‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 3)Chapitre 156 sur 171 · DANS LE CANTON DE VAUT · texte numérisé non relu

DANS LE CANTON DE VAUT

Inauguration d'une chapelle catholique à Lausanne. (31 mai 1835.) — Premiers jours de la restauration catholique dans cette ville. — L'abbé Favre; la baronne à'IIolca; les prêtres Vivian et Belbès. — L'évêque Plerre-Tobie Yenni. — M. Deij. — Les chapelles de la Madeleine et de la Mercerie. — La réglementation du culte catholique. — Les écoles. — Autorisation d'élever une chapelle. — M. Reidhard. — Appel aux catholiques. — Difficultés et achèvement de l'œuvre. — Aspirations du catholicisme à Lausanne. — Le catholicisme à Vevey, à Marges, à Yverdon, à Nijon, à Rolle, à Aigle, à Romalnmôtier. — Conflits avec l'état. — Le prosélytisme et l'état actuel du catholicisme dans le canton.

Dans son numéro du mardi 2 juin 1835, la Gazette de Lausanne contenait un entrefilet conçu en ces termes: « L'inauguration et la consécration de la nouvelle chapelle catholique a été faite dimanche dernier, par M. l'évêque de Fribourg, assisté d'un grand nombre d'ecclésiastiques venus de divers endroits pour assister a cette solennité qui avait attiré un grand concours de monde. Dans l'après-midi, un grand dîner a réuni tous les ecclésiastiques, les membres de la commission catholique, et plusieurs personnes invitées, entre autres M. le président du conseil d'état et M. le syndic de la ville de Lausanne. »

Le fait que la Gazette portait ainsi à la connaissance du public avait une importance qui n'échappera à aucun de nos lecteurs. Le 31 mai 1835 était en effet un grand jour, non pas seulement

pour la paroisse catholique de Lausanne, mais encore pour le catholicisme lui-même dans le canton de Vaud. Par la consécration de Notre-Dame de l'Assomption, le catholicisme reprenait pied dans cette capitale du pays de Vaud, d'où il avait été officiellement expulsé trois cents ans auparavant. Depuis 1536, c'était la première consécration d'une église de ce culte sur terre vaudoise, et le catholicisme pouvait se bercer de l'espoir de reconquérir insensiblement le terrain qu'il avait perdu par l'établissement de la réforme dans notre pays. Il aurait, tout au moins, à Lausanne, un centre d'action offrant quelque garantie de. stabilité et de développement d'où il rayonnerait dans le reste du canton et particulièrement dans les villes. C'est donc l'importance de la date mentionnée plus haut qui nous engage à placer ici, sous forme d'Appendice, une courte monographie du catholicisme dans le canton de Vaud.

L'invasion bernoise et la réforme de 1536 n'avaient laissé subsister que trois paroisses catholiques dans le bailliage d'Echallens, et cet état de choses s'est perpétué jusqu'à nos jours. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, des catholiques, quoiqu'en très petit nombre, vinrent s'établir à Lausanne. A cette époque, l'abbé Favre, de Bretigny, qui avait été missionnaire en Gochinchine, et qui, après avoir attaqué les doctrines des jésuites, était rentré en grâce à Fribourg, devint curé d'Assens, dans le pays de Vaud. Par ses relations avec le médecin Tissot et les étrangers de distinction qui séjournaient à Lausanne, ce prêtre prépara doucement le rétablissement du culte catholique dans cette ville. En 1782, il y célébra trois ou quatre fois très secrètement la messe devant quelques personnes réunies dans une maison de la rue du Pré. Mais ce n'était là qu'un fait accidentel et momentané. Pour participer habituel-

lemenl aux cérémonies de leur culte, les catholiques établis à Lausanne devaient toujours se transporter dans les paroisses du bailliage d'Echallens. Cependant, vers la fin du siècle, on commença à célébrer la messe à huis clos dans trois chapelles domestiques. Une de ces chapelles, la seule qui fut conservée, dut ses commencements à une dame d'origine allemande et d'un zèle fervent, venue en 1794 de Nancy à Lausanne. Cette dame portait le nom de baronne d'Holca (ou d'Olcah), mais sous ce nom supposé elle cachait, selon l'opinion générale et d'après divers indices, une illustre origine.

