sa jeunesse; saint dans sa naissance, saint dans sa résurrection, et tout autant dans une époque que dans une autre. » (Gazette évaiujélique, N° 18, 3 mai 1833. Ce numéro renferme un récit détaillé du jugement et de la condamnation d'irvïng.) On sait que les opinions énoncées ici par Irving sont celles d'un grand nombre de chrétiens. La question a été de tout temps celle-ci : Jésus a-t-il paru dans ce monde avec la nature qu'Adam avait avant sa chute, ou avec celle que celui-ci nous a léguée depuis sa chute ? De part et d'autre, on a réservé le fait que Jésus a été saint et sans tache dans toute son existence, et que s'il a été tenté comme nous en toute chose, ç'a été sans péché. Cette doctrine n'était donc pas particulière à l'éloquent prédicateur condamné par le presbytère d'Annan. 11 y a sur ce sujet dans la Gazette èvamjelique (N° 6, 27 mars >' 1835), et à propos même d'Irving, une lettre fort intéressante de M. Ami Host.
on. Ayant conservé sa connaissance jusqu'à la fin, il récita le psaume XXIII en hébreu et il rendit le dernier soupir en prononçant ces mots : « Dans la vie ou dans la mort, je suis au Seigneur. »
Après la mort d'Irving, et malgré de sensibles défections, parmi lesquelles il faut signaler celle de l'avocat Baxter, l'un des principaux membres de la secte, les irvingiens n'en poursuivirent pas moins l'œuvre commencée, élevèrent de nouvelles chapelles et organisèrent une mission sur le continent. En même temps (1835), un manifeste pompeux fut adressé aux patriarches, aux archevêques, aux évêques et à tous ceux qui occupent le premier rang dans V église de Jésus-Christ par toute la terre ; aux empereurs, aux rois, aux princes souverains et aux gouverneurs en chef de toutes les nations baptisées. Cette pièce pouvait être envisagée comme l'expression officielle des opinions et des espérances de l'irvingisme à cette époque. Après avoir rappelé l'institution de l'église, du ministère, des sacrements, etc., dépeint l'état actuel de la chrétienté, ses misères, ses divisions, etc., le manifeste faisait connaître que la nouvelle société était en possession des forces spirituelles nécessaires pour sa restauration, que l'apostolat était rétabli, qu'enfin l'église sortait de ses ruines, semblable au modèle donné dès le commencement.
Les irvingiens se rapprochent assez des anglicans et des luthériens dans leur manière de comprendre la justification et les sacrements. Ils relèvent surtout beaucoup l'importance de ces derniers comme étant, plus encore que la foi, le moyen par lequel l'homme s'approprie le salut. La confirmation et l'onction d'huile administrée aux malades sont aussi considérées par eux comme des sacrements, et la confession individuelle (de-
vant le prêtre) est recommandée comme salutaire. L'eschatologie occupe une grande place dans leur système. Us mettent fort en relief l'attente du retour du Seigneur et de l'accomplissement des prophéties relatives à son règne personnel sur la terre l.
Les affinités de l'irvingisme avec le catholicisme romain sont évidentes. Le papisme a ses sympathies. Chez les irvingiens on a les prières pour les morts, on demande à Dieu de « leur donner le repos. » Dans certains actes, on fait profession de se sentir en communion avec les apôtres, avec la vierge Marie et les autres saints. On a introduit dans la liturgie de la consécration des éléments de la sainte cène une prière adressée au Saint-Esprit pour qu'il descende sur le pain et le vin et en fasse le corps et le sang de Christ. La cène est un sacrifice. C'est la sainte substance du corps de Christ qui est offerte à Dieu. Du reste, le récit suivant, que nous trouvons dans l'ouvrage de M. Guers2, établirait à lui seul déjà cette propension de l'irvingisme au catholicisme romain.