« Mmc d'Holca ne trahit jamais Yincogmto, et brûla tous les papiers qui auraient pu indiquer sa famille. M. l'abbé Gressel lui servit de chapelain, et fut bientôt remplacé dans cette fonction par M. l'abbé Vivian, précédemment curé et archiprêtre dans le Lyonnais. La baronne d'Holca se montra constamment la bienfaitrice des malheureux de toute condition et de tous pays. Elle partageait avec eux sa table, son argent, ses appartements ; on la vit même céder son lit à des infortunés qu'elle recevait sous son toit hospitalier, et se priver du nécessaire en leur faveur. Les ecclésiastiques exilés, français et savoyards, furent surtout l'objet de sa charité.

» Les changements politiques, qui avaient donné une plus grande latitude à la liberté religieuse, et le respect que Mmc d'Holca se conciliait par ses vertus, permirent d'ouvrir insensiblement la chapelle de la baronne au public catholique, presque entièrement composé d'étrangers.

» Telle fut la première origine de la paroisse catholique de Lausanne. Au moyen d'une souscription ouverte vers l'année 1800, on eut la facilité de se procurer un calice d'argent nassif. M. Vivian administrait les sacrements ; il instruisait les îdèles avec un zèle dont l'énergie fut remarquée. Les morts Paient transportés dans le cimetière d'Assens, paroisse mixte, 'loignée de quelques lieues. Toutes les fois que M,,u d'Holca

changeait de logement, elle transportait avec elle sa chapelle et le centre de la paroisse naissante !■

» En 1802 2, le gouvernement de la république helvétique s'étant réfugié à Lausanne, ceux de ses membres qui professaient la religion catholique firent célébrer la messe dans l'ancienne et belle cathédrale de cette ville. Ce privilège momentané cessa avec la présence du gouvernement, qui retourna à Berne, fut dissous et remplacé par les gouvernements des divers cantons confédérés et mutuellement indépendants \ Quelques années plus tard, l'évêque de Lausanne, résidant à Fribourg, vint dans la cité où avaient siégé ses prédécesseurs. Sa présence fortifia le zèle de la baronne et de son digne aumônier ; elle consola tous les catholiques domiciliés à Lausanne. Vers le même temps (1806-1808), ceux-ci firent auprès du gouvernement du canton de Vaud des démarches réitérées, à l'effet d'obtenir un local où ils pussent exercer leur culte plus convenablement que dans des appartements qui n'avaient aucune proportion avec le nombre des assistants 4. Une circonstance, dont le public fut témoin, vint à l'appui de cette demande; pendant plusieurs mois, on fut obligé d'entendre la messe dans une espèce de souterrain 5, où un air privé de circulation causait

1 Mme d'Holca demeurait d'abord aux Toises. 3 Au mois d'octobre.

3 C'est le curé d'Assens, M. Jacottet, qui officia devant les membres catholiques du gouvernement ; mais la messe ne fut célébrée que trois fois dans la cathédrale. Les catholiques eurent quelque peine à renoncer à ce service, tout accidentel cependant, et il fallut que le gouvernement vaudois s'opposât énergiquement à leurs prétentions. (Voir la première partie de cette Histoire, tom. I, pag. 79.) Les dispositions du peuple à l'égard des catholiques n'étaient nullement tolérantes. Lorsque, vers ce temps-là, on s'aperçut qu'il se disait une messe clandestine aux Toises, il y eut une violente émeute autour de cette maison.

4 Les guerres de 1805 à 1807 ayant privé Mme d'Holca des ressources dont elle disposait en faveur des catholiques, elle dut quitter son appartement des Toises et en prendre un autre plus restreint. Dès lors les catholiques durent songer à un autre local pour l'exercice de leur culte.