« Le docteur Marriott, de Bàle, dans un opuscule extrait du Tayblatt, ayant pour titre : Les ircingistes, ou nous ne sommes pas prolestants, et que nous tenons directement de lui, rappelle ce qu'il avait antérieurement avancé sur l'esprit envahissant de la secte, et sur la prudence habile et consommée de ses débuts dans une localité ; puis il raconte ce qu'il a vu de ses propres yeux au culte irvingiste de Bâle.
ù Deux personnes principales y fonctionnaient, dit-il, revêtues de surplis blancs descendant jusqu'au sol et ornés d'un scapulaire lung et de couleur claire. L'un des officiants, le docteur Wùringer, portait ce scapulaire sur la poitrine en forme de croix. Deux autres personnages avaient aussi des surplis
• Conf A. de Mestral, Tableau dé l'église chrétienne au XIXe siècle, pag. 671-677.
* L'irvinijisme et le t/iormonisme, pag. 38-iO.
blancs, et l'un d'eux portait, en outre, un ruban rouge sur l'épaule. En entrant dans l'église, ces quatre messieurs montèrent vers l'autel et s'inclinèrent, ce qu'ils répétèrent souvent pendant le service. La liturgie fut presque entièrement chantée, à la façon de l'église romaine, et elle remplit, avec la communion, tout le temps du culte, de dix heures à midi moins cinq minutes, car les quelques mots prononcés par le docteur Wôringer sur l'épître et sur l'évangile du jour (autre imitation de Rome) ne prirent qu'environ cinq minutes. Il les prononça à gauche de l'autel, ayant lu l'évangile à droite. A certains endroits de la liturgie, il avait, tout en lisant, élevé sa main droite au-dessus de sa tête. C'était théâtral.
» Après cela, ces quatre messieurs sortirent, et l'on commença les préparatifs pour la communion. Chaque fois qu'ils entraient et sortaient, ce qui se répéta jusqu'à quatre fois, toute l'assemblée se levait. L'un d'eux, M. Caird, s'était de nouveau couvert d'un surplis blanc, auquel adhérait un long scapulaire blanc, marqué d'une croix à chaque bout, précisément comme aux robes des prêtres romains. Le docteur Wôringer s'était pareillement revêtu de nouveau d'un surplis blanc, recouvert d'un vêtement de même coupe que celui des prêtres romains pendant l'office de la messe. Un troisième personnage portait un ruban blanc, à raies bleu de ciel, au lieu du ruban rouge qu'il avait d'abord porté sur l'épaule. Dans les prières diverses de la liturgie dont la lecture absorbe, avec le service de l'autel, le temps presque entier que l'irvingisme consacre au culte, la bienheureuse vierge Marie ne fut point oubliée. Et ce qui frappa surtout le docteur Marriott, ce fut la portion de la liturgie destinée à implorer la bénédiction de Dieu sur « l'évêque du diocèse. »
» Ce dernier fait parut si grave au docteur Marriott, qu'il voulut s'en expliquer en particulier avec M. Caird. Il lui demanda qui donc était cet évèque pour lequel on avait prié.
M. Caird répondit que c'était l'évêque catholique de Bâle! Alors le docteur Marriott lui témoigna toute sa surprise de ce qu'au lieu de prier, selon le principe professé par l'irvingisme, pour le clergé de la localité et pour son chef qui, dans ce cas, est l'antistès de Bâle, on avait plutôt prié pour l'évêque catholique du diocèse, pour un prélat qui réside à Soleure!
» Le docteur Marriott raconte, dans le même journal, une conversation qu'il avait eue avec le docteur "YVôringer, et dans laquelle celui-ci n'avait pas hésité à lui dire : Nous ne sommes pas protestants.
» Le docteur Marriott dit que l'autorité des prêtres, chez les irvingistes comme chez les catholiques romains, est décisive ; il cite à ce sujet le propos suivant d'un membre influent de la secte : « Si les apôtres et les évangélistes affirment une chose, d c'est un péché de rester dans le doute ou de questionner. »
» L'irvingisme n'est pas romain seulement, selon le même docteur , il est jésuitique aussi. Tandis que, parmi ses adeptes, les uns veulent être regardés comme prolestants, d'autres prennent la cène dans l'église romaine et sous une seule espèce. Les irvingistes de Bâle s'intitulent : « l'église universelle dans » cette ville ; » et cependant, comme on vient de le voir, ils prient pour l'évêque romain de Soleure, et déclarent n'être point protestants. »
C'est en 1835, nous l'avons déjà dit, que l'irvingisme fit sa première apparition dans la Suisse française. A Genève, ses émissaires parvinrent à se faire ouvrir la porte d'un professeur de l'école de théologie de l'Oratoire, M. Preiswerk, qu'ils gagnèrent à leurs vues, ainsi que trois ou quatre étudiants de l'école. M. Preiswerk dut abandonner sa chaire ; mais, plus tard, de retour à Bâle sa patrie, il fil connaître publiquement qu'il
était revenu de ses erreurs. Un, au moins, des étudiants qui l'avaient suivi, fit une déclaration toute semblable. Cet incident avait donné pendant quelque temps un certain retentissement à la présence de l'irvingisme à Genève; il ne réussit cependant pas à y prendre racine. Une seconde tentative, en 4837, ne réussit pas davantage.
Au canton de Vaud, il en fut d'abord à peu près de même. Voici ce que raconte à ce sujet la Gazette évangélique du 5 juin 4835:
« On parle depuis quelque temps d'une visite que des disciples d'Irving sont venus faire dans notre pays. Nous allons rendre compte d'une entrevue qu'ils ont eue avec un ministre de notre église.
» Ils se sont présentés comme travaillant à réunir les enfants de Dieu, et déplorant les divisions scandaleuses qui existent entre les chrétiens ; comme principal moyen de faire cesser ces divisions ils ont indiqué les dons miraculeux du Saint-Esprit. Ils se fondaient sur ce que l'église primitive à Jérusalem était remarquable par l'union de ses membres, union existant en même temps que le don des langues, des guérisons, etc. On leur fit observer que le don des langues existait aussi dans l'église de Corinlhe qui était déchirée par des divisions, que la charité, l'amour fraternel était le don nécessaire et non le pouvoir d'opérer des miracles; que les dons miraculeux et la paix peuvent exister ensemble ou séparément, qu'ils ne tiennent pas l'un à l'autre. Ils posèrent alors une distinction entre les dons de l'Esprit et les fruits de l'Esprit, mais la charité est appelée tantôt don, tantôt fruit. Ils insistèrent sur le don de prophétie. Ils essayèrent de prouver que la prophétie était autre chose (actuellement) que l'explication de l'Ecriture par le Saint-Esprit. Ils convinrent que celte prophétie n'enseignait pourtant aucune vérité nouvelle et ne faisait pas connaître les choses à venir, mais qu'elle était la Parole même de Dieu, et que l'homme qui prophétisait ainsi ne mêlait rien de ses pensées ni de ses rai-
sonnements à ce qu'il disait. Ils parlèrent de la puissance de celte prophétie. Ils crurent se fonder sur ces mots du Seigneur : Vous êtes déjà nets par la parole que je vous ai dite. Le Seigneur sanctifie son église par sa parole, etc. Ils prétendirent donner à ce mot parole un sens particulier, comme exprimant autre chose que les promesses du salut et les enseignements de l'Evangile. A les entendre, on aurait pu croire qu'ils pensaient que c'est cette Parole qui nous purifie de tout péché, et non le sang de Christ. En général ils ne parlèrent point de la Rédemption. La doctrine de la croix ne tint aucune place dans leurs discours. Ils exaltèrent l'œuvre du Consolateur, et principalement ses dons miraculeux. Ils semblaient tenir tout particulièrement à ce que ces dons fussent réclamés comme le seul remède aux souffrances de l'église.
» En résumé, leurs paroles n'offraient rien de solide, et semblaient déplacer les diverses vérités chrétiennes et faire ressortir des vérités secondaires aux dépens de celles qui sont le fondement de tout l'édifice.