5 A la rue de la Madeleine.

de fréquentes incommodités. Une loi, portée le 2 juin 1810, fit espérer un local plus commode, et établit en principe l'autorisation d'exercer publiquement dans la ville le culte catholique, sous diverses limitations et conditions qui furent déterminées plus particulièrement par un arrêié du 11 juillet 1812. Les catholiques adressèrent, à ce sujet, l'expression de leur reconnaissance tant au conseil d'état qu'au conseil souverain. Il survint cependant des difficultés qui ne leur permirent pas de jouir de ce bienfait. L'ancienne chapelle de Saint-Etienne, que le gouvernement avait fait réparer et qu'il leur destinait, ne fut ouverte qu'aux protestants allemands \

i M. Vivian étant mort l'année 1811, les vœux des principaux catholiques lui désignèrent pour successeur Vincent Belbès, qui, depuis quatorze ans, exerçait à Lausanne la profession de menuisier. Cet artisan, originaire de Morlaix en Bretagne, avait, avant la révolution, passé une année dans le séminaire d'Avignon, et pratiquait dans une condition obscure des vertus dignes de sa première vocation. Il se rendit à Fribourg, où, après un temps suffisant de retraite et de préparation, il fut ordonné prêtre à l'âge de cinquante-trois ans. A son retour, il édifia le public par ses vertus, et parvint à donner plus de consistance aux exercices religieux et à l'association des catholiques. Comme M. Vivian, il partagea la table et la maison de Mnu' d'Holca. En 1814-, un officier autrichien ayant demandé qu'une messe fût célébrée le jour de Pâques, dans la chapelle de Saint-Etienne, pour le corps de troupes qu'il commandait, M. Belbés se servit de cette occasion pour se faire ouvrir cette chapelle dont les catholiques ont dès lors conservé l'usage *.

» Cependant la pieuse et charitable d'Holca était en butte à

1 Les graves inconvénients que présentait le local de la Madeleine décidèrent le* catholiques à en louer un autre à la rue de la Mercerie. * Ceci s'écrivait en 1827.

MOUVEM. HM.tr, ni 20

306 APPENDICE n.

des traverses dont la Providence se servait pour éprouver sa patience.

» Dès le commencement de son séjour dans le pays de Vaud, elle avait eu à pleurer un fils unique, qui, sur le point de la rejoindre, avait perdu la vie, précipité dans une rivière par accident.

» Plusieurs de ceux qu'elle avait obligés avec la plus touchante bonté la payèrent d'ingratitude. Une épreuve, non moins sensible pour elle, fut la perte successive de la vue, accompagnée des plus vives douleurs. Son excessive charité, et d'autres circonstances peu connues, qui se rattachaient peut-être aux événements politiques, la réduisirent elle-même à l'indigence. Soumise à la volonté de Dieu, elle ajouta à ses mortifications accoutumées, et se priva de ce qui était nécessaire à sa santé pour pouvoir encore secourir quelques pauvres. Ce fut alors proprement que commencèrent les souscriptions destinées à former, en faveur de l'aumônier, qui était encore M. Vivian, une petite pension nécessaire au ménage de la baronne.

» Dieu, en qui elle mettait toute sa confiance, mit fin à cette dernière épreuve, elle recouvra les moyens de subsister convenablement et put acquitter les dettes contractées pendant plusieurs années de pénurie. Après avoir opposé une résistance inaltérable à une longue suite d'adversités, elle mourut en 1815. M. Belbès prononça en chaire son oraison funèbre, dans laquelle il la qualifia de princesse. Sa mémoire est chère aux catholiques de Lausanne, qui ne prononcent qu'avec respect le nom de la noble et mystérieuse fondatrice de leur paroisse.

» L'année 1816, Mgr Pierre-Tobie Yenni, promu à l'épiscopat dès l'année précédente, visita les catholiques de la ville qui donne le nom à son diocèse Il eut la consolation de voir

1 Pierre-Tobie Yenni, né en 1774 à Morlon (Fribourg), de parents pauvres mais pieux, avait fait ses études théologiques à Fribourg et à Rome. Ordonné prêtre en 1797, il avait succédé en 1815 à M. Guisolan, évèque de Lausanne. A son avéne-

ce petit troupeau recevoir avec avidité les exhortations qu'il lui adressa. Il donna la confirmation à seize personnes; c'était, depuis près de trois siècles, la première fois qu'un évêque conférait ce sacrement dans Lausanne. Vers le milieu de 1817, le conseil d'étal du canton annonça aux catholiques que la chapelle leur serait fermée, et que tout exercice public de leur culte à Lausanne serait interdit, si, dans quinze jours, les conditions exigées par la loi n'étaient pas entièrement remplies. La condition dont l'exécution trouvait des obstacles était celle qui leur prescrivait de constater leurs moyens de fournir à la dépense du culte sans être à la charge de l'état. Ils prirent l'engagement de pourvoir à tout.