» Frères, veillons, prions le Seigneur de nous garder dans la simplicité, et de nous préserver de tout égarement, i
Yl
Après un premier essai, qui ne paraît pas avoir abouti, sauf, dans une très petite mesure, à Yverdon, et parmi les dissidents, l'irvingisme renonça pour le moment à faire des adeptes dans le canton de Yaud. Un système pareil devait être antipathique au caractère national. Il revint plus tard à la charge. Après 1850, nous le retrouvons à l'œuvre dans les contrées situées au-dessus de Morges, le long de la route de la Yallée, de Colombier à La Coudre. Il réussit alors , surtout dans le premier de ces villages, à se faire quelques obscurs partisans. En 1858, celui qui trace ces lignes, étant pasteur à l'Isle, reçut la visite d'un évangéliste irvingien, M. G , de Bàle, un de ses anciens
condisciples à l'université d'Erlangen. La conversation qui eut lieu ayant été immédiatement mise par écrit, nous en extrayons la page suivante :
Ayant prononcé le mot d'irvingien, M. G***** s'est récrié, a dit ne pas accepter cette dénomination , et a affirmé que s'il voyait, dans les idées qu'il adopte, quelque chose d'Irving, il le repousserait. Il prétend qu'avant Irving l'Esprit avait travaillé dans ce sens, dans une église presbytérienne d'Ecosse. Le Saint-Esprit a toujours habité dans l'église, mais, par suite des infidélités de la chrétienté, les manifestations spéciales de l'Esprit, fréquentes dans l'église apostolique, ont été interrompues. Ces manifestations ont apparu de nouveau, avant Irving et surtout depuis lui. Sur ma demande si les irvingiens avaient parmi eux des hommes capables de parler diverses langues sans les avoir apprises, et de guérir par l'imposition des mains, M. G***** m'a répondu affirmativement \
Les irvingiens croient posséder des apôtres, des prophètes et des évangélistes au sens primitif de ces mots. Ils ne tiennent pas compte des différentes églises, mais ne voient que la chrétienté, et ils s'attribuent la mission de relever la doctrine du Saint-Esprit. Les évangélistes exhortent spécialement les âmes à se soumettre à toute la Parole de Dieu; ils s'adressent à qui que ce soit. Ils pensent que leurs adeptes, dispersés au milieu des églises diverses, et trop peu nombreux pour se constituer en congrégations distinctes, ont le droit de rester dans ces églises et d'y recevoir tous les secours spirituels possibles, bien que n'en reconnaissant pas les pasteurs pour leurs pasteurs.
Interrogé par moi sur le fait des vêtements, etc., M. G***** m'a répondu qu'en effet les ministres du culte ont des surplis, etc.; que le signe de la croix est pratiqué parmi eux ; qu'ils ont un autel dans leurs lieux de culte. M'ayant remis une feuille imprimée in 4, une adresse au clergé d'Ecosse, il chercha, inutilement, je l'avoue, à me faire comprendre le symbolisme de la croix aux trois couronnes imprimée sur le titre.
1 Irving proclamait avec une grande force la doctrine du don des langues. Quand le Saint-Esprit descendit sous forme de langues séparées, comme de feu, qui se posèrent sur chacun des apôtres, le prodige consista en ce que des hommes de toute nation les entendirent parler, chacun dans sa propre langue, des choses magnifiques de Dieu. Mais, parmi les foules qui se pressaient de temps en temps aux représentations de Regent's-Square et d'autres chapelles, qui pouvait comprendre des sons souvent perçants et qui n'avaient rien de terrestre? Personne! (Gazette évangélique, N° 6, 27 mars 1835.)
APPENDICE t. 299
Il y a, dans la marche des adhérents de ce parti, quelque chose de louche qui me donne une mauvaise impression de l'ensemble.