» Peu après, M. Belbès reçut du gouvernement l'acte légal par lequel il était désigné desservant de la chapelle du culte calfwlique. Sans autres ressources qu'une confiance sans bornes en la bonté divine, il put toujours distribuer d'abondants secours aux pauvres dont il était le père.

» A la persécution essuyée dans sa patrie dans le temps de

ment au siège épiscopal, M. Yenni portait le même titre que son prédécesseur ; mais en 1819 le canton de Genève ajant été, pour le spirituel, soumis à la juridiction de l'évèque, celui-ci prit le titre d'évéqne de Lausanne et de Genève. Le diocèse fut étendu à cinq cantons, eu majorité protestants. M. Yenni fit preuve de beaucoup d'habileté, surtout à Genève, en 1843, à l'occasion du remplacement du fameux curé Vuarin.

En 1818, M. Yenni avait plaidé pour que la direction du collège et des écoles de Fribourg fût confiée aux jésuites. C'est entre ses mains que M. de Haller abjura l'heresie. {Lettre de C.-L. de Haller à sa famille. Observations de .1/. Manuel, 4821.)

Durant l'épiscopat de M. Yenni, le nombre des églises et des paroisses catholiques dans la parlie protestante du diocèse se multiplia beaucoup. Par son ordre, des quêtes furent faites à l'étranger en faveur des catholiques établis dans le canton de Vaud. Des paroisses furent établies à Vevey, Yverdon, Nyon, Morges et ttolle. A Lausanne, deux écoles furent dirigées par les frères de Marie et les religieuses. Déjà malade, M. Yenni voulut assister à la consécration d'une des églises qui devaient remplacer les temples mixtes du canton de Vaud, (A Assens.) Il mourut, âgé de soixante-onze ans, en 1815. Son successeur, V aller e<jo de M. Vuarin à Genève, fut M. Marilleij.

la révolution avaient succédé dans la Suisse les maux de l'exil, surtout les affronts que lui attira d'abord une régularité qui le distinguait. Les procédés les plus affectueux furent la seule vengeance qu'il se permit dans la suite envers ceux qui l'avaient maltraité. Il devait moins à l'art qu'à la piété une éloquence simple, douce et pathétique, qui pénétrait les cœurs. Après avoir beaucoup souffert d'une longue infirmité, il passa à une meilleure vie le 23 juillet 1819. Tous ceux qui l'avaient connu, catholiques et protestants, lui donnèrent les regrets les plus vivement exprimés. La gravure conserva l'image de ses traits sur son lit de mort. Un magistrat cher aux catholiques fit graver sur son marbre funéraire cette épitaphe : II fut tout à Dieu et à son troupeau. Déjà M. Belbès a eu à Lausanne trois successeurs présentés par le conseil d'état, et comme lui institués par l'évêque1 ; le curé actuel (1827) est M. Dey. L'établissement d'une église catholique à Lausanne a été favorisé par des circonstances assez remarquables, qui ne sont pas encore du domaine de l'histoire, et que l'on passe sous silence pour donner une idée de l'état actuel de cette église.

» En ce moment, les catholiques domiciliés à Lausanne et aux environs sont au nombre approximatif de 400; ce sont des sujets sardes, des Français, des Suisses de divers cantons, des Allemands, etc. Pendant l'été, ce nombre est plus que doublé par les voyageurs qui séjournent à Lausanne, et surtout par les ouvriers savoyards et piémontais, dont la plupart passent la plus grande partie de l'année dans le canton de Vaud. Une quantité considérable de catholiques dispersés dans ce canton s'adressent au curé de Lausanne. Trois préposés, choisis parmi ceux qui sont domiciliés, en deviennent les représentants et les organes auprès du gouvernement, auquel ils prêtent serment;

1 Après M. Belbès, vint un prêtre, bien jeune alors, mais que M. Belbès avait désiré, M. Aebi, devenu dans la suite prévôt de la collégiale de Fribourg. — MM. Zbinden et Monney succédèrent à M. Aebi.

ce sont eux qui, quand il s'agit de nommer un curé, présentent trois candidats approuvés par l'évèque, et dont ordinairement un est agréé par le conseil d'état. Le curé prête de même serment au gouvernement. Il est, avec les trois préposés, responsable envers l'état pour la société dont il est le pasteur. La loi ne lui permet ni de s'adjoindre un vicaire, ni de paraître hors de la chapelle revêtu d'habits ou ornements affectés aux cérémonies religieuses. Quoique la même loi lui attribue la tenue des registres de l'état civil, il ne lui est pas encore permis d'exercer ce droit.

» Les catholiques ne sont autorisés à occuper la chapelle les jours de dimanche que de sept à neuf heures et demie du matin, et l'après-midi de trois à quatre heures, dispositif que Ton a modifié d'une manière qui laisserait bien peu à désirer, s'il ne fallait pas à neuf heures, ou tant soit peu plus tard, céder la chapelle aux protestants allemands, obligés de la céder euxmêmes aux anglicans. Ce bâtiment n'a point de clocher, et l'usage des cloches y est interdit. En été il ne suffit plus au nombre sensiblement croissant des catholiques qui ont l'usage exclusif du chœur. La loi interdit toute cérémonie religieuse, tout placement de signes du culte hors de la chapelle, ainsi que l'établissement d'un cimetière particulier. Depuis 18°27, on permet au curé d'assister aux funérailles en surplis et étole dans les cimetières de la ville. Les règlements portent que dans les offices où il est d'usage de faire des prières pour le gouvernement, on priera pour le grand et le petit conseil, pour toutes les autorités constituées du canton, pour la confédération helvétique et ses alliés. La loi établit encore que tout acte avéré de prosélytisme, par lequel un membre de lune des deux religions aurait cherché à attirer à sa communion un membre de l'autre religion, sera considéré comme une infraction à la paix religieuse, et jugé d'après la teneur du code correctionnel, article que la secte des mômiers n'a pas toujours respecté. Les

autorités du canton se montrent ordinairement disposées à favoriser, dans les limites des lois, les intérêts de la population catholique ; non-seulement celle-ci aime à citer des preuves de bienveillance, mais elle a encore éprouvé plus d'une fois les effets de la bienfaisance de ses frères séparés. Déjà M. Belbès était parvenu à établir à Lausanne une école pour les enfants catholiques, et sous son successeur, M. Aebi, aujourd'hui chanoine et curé à Fribourg, il se forma une école particulière pour les filles. Il est à regretter que l'on n'ait pas encore pu doubler le personnel des instituteurs, rendre ces deux écoles plus complètes sous le rapport des objets d'enseignement, et ôter ainsi aux parents tout prétexte de placer leurs enfants dans les écoles protestantes.

» La communauté ou Société catholique doit procurer au curé, à l'instituteur et à l'institutrice des écoles, les moyens de subsister et un logement convenable, tout ce qui appartient au culte est à sa charge, le bâtiment de la chapelle excepté. Les pauvres réclament des secours d'autant plus onéreux qu'ils se présentent en grand nombre, et que très peu de paroissiens sont dans un état d'aisance. Pour couvrir la dépense, on a recours à des souscriptions graduées et volontaires, à des collectes domiciliaires, à la quête dans la chapelle. Plusieurs personnes charitables, parmi lesquelles on distingue des noms illustres, ont offert divers dons tant en numéraire qu'en objets nécessaires au culte. Ces dons, quelques fondations, différents legs, ont formé des fonds peu considérables, il est vrai, mais administrés avec zèle et désintéressement par un bureau administratif, qui reconnaît le curé pour son président, et dont les préposés sont membres-nés. Les ressources présentes ne suffisent plus aux besoins, qui se multiplient chaque année, et s'étendent hors de la sphère de la société catholique locale. 11 ne serait pas équitable d'exiger que celle-ci, déjà surchargée, supportât un surcroît de dépenses qui surpasse ses facultés, et