VU
L'adresse à laquelle il est fait allusion dans les lignes qui précèdent était écrite par les anges ou évêques de V église une, sainte, catholique et apostolique, à tous leurs confrères en Ecosse, évêques, prêtres et ministres de la même église, quelles que fussent les dénominations humaines, grecque, romaine, anglicane ou autres par lesquelles ils se distinguaient entre eux. Elle était datée de Van de salut i855, et donnée par les mains de MM. W. F. Pitcairn, Edimbourg; W. R. Caird, Edimbourg; M. H. M. Hume, Edimbourg ; G. Law, Glasgow, C. W. Boase, Dundee ; D. Kerr, suffragant ; G. Watson, Glasgow; J. Rankin, Dundee; m. M. Cannon, suffragant. Si nous ne nous trompons, M. Kerr fut un de ceux qui, il y a une quinzaine d'années, parcoururent le canton de Vaud en faisant de la propagande irvingiste.
L'adresse s'efforçait de démontrer que l'époque actuelle était celle qui devait précéder immédiatement le retour de notre Seigneur. La preuve en était dans l'état social actuel et dans l'impossibilité d'y porter remède par aucun moyen alors en vigueur sur la terre. Cependant, comme il doit exister un remède, ce remède est précisément celui qu'apportent les nouveaux apôtres.
De nos jours, ce n'est pas la science, ni la piété, ni la foi éminente de personne, mais c'est la miséricorde de Dieu qui nous a donné la lumière de la prophétie1. Par cette lumière, Dieu, afin de préparer la voie de son avènement, nous a fait voir que l'église chrétienne est la maison, la demeure de Dieu (Hébr. III, 6), dont le modèle fut montré à Moïse sur la montagne (Hébr. VIII, 5), et d'après lequel il bâtit le tabernacle qui en est le type. Par la parole prophétique encore, Dieu appelle mainte-
C'est nous qui soulignons.
nant de nombreux serviteurs à remplir certains ministères, afin de manifester son plan aux yeux des hommes. Ce royaume, qui doit demeurer à jamais, Dieu avait commencé de le constituer en des personnes vivantes, selon son modèle, ainsi que nous le voyons dans les épîtres de saint Paul aux Corinthiens (1 Cor. XII, 28) et aux Ephésiens. (IV, 11.) Il n'est point encore achevé, parce que, dès les premiers temps, l'autorité des architectes fut rejetée. (2 Tim. I, 15; 3 Jean, 9.) Mais selon qu'il nous l'a promis (Esa. I), Dieu a mis de nouveau le modèle en évidence, afin d'éprouver les hommes, et de voir s'ils aiment les voies de Dieu ou leurs propres voies ; s'ils préfèrent l'unité de son choix, à laquelle ils font profession de croire, ou la confusion, la Babylone, qu'ils reconnaissent pour un péché qu'on doit fuir avec horreur. Ce n'est point à cause de nos mérites, ni dans un intérêt exclusif, que Dieu nous a fait cette grâce: il veut que tous viennent à la connaissance de ses voies, que toute l'église catholique en recueille les fruits.
Il a commencé par une portion petite et chétive, afin de bénir le tout, de ranimer en chacun le courage et l'espérance....
Nous donc, bien-aimés frères, auxquels les âmes des fidèles ont été confiées, prenons bien garde de nous laisser aveugler par la tradition des pères, si recommandables qu'ils aient été dans leur temps. Marchons plutôt sur leurs traces. Economes fidèles, en donnant la nourriture qui convient à chaque heure du jour, ils ont fait leur devoir au commencement et au milieu de la dispensation chrétienne. Elle touche à son terme1. A notre tour, faisons notre devoir en donnant, comme eux, la nourriture qui convient à l'heure présente. A mesure que le jour du Seigneur approche, soyons de plus en plus diligents à préparer, pour sa venue, ceux dont nous avons la charge, et qui seront en ce jour-là notre couronne....
Nous ne ferons suivre ces extraits d'aucune réflexion et nous laisserons à nos lecteurs le soin d'apprécier les idées et les espérances des adeptes de l'église qui se dit apostolique. On sait que c'est à Berne, et surtout à Bâle, que cette secte a établi le centre de son activité actuelle en Suisse. En réalité, malgré une extrême ardeur de prosélytisme, l'influence de l'irvingisme a sensiblement décliné.
1 C'est nous qui soulignons.