dont souvent elle n'est ni l'objet, ni même l'occasion. Puisse la Providence lui susciter des imitateurs de II"6 d'Holca, de Mlle Grenus-Calandrini, etc. ; des bienfaiteurs qui la mettent en état de faire une acquisition dont la nécessité se fait sentir de plus en plus, celle d'un local où elle puisse réunir les écoles, l'habitation du curé et une chapelle plus spacieuse dont elle ait l'usage exclusif, et où il soit possible de donner un temps suffisant aux oîïkes et à l'instruction religieuse! Une exhortation qui ne peut excéder un quart d'heure, un catéchisme d'une heure pour les enfants, c'est à quoi se réduisent chaque dimanche les moyens d'instruire les paroissiens. Ce défaut d'instruction religieuse est une des principales causes éloignées de la fréquence des paroisses composées comme celle de Lausanne. Les exercices religieux qui ont lieu dans la chapelle à la fin de chaque jour de carême ne renforcent l'instruction que faiblement. Il n'en est pas moins vrai qu'ils contribuent à l'édification. Les psaumes, les hymnes chantés par des chœurs alternatifs de garçons et de filles, les prières entremêlées d'instructions sur différents sujets de morale, la bénédiction donnée en silence, la circonstance de la nuit, la réunion de catholiques venus de pays éloignés et différents, l'idée vague des entraves auxquelles est soumis l'exercice de ce culte, tout répand je ne sais quel touchant intérêt sur ces pieuses assemblées, où l'on voit souvent les protestants se mêler aux catholiques et prendre part aux actes de la religion professée par leurs pères.

» Le 3 août 1827, Son Em. le cardinal Morozzo, archevêque évêque de Novarre, passant à Lausanne pour se rendre à Fribourg, a célébré la messe dans la chapelle catholique de celle ville, et a bien voulu recevoir les hommages du curé et des principaux paroissiens l. »

1 Extrait de VAmi de la religion et du roi, journal ecclésiastique, politique et littéraire, Paris 1827, N° du 15 août.

Les vœux exprimés plus haut relativement à une chapelle plus spacieuse, à un presbytère, à des écoles, devaient se réaliser un jour. M. le curé Dey avait caressé, nourri l'idée de l'érection d'une chapelle catholique à Lausanne. Mais il quittait cette ville en 1827, sans avoir vu son rêve s'accomplir. Il était réservé à son successeur, M. Reidhard, de poser les fondements de l'édifice. C'est lui, en effet, qui sollicita et obtint, l'année qui suivit son entrée en fonctions, l'autorisation de faire construire un bâtiment spécial destiné au culte catholique. A cette époque (1828), il y avait 700 catholiques domiciliés à Lausanne. Partout on commença des quêtes en faveur de l'édifice projeté, et un prêtre, M. de Progin, revint de ses voyages, chargé des dons de la foi '. En outre, l'administration de la paroisse catholique adressa un appel très étendu au moyen d'une circulaire dont nous extrayons les passages suivants :

Il y a, en général, peu d'aisance parmi les domiciliés ; ils n'en doivent pas moins supporter toute la dépense occasionnée par l'exercice public de leur culte, sans qu'aucune charge en puisse résulter pour l'état, et si le gouvernement fournit actuellement le bâtiment de la chapelle, il ne le fait que parce qu'il y est autorisé par une disposition purement facultative. Les moyens de couvrir la dépense sont : 1° des souscriptions volontaires et graduées; 2° la quête que l'on fait chaque dimanche dans la chapelle; 3° les dons offerts par divers particuliers domiciliés ou voyageurs; 4° le produit de quelques capitaux formés de dons et legs. Chaque année, au mois de janvier, l'administration présente ses comptes à l'examen du public. Ces moyens ont cessé d'être en proportion avec les besoins toujours croissants et la paroisse est obligée de solliciter des secours hors de son sein.

Il convient que le traitement du curé soit augmenté.... Eloigné

1 Précis de la fondation d'une éylise catholique à Lausanne. Paris, 1836. 74 pages in-8, avec cette épigraphe : « Je puis tout en celui qui me fortifie.»

de ses confrères, le curé est placé sur un passage très fréquenté.... La population catholique allant en augmentant, le curé devrait être aidé par un vicaire; mais pour cela il faudrait l'autorisation du conseil souverain et des revenus plus abondants.

On a besoin de nouvelles ressources pour les pauvres domiciliés qui sont en grand nombre; pour les ouvriers malades que l'hôpital refuse de recevoir.

La pratique de la charité envers les pauvres est d'autant plus à cœur à la paroisse, que l'exercice de cette vertu a particulièrement contribué à établir la considération dont elle jouit dès ses commencements, et sans laquelle son organisation n'aurait probablement pas été autorisée.

Les catholiques de Lausanne ont fait bien des sacrifices pour se procurer et se conserver la liberté d'exercer leur culte. ( Suit un appel à la charité des catholiques aisés , et la circulaire se termine par cette phrase:) Les aumônes de la charité contre-balanceront l'or que la séduction fait briller aux yeux des faibles1.

In caudâ venenum !

En février 1831, le conseil d'état accordait par arrêté à la société catholique l'autorisation d'acquérir un terrain et d'y construire une chapelle. Toutefois, disait l'arrêté, cette autorisation du conseil d'état ne changera rien au bien plaire en vertu duquel celle société existe pour célébrer son culte ; de telle sorte que le conseil d'état pourra toujours, lorsque les circonstances l'exigeront , ordonner la cessation de ce culte et faire fermer la chapelle. Malgré cette clause restrictive, le curé, M. Reidhard, et les catholiques jetèrent les fondements de leur chapelle. Les travaux de construction se poursuivaient avec activité, la toiture allait être posée, lorsque arriva la funeste journée du 4 septembre 1831. A la suite de pluies torrentielles et persistantes, le terrain sur lequel reposait l'église subit un mouve-

1 Exposé de Vétat et des besoins de la paroisse catholique de Lausanne, en Suisse. Circulaire in-4. Lausanne, 1er août 1828. (Avec permission.)

ment vers un ruisseau coulant à quelques toises au-dessous des constructions. De larges lézardes se déclarèrent du sommet à la base du nouvel édifice. Le seul parti raisonnable était de démolir cet édifice inachevé et de transporter ailleurs les matériaux. C'était une perte considérable, cependant un nouveau terrain fut acheté dans une position plus centrale. Le 40 août 1832, M. Reidhard bénissait la première pierre de la nouvelle église qui allait s'élever à quelques pieds de la maison où, pendant tant d'années, M. Belbès, jeune encore et avant d'être prêtre, avait travaillé de l'état de menuisier. Enfin, après bien des luttes, après des sacrifices sans nombre et des épreuves de tout genre, les catholiques allaient avoir une église grande, indépendante et où, en toute liberté, ils pourraient exercer leur culte1.

Le lendemain du jour où cette chapelle fut inaugurée, soit le 1er juin 1835, l'évêque Yenni confirma vingt-huit enfants. Au temps de la baronne d'Holca, il y avait seulement trois enfants catholiques à l'école. En 1835, il y en avait plus de quatre-vingts dans les deux écoles. Le capital formé par des legs et des dons s'élevait à un peu moins de 20000 fr. de Suisse (29 000 fr. de France).

La paroisse catholique de Lausanne est actuellement desservie par un curé et deux vicaires dont l'un est allemand, tous trois entretenus par le troupeau2. Les écoles sont fréquentées par un très grand nombre d'enfants. L'école des garçons est placée sous la direction d'un régent et d'un sous-régent; celle des filles est dirigée par six ou sept sœurs de la Visitation, de Saint-Julien (France). Dans le bâtiment des écoles, se trouvent un orphelinat et une école supérieure de jeunes filles. Un

1 Conf. Almanach catholique de la Suisse française, Fribourg 1865.

2 Le bilan général de l'entretien du culte et des écoles de la paroisse, pour l'année 1874, accusait les chiffres suivants : pour le culte, recettes 8855 fr., dépenses 6743 fr.; pour les écoles, recettes 3778 fr., dépenses 4030 fr.

public très considérable se presse aux différents offices du dimanche. En hiver, ce public est réduit aux catholiques résidant à Lausanne, mais en été, il est augmenté d'un grand nombre d'ouvriers piémontais et autres appelés à Lausanne par les travaux de leur état, et d'étrangers en passage, parmi lesquels il n'est pas rare de rencontrer des représentants des plus nobles familles de France et d'Espagne.

En présence des progrès du catholicisme à Lausanne, on comprend qu'il aspire à posséder de nouveau la cathédrale. Depuis quelques années il y a, semble-t-il, une recrudescence d'aspirations de cette nature. On réchauffe et on entretient soigneusement chez les fidèles du diocèse la dévotion à iXotre- Dame de Lausanne. « Cette dévotion augmente de jour en jour, » écrivait naguère un almanach catholique fort répandu1. En même temps, on fait entendre de longs gémissements sur la profanation qu'a subie le vénérable édifice en passant des mains des catholiques dans celles des protestants :

« Après une splendeur à peu d'autres pareille, le sanctuaire de Notre-Dame de Lausanne subit les malheurs de la conquête et tomba aux mains d'un soldat étranger. Alors le noble monument, l'honneur et la renommée de Lausanne, perdit sa précieuse statue et se vit dépouillé. A l'antique religion, professée par toute la nation vaudoise, fut substitué un culte inconnu jusqu'alors. Le saint Sacrifice cessa et, au banquet eucharistique, les convives et l'Hôte divin manquèrent. Les voûtes de Notre- Dame ne résonnèrent plus des mélodieux accords du chant catholique, le peuple qui vit sur les bords du Léman se vit, par la force, privé de l'enseignement apostolique qui apprend

* Almanach catholique de la Suisse française, 1S70.

aux fidèles à distinguer entre ce qui est permis et ce qui ne Test pas; la belle liturgie romaine ne mêla plus sa vérité et sa poésie aux accords de l'orgue et des chantres1. »

La poésie en effet mêle ses accents aux gémissements des fidèles. Elle implore le retour de Notre-Dame sur les rives vaudoises du Léman et dans le sanctuaire de Lausanne2.

Pour les catholiques, la cathédrale de Lausanne est toujours la propriété de leur église ; c'est leur bien, et, dans leur pensée, le temps viendra où ce bien leur fera retour.

(L Malgré les changements survenus, Noire-Dame de Lausanne n'a perdu aucun de ses droits aux sympathies et à la vénération du peuple vaudois et des catholiques du monde. Elle continue à être, nominativement, la cathédrale du diocèse de Lausanne ; c'est à ce titre qu'on célèbre encore V anniversaire de sa

1 Almanach catholique de la Suisse française, 1870.

* Patronne de Lausanne, ô Mère de nos âmes,

Nous pleurons à tes pieds trois longs siècles d'erreurs,

Reviens nous inonder de clartés et de flammes.

Exauce tous nos vœux! Règne sur tous les cœurs.

Tu n'as plus sur ton front auguste Ton diadème de rubis, Mais le temps donne un nouveau lustre Au vieux marbre de tes parvis.

Vierge !... daigne oublier l'injure, Au souvenir de nos douleurs.

Rends à ce temple sa parure, Aux solennités leur splendeur.

Chaque écho de ta basilique Est un souhait pour ton retour, Chaque pierre un nouveau cantique De foi, d'espérance et d'amour.

Ces tours sont un trône sublime D'où Tu béniras l'univers.

L'orage en respecta la cime Pour porter ton nom dans les airs.

Reviens, Mère toujours bénie, Nous ne pouvons vivre sans Toi.

dédicace le 20 du mois d'octobre '. Depuis quelques années, la cathédrale de Lausanne semble même sortir de son sommeil trois fois séculaire.

s Faire revivre le culte de Notre-Dame de Lausanne est donc on ne peut plus opportun. La piété suit l'initiative prise par la nation vaudoise et embellie par les beautés de l'art. En même temps que la cathédrale se décore et se répare, Celle qui en fit, jadis, le théâtre de ses bontés et de ses faveurs revient au souvenir5. » Pour aider à la mémoire et la tenir toujours fraîche, on ne craint pas d'user de ces petits moyens dont la dévotion catholique est friande et dont elle seule a le secret:

« Dans le but de populariser cette dévotion à la Patronne de Lausanne, une image de la statue miraculeuse vénérée jadis dans la cathédrale vient d'être publiée. Cette image est la re-

Des cœurs, oh! rends-nous l'harmonie ;

Fais germer et fleurir la foi.

Oh î rends-nous ces jours si prospères

Où sous ton sceptre glorieux

Nous n'étions qu'un peuple de frères,

En paix aspirant vers les cieux.

Que nos harpes longtemps plaintives

Redisent l'hymne de Sion,

Appelant autour de nos rives

Des fils de toute nation.

Marie! au chœur de notre Eglise

Trop indigne de ta Grandeur

Viens tracer la sainte devise :

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